‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 275 sur 337 · PREMIÈRE PARTIE DU SYSTÈME · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE DU SYSTÈME

Bonté de l'homme naturel, dépravation de l'homme social.

DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS, — DISCOURS SUR l'inégalité. — LETTRE SUR LES SPECTACLES.

Discours sur les sciences et les arts.

Sa division en deux, parties. — Le Discours sur les sciences et les arts a pour devise Decipimur specie recti, et se divise en deux parties : dans la première, Rousseau interroge surtout l'histoire; et dans la seconde, considérant « les sciences et les arts en eux-mêmes », il invite ses lecteurs a à convenir de tous les points où ses raisonnements se trouveront d'accord avec les inductions historiques ». Mais ce plan n'est suivi qu'en gros, et l'ordre des arguments est assez confus. Toutefois le dessein de l'auteur reste clair.

Première partie : Réquisitoire historique contre la civilisation. — Prosopopée de Fabricîas. — Rousseau fait le procès à la civilisation et aux hypocrisies de la poUtesse, au nom de la liberté et des bonnes mœurs, qui étaient saines et sauves dans l'état de nature. Néanmoins il laisse échapper cet aveu, bon à noter au passage : « La nature humaine au fond n'était pas meilleure », mais plus ouverte. Il prétend prouver par l'histoire universelle que le sort des empires, celui des mœurs et de la probité sont aussi assujettis au progrès des sciences et des arts que « l'élévation et l'abaissement journaliers des eaux de l'Océan au cours de l'astre qui nous éclaire durant la nuit ». Dans une prosopopée fameuse, mais bien déclamatoire, et qui sent son vieux temps, devant la face pompeuse de Rome, esclave du luxe importé par « les hommes frivoles » qu'elle avait vaincus, il évoque la grande âme et l'indignation de Fabricius, son héros à la Plutarque, prenant à témoin de la vérité de ses invectives et Louis XII et Henri IV. La conclusion de cette première partie est qu'il ne fallait pas

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essayer de soulever le « voile épais » dont la sagesse éternelle avait couvert toutes ses opérations.

Deaviènic partie : origines vicieuses des sciences et des arts; l'inégalité cause de tons les abus. — Puis il démontre la vanité et le néant des connaissances humaines, et leur perversité originelle, t L'astronomie est née de la superstition; l'éloquence, de l'ambition, de la haine, de la flatterie, du mensonge; la géométrie, de l'avarice; la physique, d'une vaine curiosité; toutes, et la morale même, de l'orgueil humain. Les sciences et les arts doivent donc leur naissance à nos vices. » Alimentés par le luxe et l'oisiveté des citoyens, ils sont aussi nuisibles au vrai courage qu'aux bonnes mœurs, et fomentent tous les vices d' < une éducation insensée ». Et tous ces abus ont une cause unique : « l'inégalité funeste introduite entre les hommes par la distinction des talents et par l'avilissement des vertus ». « Nous avons des physiciens, s'écrie Rousseau, des géomètres, des chimistes, des astronomes, des poètes, des musiciens, des peintres; nous n'avons plus de citoyens; ou, s'il nous en reste encore, dispersés dans nos campagnes abandonnées, ils y périssent indigents et méprisés. Tel est l'état où sont réduits, tels sont les sentiments qu'obtiennent de nous ceux qui nous donnent du pain, et qui donnent du lait à nos enfants. t>

Restrictions de Sîoassean et modestie iuattendne de sa conclusion. — Mais, ayant poussé sa pointe jusque-là, Rousseau bat en retraite et commence dès lors à ménager ses transitions vers un accommodement, en ces termes : « Je l'avoue cependant, le mal n'est pas aussi grand qu'il aurait pu le devenir ». La prévoyance éternelle a bien fait les choses et placé partout le contrepoison près du poison, comme dans les plantes. Fort de cette distinction, il en vient à louer un peu les Académies, ces « sages institutions » qui servent de « frein aux gens de lettres j>, tous désireux d'y entrer. Et, après avoir flagellé les faux savants, cette « troupe de charlatans », qui éternisent leurs extravagances par la complicité de l'imprimerie, cet « art terrible », il ne craint pas de vanter « les savants du premier ordre, ces précepteurs du genre humain qui n'en ont point eux-mêmes ».I1 voudrait les voir admis dans les conseils des rois pour faire concourir la vertu, la science et l'autorité à

la félicité du genre humain. Pour nous, c hommes vulgaires », bornons-nous à remplir obscurément nos devoirs.

Voilà, avec un hymne final à la vertu, « science sublime des âmes simples », la conclusion modeste d'un auteur qui, dans ses prémisses, partait si bruyamment en guerre contre la civilisation, ses pompes et ses œuvres.

Mérites et défauts littéraires de ce discours. — Tel est ce discours, médiocrement composé, trop enluminé de figures et trop échauffé de ton, dont Rousseau dira : i Cet ouvrage, plein de chaleur et de force, manque absolument de logique et d'ordre C'est de tous mes ouvrages le plus faible de raisonnement et le plus pauvre de nombre et d'harmonie. » Il n'en était que plus curieux pour nous à étudier, non seulement parce quïl étale les défauts ordinaires de Rousseau, mais parce que ses qualités dominantes y brillent déjà, notamment cette vigueur oratoire, cet art d'imposer l'idée par un développement dont la force s'accroit avec son ampleur même, ou de la resserrer dans des formules plus ou moins justes ou heureuses, mais qui se gravent dans la mémoire et t\Tannisent la raison. Entre celles que nous avons déjà citées, notons encore celles-ci au passage : c Les sciences, les lettres et les arts étendent des guirlandes de Ileurs sur les chaines dont ils {les hommes assemblés) sont chargés » ; — « On a de tout avec de l'argent, hormis des mœurs et des citoyens » ; — « 11 y a mille prix pour les beaux discours, aucun pour les belles actions » ; — « Il n'a point fallu de maitres à ceux que la nature destinait à faire des disciples », — ou encore cette autre, dun goût plus douteux : i Sommes-nous donc faits pour mourir attachés sur les bords du puits où la vérité s'est retirée? >

Les tlièmes de Rousseau. — Remarquons soigneusement avant d"aller plus loin que ce discours énonce les idées principales de Rousseau sur la poUtique, la morale et l'éducation, et indique déjà une conciliation possible entre elles. La religion exceptée, nous y avons relevé, comme on Aerra par la suite; les thèmes qu'il développera dans toutes ses œuvres ultérieures, jusqu'aux Confessions, et dont la première en date est le Discours sur l'inégalité.

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