BUFFON ÉCRIVAIN
L'écrivain en harmosiie avec le savant et le philosophe.
— L'œuvre de Buffon a encpi-e, dans son style, de plus sûrs garants de l'immortalité, que la reconnaissance tardive mais désormais assurée des savants. Il ne l'ignorait pas. Il savait que les connaissances sont la propriété du dernier qui les met en œuvre, en profitant de l'expérience des autres, et voilà dans quel sens il a dit : « Ces choses sont hors de l'fiomme, le style est l'homme même ». Et cet homme se compose chez BuiTon d'un écrivain qui est en harmonie parfaite avec le savant et le philosophe. Examinons d'abord les critiques qu'on en fai-t-
Défauts de son style. — D'Alembert l'appelait « le gfand phrasier » ; mais c'est méconnaître qu'il a dit : « Les levées seules forment le fond du style », et que, dans sa Théone de ^(^ Terre et dans ses Époques, il a joint l'exemple au précepte, aus'si bien que D'Alembert lui-même dans son Discours pvéUminaif^ de l'Encyclopédie. Oui, il lui est arrivé d'oublier qu'il avait dit' '• « Le ton n'est que la convenance du style à la nature du sujet »' > et de débuter trop pompeusement dans certaines descriptions, celle du cheval par exemple, « la plus noble conquête que l'homme ait jamais faite », ou de finir par un trait d'un goût douteux, comme le suivant : « L'oie nous fournit cette plume délicate sur laquelle la mollesse se plaît à se reposer et cette autre plume, instrument de notre pensée et avec laquelle nous écrivons ici son éloge » ; ou de décrire en style de boudoir l'oiseau-mouche, « ce petit favori... ; cet amant léger des fleurs qui vit à leurs dépens sans les flétrir.... qui les flatte de ses ailes sans jamais s'y fixer... >, et le cygne en qui « tout respire
l'écrivain : SES mérites et démérites. 4S5
la volupté..., tout justifie la spirituelle et riante mythologie d'avoir donné ce charmant oiseau pour père à la plus belle des mortelles ». Rien ne le justifie d'avoir, dans Tcloge de M. de Chastelux, montré « la Vérité portant d'une main l'éponge de l'oubli et de l'autre le burin de la gloire ». Vraiment on a trop beau jeu à rappeler ici son conseil sur « l'attention à ne nommer les choses que parleurs termes les plus généraux », comme s'il en avait fait un précepte absolu et s'il n'avait pas écrit un jour à l'abbé Bexon : « Il n'y a aucune de nos définitions qui soit précise, aucun de nos termes généraux qui soit exact, lorsqu'on vient à les appliquer en particulier aux choses et aux êtres qu'ils représentent ». Mais puisque les citations le calomnient d'ordinaire, indiquons-en qui le réhabilitent, au moins ici. N'a-t-il pas, par exemple, parlé des petites misères physiologiques du nouveau-né qui « n'a pas encore la force de cracher », avec une naïveté technique égale à celle de la nourrice d'Oreste, dans Eschyle * ?
Sa théorie du style. — Mais laissons ces chicanes qui ont trop duré. 11 faut avouer que soq discours de réception à l'Académie expose une théorie par trop géométrique de l'art d'écrire ; pourtant remarquons que l'on en exagère d'ordinaire le dogmatisme et l'étroitesse, en l'intitulant Discours, sur le style, et qu'au pis aller on devrait y voir avec Villemain « la confidence un peu apprêtée d'un grand artiste, et non la théorie de l'art dans sa beUe et inépuisable variété ». Qui donc d'ailleurs, depuis le Phèdre de Platon, avait analysé de plus près l'opération si délicate de la composition? Sans doute Buffon n'en reproduit pas les phases, dans leur vivante complexité, mais ici comme pour les Époques de la Nature il ne vise à nous offrir qu'un tableau clarifié, schématique, de l'œuvre de la nature. Et où trouver une plus haute et plus juste conception de l'art d'écrire que dans ce lumineux passage qui résume si hardiment tout ce que dit Pascal sur l'esprit de finesse opposé à celui de géométrie : « Un beau style n'est tel en effet que par le nombre infini des vérités qu'il présente. Toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent, tous les rapports dont il est composé, sont autant de
1. Cf. l'édition Lanessan, op. cit., De l'enfance, t. XI, p. 12 sqq.
vérités aussi utiles et peut-être plus précieuses pour l'esprit humain que celles qui peuvent faire le fond du sujet »? Ajoutons qu'il fait sa part à Timagination, et qu'il se complète et se corrige suffisamment dans cei'tain fragment posthume sur VArt d'écrire *, et encore mieux en préchant d'exemple presque toujours.
Sa syntaxe. — Il aimait trop la hiérarchie pour la bannir du stjde et le couper, comme ses contemporains; aussi met-il dans sa phrase cette belle ordonnance qu'il avait dans Tesprit et qu'il montrait dans la nature. Il sait d'ailleurs raccourcir ses périodes suivant son objet. Que l'on compare par exemple les phrases à facettes qui peignent l'oiseau-mouche, « ce bijou de la nature », à l'ample période où il a voulu nous donner la sensation de l'immensité des déserts de l'Arabie Pétrée ! Cette architecture savante des périodes était un premier fruit de l'attention soutenue qu'il apportait à ses rédactions définitives, recopiant jusqu'à dix-huit fois le manuscrit des Époques, et s'écriant dans sa verte vieillesse : « J'apprends tous les jours à écrire ».
Le grand coloriste. — Par cette méditation intense des idées, il arrivait ensuite à les faire rayonner, comme il disait à il. Decker, et alors il méritait d'être appelé sans aucune ironie le grand coloriste. Que de grâces de bon aloi, et quel bercement de style parmi ces descriptions d'animaux qui ont charmé nos pères, et seront pour longtemps la joie de nos fils, quoi qu'on puisse dire! Et quelle flexibilité de tons pour rendre la nature des modèles : ici la grâce ailée d'Aristophane pour rivaliser de légèreté avec le monde des oiseaux, œuvre de la nature « dans sa gaieté »; là le lyrisme du prophète pour parler du cheval, ce * fier et fougueux animal » ! Quelle sensibilité même pour décrire la plante, « cet animal qui dort » ! Et pourtant quelle puissance d'imagination qui « sait donner des couleurs à nos pensées », qui nous montre dans le gazon le « duvet de la terre », et nous fait assister, dans les profondeurs de la planète, au drame des volcans, parmi e le mouvement convulsif des entrailles de la terre » ; qui fouille « les archives de la nature »
1. Cf. le Discours sur le style, édition de M. Félix Hémon, Paris, Delagrave p. 22 sqq.