FAITS HISTORIQUES
« célébrés par la voix des nations » que son exorde fait allusion; car appliquée à Crébillon, Duclos, Maupertuis, Hesnault, l'abbé d'Olivet, Gresset et Marivaux, cette hyperbole nous paraitrait un peu forte.
Analyse historique. Exorde. — Dans son exorde, dont la modestie n'est pas très sincère, Buffon oppose « ses quelques essais écrits sans art » à la gloire des maîtres parmi lesquels il vient s'asseoir, et dont <r les noms retentiront avec éclat dans la bouche de nos derniers neveux ». Ce langage n'était point ordinaire à un écrivain qui parlait volontiers de son génie comme devait faire un jour la postérité. Ces défiances ne sont donc ici que l'attitude d'un rôle académique, et il y cherche l'occasion d'introduire le texte d'un discours où, < pour satisfaire à son devoir », il soumet à ses confrères e quelques idées sur le style, puisées dans leurs propres ouvrages ».
Proposition. Bnffon se défie de la passion et de l'imagination. Il ramène l'éloquence à n'être que la raison, la pensée pure. — Abordant directement son sujet, il commence par comparer « le talent de parler à celui d'écrire ». Dès ce début, ses préoccupations d'amour-propre se trahissent dans le singulier dédain avec lequel il traite « cette facilité naturelle » qui « n'est qu'une qualité accordée à tous ceux dont les passions sont fortes, les organes souples et l'imagination prompte, hommes qui sentent vivement, s'affectent de même, le marquent fortement au dehors, et, par une impression purement mécanique, transmettent aux autres leur enthousiasme et leurs affections ». Ce privilège de communiquer l'émotion, d'ébranler ou < d'entraîner la multitude », il ne le juge pas digne d'être appelé l'éloquence; car il n'y voit que le prestige d'une trompeuse faconde, susceptible de séduire la foule « par un ton véhément et pathétique, des gestes expressifs et fréquents, des paroles rapides et sonnantes ». Or, il veut que le véritable orateur s'adresse au petit nombre de * ceux dont la tête est ferme, le goût délicat, le sens exquis, et qui comptent pour peu le ton, les gestes, ou le vam son des mots ». En d'autres termes, il préfère évidemment l'art à la nature, et semble trop oublier que l'un ne peut rien sans l'autre.
Quarante ans plus tard, il n'eût peut-être pas tenu ce langage, s'il avait pu voir à l'œuvre, en des assemblées populaires, cette éloquence dont il ne pressentait pas encore les prochaines explosions; il ne l'eût pas du moins sacrifiée si légèrement. Cicéi'on, qui vécut parmi des troubles politiques, était d'un autre avis quand il disait : Quid est eloquentia nisi continuus animœ motus (qu'est-ce que l'éloquence sinon le mouvement d'un souffle continu)? C'est qu'il connaissait les orages de la place publique, et non pas seulement le monde des Académies. Excusons donc Buffon d'avoir été, comme Balzac et La Bruyère,, si sévère pour les élans de la passion ou de la verve native,, et de les estimer vraiment trop inférieurs à l'industrie savante qui, dans le silence du cabinet, ordonne et combine à loisir un discours dont les nuances ne seront applaudies que par un cercle de lettrés, en un siècle où l'on ignorait la vertu de cette éloquence orageuse dont les grands effets visent à remuer la multitude, ou à devenir des ressorts de gouvernement.
Ce mépris de la passion pourrait bien s'expliquer aussi par une doctrine philosophique dont la tendance est visible dans certains chapitres de VHistoire naturelle. Butïon est en effet resté fidèle à ce principe cartésien que l'âme humaine a pour essence la faculté de penser. « Être et penser, dit-il expressément, sont pour nous la même chose. «Il va même jusqu'à déclai'er « que tout ce qui commande à l'âme est hors d'elle », que la connaissance et le sentiment ne procèdent pas de la même source, et que les passions, comme les appétits et les instincts, relèvent uniquement des organes. Réduisant ainsi Vhomme à la raison, il peut donc avoir été conduit par ces prémisses à une théorie littéraire qui ramène l'éloquence à la pensée pure, et lui interdit les passions; car elles ne sont à ses yeux que « le corps parlant au corps ».
Définition du style. IVécessitc de l^ordre d'où procède le mouvement. Préoccupations de ses aptitudes propres. — Sans insister davantage sur cet aperçu, continuons à exposer les principaux traits d'une doctrine austère, où nous chercherons surtout, parmi des leçons de haute expérience, les prédilections d'un goût trop particuher. C'est ce que nous annonce