‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 72 sur 334 · MORALE ET SAGACITÉ INSUFFISANTES · texte numérisé non relu

MORALE ET SAGACITÉ INSUFFISANTES

mœurs de son temps qu'à son défaut de sagacité. Plus sagace, il eût acquis à la fois cette unité et cette hauteur de vues sur le flux des intérêts et sur la mêlée des faits, qui est l'âme de rhistoire. Après avoir tenu et démené ses t pourpos de proëce » qui est t mère materiele et lumière des gentilz hommes », après avoir exalté ce « nom de preu si haus et si nobles » qu'il fait montrer au doigt dans les nobles assemblées celui qui le porte, il croit avoir tout dit, le monde, pour lui, ne comprenant que trois catégories, à savoir : les preux qui font leurs prouesses, le peuple qui en devise, et les clercs qui en écrivent. Lisez plutôt : c Ensi se diffère et dissimule li mondes en pluiseurs manières : li vaillant homme traveillent leurs membres en armes pour avancier leurs corps et accroistre leur honneur; li peuples parolle, recorde et devise de leurs estas et de leurs fortunes ; li aucun clerch escrisent et registrent leurs avenues et baceleries. » Et les bourgeois de Gand, qui se mutinent et se font hacher si bravement; et ceux de Paris, qui coiffent si hardiment le roi de leur chaperon ; et les gueux de Londres, qui demandent le partage des biens et, avec Wat Tyler à leur tête, font reculer d'épouvante, quoi qu*il en dise, toute la noblesse d'Angleterre, dans quelle catégorie les mettra-t-il? Croit-il que le supplice des Maillotins, ou la boucherie de Rosebecque, avec ce martellement des bassinets bourgeois par les masses des chevaliers, dont le fracas homicide l'amuse, a anéanti le tiers état? N'entend-il pas parmi les « meschans gens > le formidable écho des prédications socialistes de Jehan Balle dans le cimetière des moustiersl Enfin, ne voit-il pas que toute cette chevalerie et ces passes d'armes ne sont plus qu'une parade, qu'elle vient plutôt de la tête que du cœur, des romans que des mœurs? que, par exemple, l'héroïsme d'un roi de Bohême ou d'un Wargni, deux étrangers qui se font tuer pour l'honneur à Poitiers, est assez rare et nous laisse assez froids? que trop sou vent ses héros, après avoir bien ferraillé, sans trop de dangers, comme messire de Villemur de la Roce et de Beaufort, à Limoges, se rendent « au droit d'armes », c'est-à-dire sont pris à merci? que son étonnement est comique devant un routier qui ne distingue pas entre un noble et un vilain, et qui t otretant bien mettoit a mort ung chevalier ou ung escuier que ung

vilain »; qu'en somme toutes ces armures sonnent un peu creux, et que c'est, comme on l'a dit, la fin d'un monde? Il n'a. garde ! Tout son plaisir en serait gâté. Il n'a voulu être et ne pouvait être ni plus ni moins que Vimagier de la chevalerie, pour enflammer € les coers des jones bacelers >.

Sa philosophie de l'histoire. — Froissart et Hérodote. — Un carillon flamand. — Il lui est bien arrivé quelquefois de noter les causes secondes des événements, telles que la rivalité des villes flamandes, et de montrer, comme par hasard et sur le tard, leurs causes premières, telles que l'humeur périlleuse des bourgeois, des t hommes mestis > en Angleterre, dont il dit : € Et se liewe et couce uns sires en trop grant péril, qui les gouverne... se il n'est victoriens ». Il s'est même pris à réfléchir sur le néant des grands de ce monde et à s'écrier, comme à propos de la mort du roi Richard détrôné : c Or considérez, seigneurs, rois, ducs, comtes, prélats, et tous gens de lignage et de puissance, comment les fortunes de ce monde sont merveilleuses et tournent diversement.... Ce sont choses à imaginer (rêver), et sur lesquelles fax moult pensé depuis. » Mais c'est là le suprême effort de sa philosophie, plus rare qu'il ne dit, et, après avoir uniformément constaté, comme Hérodote, avec lequel il a tant d'autres traits de ressemblance, que l'homme s'agite et que la divinité le mène, il retourne à sa narration.

Il aime mieux être l'écho des choscîs que d'en chercher le sens. On a dit : « Il a frappé à toutes les cloches et nous fait entendre ainsi tous les sons > : oui, mais il manque à ce carillon flamand un clavier et de l'harmonie. Voilà pourquoi Froissart continue à être mis au rang des chroniqueurs ; mais il en est le roi, et en ce sens on peut répéter le jugement de Montaigne : t C'est la matière de l'histoire nue et informe, chacun en peult faire son proufit autant qu'il a d'entendement ».

LECRIVAIN. 83

L'ÉCRIVAIN

ConàposUion de ses ehronlqnes. — Plaisir qu'tt y prend. —

« En labourant et ouvrant sur ceste matière, je me habilite et délite >, écrivait Froissart en tête de son quatrième et dernier livre. Il a goûté en effet un plaisir d'artiste à coudre les pièces de c la haute et noble histoire et matière », et son mérite personnel est ici fort appréciable. Certes il ne brille pas par les transitions, il abuse du procédé discursif, et il se met en scène sans façon et quelquefois hors de propos. Mais il a eu, dans la juxtaposition de ces mille et un récits sortis de toutes les bouches, un bonheur de curiosité, une netteté de notation et une habileté de mains qui sont visibles dès le début. Il y joignit bientôt certains soucis de la forme qui allèrent croissant avec l'expérience, et qui le poussèrent à remanier jusqu'à trois fois son premier livre.

Ses narrations. — Son pittoresque. — Sa mise en scènc« — Son esprit narquois. — Dans les grands tableaux de guerre ou de fêtes qui dominent dans ses chroniques, il voit l'ensemble, comme Villehardouin ; le détail, comme Joinville; et nous fait tout voir mieux que personne. Mais il n'est pas seulement un peintre de batailles, de tournois, de noces et d'entrées royales, il a de délicieux tableaux d'intérieur et il excelle dans Tanecdote.

C'est qu'il a, au plus haut degré et en toute occasion, le sens du trait pittoresque. Veut-on le voir dessiner un champ de bataille, masser et mouvoir les combattants, qu'on lise la bataille de Poitiers ou simplement celle de Cocherel *. Veut-on le comparer avec Villehardouin, en un sujet semblable, et mesurer ainsi toute sa maitrise comme coloriste, que l'on rapproche de la description de la flotte, au départ de Corfou, citée plus haut (p. 39), cette autre mise à la voile de la flotte du iluc de Bourbon : t Grant beaulté et grant plaisance fut a veoir

1. Cf. Extraits de» ehrùniqueurt (Hachette, op. cit.), p. 224 sqq.

Tordonnance du département, comment ces bannières, ces pennons et ces escus armoiés bien richement des armes des seigneurs ventiloient au vent et resplendissoient au soleil, et de oyr ces trompettes et ces clarons retentir et bondir, et ménestrels, faire leur mestier de pipes et de chalemelles,... tant que du son et de la voix qui en yssoient, la mer en retentissoit toute ». Veut-on enfin apprécier combien son ironie martiale, tout homérique, diffère de la bonhomie narquoise de Joinville? Qu'on écoute le fracas épique de la tuerie de Rosebecque : t Là estoit cliquetis sur ces bachines {les bassinets des Flamands) si grans et si haus d'espées et de haces, de plommées et de maillés de fier et de planchons, que on n'y ooit goûte pour la noise (vu le fracas de la mêlée), et oy dire que, se tout li hyaumier de Paris et de Brouxelles fussent ensamble, leur mestier faisant, ils n'eussent point mené ne fait si grand noise comme li combattant et li ferant sur ces bachines faisoient. » Et quel vigoureux dessin de la mêlée, tout rehaussé de termes techniques 1 Voici d'abord le captai de Buch, t premièrement, son glave (lance) en son poing >; puis c'est un combat singulier, silencieux, terrible : c se combatèrent longuement main à main » ; et puis ce sont le bruit et le fouillis, et les t si grans horions » des mille corps-à-corps avec ce trait t si s'entrelaçoient li un dedens l'autre », qui rappelle celui de Victor Hugo :

La mêlée, effroyable et vivante broussaille!

Quel charme piquant dans tout le récit de son voyage en Béarn, et quelle variété, quelle habileté de mise en scène, et quelle progression dramatique dans le récit de la mort du jeune Gaston * 1 Ailleurs encore, quel pathétique dans celui du massacre d*Artevelde ! Quelle délicatesse où se retrouve tout le poète, dans l*épisode de cet amour chevaleresque d'Edouard III pour la comtesse de Salisbury, dans cette remarque sur « l'étincelle de fine amour qui le férit au cœur et lui dura par long teltlpâ », et dans ce délicieux marivaudage de la partie

1. Cf. Extrait» des chroniqueurs (Hachette,- op* cit;), pi 322 sqq^, et Debi^ dour, les Chroniqueurs, S* série (Lecène et Oudin^ op; cit.), p: 121;

narrations; discours et dialogues; langue. 85

d'échecs avec la belle comtesse, dont Fenjeu est l'anneau du roi qui eut tant de peine à le perdre pour t que quelque chose demeurât du sien à la dame » ! Enfin partout, quelle vigilance à. saisir et à graver le détail qui peint les mœurs et le costume, le dedans comme le dehors ! t Brietoent, dit-il, toute l'ordonnance je regarday à mon pouooir et mis en retenue >. Qu'on en juge ! Phœbus aime fort les volailles c et en especial les elles et les cuisses tant seulement ». Phœbus devise c en beau et bon franchois > avec Froissart: mais vienne la passion, c le premier mot que le conte dist, ce fut en son gascon : t 0 Gaston, fais traditour,.. ! » Ne sont-ce pas là de ces traits famihers et caractéristiques que voulait Fénelon et que Rousseau notait avec enthousiasme dans son cher Plutarque?

Ici même, en y regardant de près, on pourra démêler un ton et des traits qui sont plus que narquois et déjà très spirituels : par exemple, dans le récit des perdrix si gaillardement enlevées, à la pointe de l'épée, avec leur propriétaire anglais, par Olivier de Mauni, à la grande joie du duc de Lancastre luimême, qui € assez le rigola des perdrix ». On sait la plaisanterie macabre des bourreaux de nos mystères dramatiques, disant à la victime qu'ils vont décapiter et coifTer de rouge : € Je vais te faire cardinal ! » Eh bien, on la retrouve dans les menaces du peuple de Rome contre les cardinaux dont ils veulent faire la tête plus rouge que les chapeaux et qui s'en ébahissent^ vu qu'ils aimaient mieux mourir confesseurs que martyrs *.

Les discours et les dlalog^aes dans Froissart* — Sa buil^ae. — Les discours et les dialogues abondent dans Froissart et surtout dans les dernières rédactions, où on a pu noter un soin croissant d'animer et de varier le ton. Il y va même jusqu'à nous avertir, dans des termes identiques à ceux de Thucydide, que ses orateurs ont parlé ou dû parler ainsi, ou à peu près. On y trouvera des modèles de tous les tons, depuis la véhémente apostrophe de Jean Chandos à Kerlouet le Breton et à Louis de Saint-Julien qu'il défie, jusqu'à la harangue solennelle de Charles V à ses frères sur son lit de mort. Les

1. Cf. Extrait» des chroniqueurs (Hachette, op. cit.)i p. 219 sqq., et Debidour (liccène et Ondin, op. r.), p. 124.

discours intercalés d'Aymerigot et de ses compagnons de brigandage sont des merveilles de verve que n'éclipseront pas, dans Gil Blas, toutes les vantardises picaresques du capitaine Rolando et de sa bande. Mais le chef-d'œuvre oratoire de Froissart nous parait être cette harangue enflammée du t fol prestre Jehan Balle » que « trop de menues gens looient > et qu'il leur tient parmi les aires (cimetières), avec des antithèses si formidables entre leur condition et celle de t cil que nous nommons signeur >, sur ce thème, déjà familier aux gueux normands de Robe Wace : t Bonnes gens, les coses ne poent bien aler en Engletiere, ne yront jusques à tant que li bien yront tout de commun et que il ne sera nevillains, ne gentils homs, que nous Boions tout ouny * >.

A côté de ces pièces d'éloquence, il faut citer et quelquefois même préférer les dialogues qui foisonnent dans les chroniques, surtout dans les dernières, et contribuent si puissamment à dramatiser les situations et les personnages ou à rompre agréablement le fil de la narration. Nous citerons comme un délicieux spécimen de ce dernier genre le dialogue de Froissart et de messire Espang de Lyon, chevauchant botte à botte 2.

Et partout quelle variété, quelle richesse, quelle saveur, quelle souplesse et quel relief de la langue, en dépit de quelques tournures diffuses ou incorrectes !

Examen de quelques gpraves objections contre l'ori^ciiialité de Froissart. — Mais si l'on est d'accord sur tous ces mérites littéraires des chroniques de Froissart, sur la netteté du dessin, l'intensité de couleur et le fracas épique de ses tableaux de bataille, sur la verve et le tour dramatique de ses anecLÎotes, sur la vivacité et même sur l'éloquence de ses harangues et de ses dialogues, et, par-dessus tout, sur son sens émi lient du trait pittoresque, on l'est beaucoup moins sur le degré de son originalité. Où commence-t-elle, parmi tant de collaborateurs dont très souvent et très évidemment il n'est que

l , Pour plus amples détails sur les discours dans Froissart, cf. Extraits des (■ h fo/ti tireurs français (Hachette, op. cit.), p. 263 suiv., Debidour (Lecène et UHdsïi, op. cit.), p. 118 sqq., et G. Boissier, Froissart restitué, etc., Jievue des ihii^n Mandes, !•' février 1875, p. 688.

■2. Cf. Extraits des chroniqueurs français (Hachette, op. cit.), p. 311.

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