‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 87 sur 334 · SES DERNIERS AMIS : M^" DE GOURNAY ET CHARRON · texte numérisé non relu

SES DERNIERS AMIS : M^" DE GOURNAY ET CHARRON

lenfance pour l'érudition et les lettres, qui c se proposa, dit Pasquier, de n'avoir jamais autre mary que son honneur enrichi par la lecture des bons livres >, et que Montaigne (Eassis, I. il, c. XVII) loue ainsi : t Cette âme sera quelque jour capable des plus belles choses ». Elle avait appris le latin toute seule; et, à vingt ans, ayant rencontré par hasard les Essais de Montaigne, elle les lut d'un cœur si ému qu'elle t en fut toute transie d'admiration ». Aussi, en apprenant que le Maître se trouvait à Paris, s'empressa-t-elle. s'y trouvant aussi, en compagnie de sa mère, de l'envoyer saluer et de lui « déclarer l'estime qu'elle faisait de sa personne et de son livre ». La sympathie fut réciproque; et, à plusieurs reprises, Montaigne accepta même l'hospitalité du château où il séjourna plusieurs mois, c avec tous les honnêtes accueils que l'on pouvoit souhaiter », nous dit Pasquier. En retour, il autorisa Mlle de Gournay à se dire sa fille d'alliance, titre louchant qui valut à cette brave fille, plus sûrement que sa prose ou ses vers, la mémoire de l'avenir.

Les États de Blois. Charron, Henri IV et Hontalipie. Sa mort. — En revenant de Paris, où il avait séjourné sept mois environ (février-août), il s'arrêta quelques jours à Blois où les Etats s'ouvrirent le 15 octobre 1588. Le roi l'avait-il chargé de quelque mission officieuse? rien ne nous l'apprend. Nous savons seulement que Montaigne avait eu à négocier déjà entre le duc de Guise et Henri de Navarre. Toujours est-il qu'ayant rencontré à Blois Pasquier et le Président de Thou, il mérita leur estime; et que de Thou, qui le connaissait déjà, l'appelle « un homme franc, ennemi de toute contraincte ». Tout en conversant avec ces personnages, il jugea les événements d'alors el les deux principaux acteurs, le roi de Navarre et le duc de Guise, en témoin fort clairvoyant, comme nous le prouve de Tiiou, qui a enregistré ses propos, dans ses Mémoires (Rotlerdam, 1711, p. 136). Est-ce au lendemain de ces entretiens

quïl écrivit son chapitre sur l'incommodité de la grandeur 1 En

lout cas, il dut s'applaudir d'être demeuré fidèle à sa devise :

Otio ei libei'tati.

Il avait alors cinquante-six ans ; et, malgré l'infirmité dont

^es crises s'aggravaient de plus en plus, il ne cessait pas de

lire, de méditer ou d'écrire. Ces années de grâce, dont il savait jouir à travers ses souffrances, ne furent donc point perdues pour son livre, qui profitait de ce qu'il appelle « les advenues de la vieillesse >. Peu de faits biographiques intéressent cette arrière-saison. Notons pourtant les rapports d'intimité qui se nouèrent entre Montaigne et son disciple Charron. Ce fut vers i586, comme en témoigne la dédicace d'un livre de la bibliothèque de Montaigne, que le doux et honnête théologal vint à Bordeaux, et se lia avec l'auteur des Essais. Ils s'entendirent à première vue, en vertu d'une sorte d'harmonie préétablie, et leur affection fit de tels progrès en peu de temps qu'avant, de mourir le philosophe permit à son ami, par clause testamentaire, de porter les c pleines armes de sa famille », parce qu'il ne laissait aucun enfant mâle. Charron (1541-1603) fit plus : il prit la devise morale de son maître, et, sur la maison qu'il fit bâtir, à Condom, en 1600, il grava ces mots : Je na sais. On pourrait intituler le Traité de la sagesse : « Esprit raisonné de Montaigne, ou les Essais mis en ordre ». Il les abrégea, les ordonna.

N'oublions pas non plus une lettre adressée par Montaigne, le 18 janvier 1590, à Henri IV qui, devenu roi, ne pouvait manquer d'apprécier la valeur d'un si grand esprit, et se hâta de l'appeler auprès de lui par des instances gracieuses. Mais, affaibli par l'âge et la maladie, l'auteur des Essais déclina courtoisement ces avances. En remerciant, il disait : c Les inclinations des peuples se manient à ondées ; si la pente est une fois prinse à vostre faveur, elle l'emportera de son propre branle jusques au bout ». En même temps il formait des vœux pour une victoire décisive qui faciliterait la paix. Ajoutons que Henri IV se méprit sur les motifs de ce refus, et, ayant cru devoir offrir de l'argent, s'attira cette réponse, en date du 2 septembre 1590, dont l'accent est à noter, à l'honneur de Montaigne : t Je n'ai jamais reçu bien quelconque de la libéralité des rois, non plus que demandé, ni mérité, et n'ai reçu nul payement des pas que j'ai employés à leur service, desquels Votre Majesté a eu en partie connaissance..,. Ce que j'ai faict pour les prédécesseurs de Vostre Majesté, je le ferai encore beaucoup plus volontiers pour elle. Je suis, Sire, aussi riche que je me souhaite », etc.... Il

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