SOURCES : VÉRACITÉ RELATIVE*, PRÉJUGÉS
rhéte. L'accès lui en eût été facile, mais il se borna à deux d'entre elles, à la chronique rimée en français par Jean Ghandos sur le prince Noir, et à la vie d'Edouard III contée par son compatriote Jean le Bel. Pour le reste, il crut mieux faire d'écrire « seJonch la vraie information que j'ay eu, dit-il, des vaiUans honunes, chevaliers et escuiers qui les ont aidié a acroistre, et ossî de aucuns rois d'armes et leur mareschaus, qui par droit sont et dolent estre juste inquisiteur et rapporteur de tels besongnes >. On peut prendre son procédé sur le vif dans le récit de son voyage en Béarn, soit qu'il interroge infatigablement, tout en chevauchant par monts et par vaux, t messire Espan de Lyon > qu'il a rencontré fort à propos, t à main >, comme il dit; soit que dans Orthez, à cet hôtel de la Lune où il est si bien reçu en tant que t François >, il ne dédaigne pas, en quittant la compagnie du comte Phœbus, de s'attabler avec le Bascot de Mauléon, un routier retiré des affaires. Que voulezvous ! il faut de tout aux chroniques comme aux entretiens, et notre chroniqueur — nous allions dire notre reporter —, s'empresse de coucher le tout sur ses tablettes, écrivant même le récit au fil du débit du narrateur, si celui-ci est assez lentement fait.
Sa Témcité relative, -> Ses préjugés. — Insuffisanee de 8a morale. — Un pareil procédé ne garantit pas une exactitude scientifique. Que de transposition de dates et même de villes dans Froissart! Mais si le temps et les lieux se brouillent, avec la distance, dans la tête des acteurs mêmes des événements qu'ils narrent à notre chroniqueur, la physionomie en reste vivante, et c'est elle qu'il nous conserve à merveille. Qu'importent après cela les erreurs de chronologie ou de géographie? Ce sera affaire aux historiens à venir de compiler l'amas des chroniques que notre chanoine dédaigne pour les documents liumains, comme on dit aujourd'hui.
Mais la critique a des corrections plus graves à apporter aux chroniques de Froissart. Elle ne lui reproche pas seulement quelques inexactitudes de détail, sa tendance à substituer à des causes très humaines t l'œuvre du diable », mais encore de s'être fait çà et là, jusqu'à la palinodie, l'écho de complaisances ou de rancunes évidentes à l'endroit de tel ou tel person-
nage *. Et que d'autres raisons elle a pour lui refuser ce titro ! d'historien qu'il revendiquait en ces termes : c Si je disoie : Ainsi et ainsi advint en ce temps, sans ouvrir n'esclaircir la matière. . .ce serait cronique et non pas histoire ! > Certes il a réalisé la moitié de cet idéal de Lucien et de Fénelon : c L'historien n'est d'aucun temps ni d'aucun pays >. Froissart n'est d'aucun pays, mais il est bien de son temps, par ses efforts pour voir et peindre, malgré tout, à l'image des chansons de gestes et des romans de la Table ronde ^ la chevalerie et la société du xiv« siècle, si vicieuses sous leurs élégances ; par ses ironies tout aristocratiques et qui, chez lui pourtant, n'ont pas l'excuse de la race, à l'adresse du povre commun, de cette ribaudaille que les chevaliers assomment et que les valets égorgent aux applaudissements du narrateur, lequel ajoute froidement : c ni nulle pitié il n'en avoient non plus que che fussent chien » ; par son indulgence pour les pilleries et les mœurs des héros de tant de batailles et de tournois, de fêtes et de carolles ; voire même par une sympathie, trop peu cachée pour ces povre brigants qui t gaegnoient à desrober et pillier les villes et les chastiaus » un avoir qu'il compte trop curieusement. Ne va-t-il pas jusqu'à trouver soudls (subtils) certains des tours les plus pendables de ces hauts voleurs qui épousent des nièces de reine, comme Ëuslache d'Auberchicourt, quand ils ne finissent pas en place de Grève, comme Aymerigot Marchés ? Vraiment ces personnages regrettent chez lui cette t bonne vie », avec une éloquence suspecte, s'écriant, comme le même Aymerigot ou le sire d'Albrel en personne : < Par ma foy, cesle vie estoit bonne et belle.... Et si fait si bon et si bel voiler (ce mot est ici un terme de fauconnerie, il est pris au sens noble) en Auvergne et en Limousin que meilleur n'y peult faire? > Mais quoi! le bon chanoine était chroniqueur, comme deux siècles plus tôt il eût été trouvère, et il changeait de point de vue ainsi que de patron ou de camp, fidèle seulement au point d'honneur chevaleresque, à la beauté des coups donnés, et surtout à son plaisir de les narrer.
Son manque de sagacité historique. — L'insuffisance de sa moralité est donc évidente ; mais elle tient moins encore aux
1. Cf., pour quelques exemples décifs là-dessus, Jeanroy, Extraits des chroniqueurs {Hachette, op. c), p. 190 sqq.