‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 86 sur 334 · MONTAIGNE DEVANT LA POLITIQUE ET LA PESTE · texte numérisé non relu

MONTAIGNE DEVANT LA POLITIQUE ET LA PESTE

inconvénients qu'entraîne d'ordinaire la modération, aux époques orageuses ; car il se plaint d'avoir été dans c le moïau de tout le trouble..., pelaudé (étrillé) à toutes mains; au gibelin, guelphe; au guelphe, gibelin ». Ces mécomptes le confirmèrent encore plus dans son mépris des servitudes qu'impose la poursuite de la popularité. Il connaissait bien les tribuns quand il écrivait dans une lettre récemment découverte : « C'est alors au commandant de suivre, courtiser et plier, à lui seul d'obéir. Tout le reste est libre et dissolu. » Ce fut le cas d'appliquer les conseils qu'il avait recueillis dans les livres de ses philosophes ; ou plutôt, ces leçons de choses durent lui paraître encore plus efficaces que celles de l'Ecole. Habile à profiter de l'expérience, le moraliste finit par se féliciter d'être né dans un siècle si troublé; car il prit un secret plaisir à ces secousses qu'il observait de près et comme scientifiquement, à la façon d'un Pline s'approchant — mais avec un grand luxe de précautions — du Vésuve en éruption. C'est ce dont témoigne le chapitre Xïi du livre III, un de ceux qu'il écrivit sous l'impression vive des maux dont il se consolait, trop facilement peut-être, par cette curiosité égoïste qu'analyse Lucrèce, chez le spectateur d'un naufrage vu du rivage, comme le prouve cet aveu : f Je m'agrée de voir de mes yeux ce notable spectacle de notre mort publique, ses symptômes et sa forme; puisque je ne la puis retarder, je suis content d'estre destiné à y assister et à m'en instruire ».

Ajoutons, pour être vrais, que Montaigne, tout en nous exhortant à ne pas craindre la mort, ne prêcha pas d'exemple, lorsqu'au mois de juin 1585 éclata dans sa cité de Bordeaux une peste violente qui emporta plus de quinze mille habitants. Au lieu de courir au péril, en rentrant dans Bordeaux, d'où il se trouvait alors absent, il s'en tint éloigné, demandant des instructions aux jurats, au lieu de prendre conseil de son devoir, servant c misérablement de guide à la caravane > de tous les siens. On a pu plaider les circonstances atténuantes, en disant qu'à cette date, ses biens étaient en proie aux hordes de pic<h reurs, son château venait d'être pillé par une troupe de partisans huguenots ou ligueurs, que d'ailleurs la débandade de la peur était générale, que depuis plus de deux mois, le Parlement

siégeait officiellemeat à Libourne, qu'enfin il avait la garde des siens. Mais cette absence trop prudente n'en est pas moins fâcheuse pour le maire. Que n'eut-il alors, sinon le cœur d'ua Belzunce, au moins celui de ce magistrat du nom de Chauvin, qui, quarante ans auparavant, la peste décimant Bordeaux, écrivit à Henri III : c Nous sommes ici quelques membres du Parlement qui nous sommes asseurés, pour retenir la face de vostre justice, servir à la conservation de la ville, et consoler le peuple par nos présences ». Il perdit là une occasion rare de prouver qu'un sceptique peut devenir un héros, et que de belles phrases sur le mépris de la vie n'étaient pas des gasconnades. Il avait fait jadis meilleure contenance au lit de mort de La Boétie, atteiol, lui aussi, de la peste. Son devoir lui était alors apparu plus clairement. De la belle maxime de Mme Swetchine : € Allons toujours au delà des devoirs tracés et restons toujours en deçà des plaisirs permis », Montaigne n'a bien su pratiquer que la seconde moitié. Heureusement, pour l'honneur des gens de lettres, à Montaigne ils ont à opposer Rotrou.

Seconde et troisième édition des « Essais » s iSSS» iSSY, Mlle de Gournay. — Tout en vaquant aux devoirs de son administration, Montaigne allait c escorniflant les livres >, et de nouveaux chapitres enrichissaient la première partie de ses Essais. En 1582 parut à Bordeaux (une seconde édition fort améliorée, qu'une autre plus complète suivit bientôt, en 1587 (Paris). En même temps il composait, avec des confidences nouveUes, un troisième livre, qu'il offrit au public, avec les deux autres, durant un voyage qu'il fit à Paris au commencement de 1588. Cette édition, la cinquième, parut, chez < Abel l'Angelier, au premier pilier de la grand Salle du Palais,... augmentée d'un troisième livre et de six-cents additions aux deux premiers >. Entre temps, le 10 juillet 1588, il passa un après-midi à la Bastille, où l'avaient fait mener les ligueurs, et d'où le fit tirer la reine-mère par l'entremise du duc de Guise. Cependant sa renommée grandissait de plus en plus. Dans une élite, il comptait déjà ses fidèles, nous allions dire ses dévots et ses dévotes. Il en est du moins une qui se voua solennellement à son culte : ce fut Mlle Marie Le Jars de Gournay (1566-1645), personne dont l'esprit, aussi ferme que sérieux, s'était passionné dès

Page 1