‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 319 sur 337 · CARACTÉRISTIQUE DE SES CHEFS-D ŒUVRE · texte numérisé non relu

CARACTÉRISTIQUE DE SES CHEFS-D ŒUVRE

peu à peu, parce qu'il prêchait d'exemple, prouvant qu'il fallait désormais en littérature être chrétien, c'est-à-dire moderne. C'était toute une révolution littéraire déjà en action, et qui s'appellera le romantisme. En cela il complétait Rousseau — et par quelle voie différente! — qui avait bien pu faire une révolution politique, mais avait échoué en somme contre le formalisme et le formulisme classiques. Après Atala et le Gétiie du christianisme, le pseudo-classicisme eqtra en agonie et le terrain fut déblayé pour Lamartine, Vigny et Victor Hugo.

Quant à l'âme de René, avec « l'insatiabilité de ses vagues désirs », de ce « grand inspiré de la mélancolie », qui, selon le mot de Théophile Gautier, « a inventé la mélancolie et la passion modernes », le mal du siècle, ne serait-elle pas aussi une idée de génie, si elle n'était avant tout un sentiment, et un des plus humains, des plus éternels, celui que Lucrèce trouvait déjà au fond de tout? Et vraiment celle-là a fait trop de chemin depuis cet Obermann de Sénancourt — victime de l'ennui dont René du moins était le héros, comme on l'a dit avec esprit ', — depuis VAdolphe de Benjamin Constant, jusqu'à ces jeunes pessimistes de nos jours qui ont mal à la vie et contre lesquels il protestait d'avance en ces termes, dans ses Mémoires ; « Lord Byron a ouvert une déplorable école : je présume qu'il a été aussi désolé des Childe-Harold auxquels il a donné naissance, que je le suis des René qui rêvent autour de moi ».

Dans l'épopée des Martyrs il voulut prouver que le christianisme se prête mieux encore que le paganisme au développement des caractères et au jeu des passions dans l'épopée. En dépit de ce qu'il y a de factice dans le genre du poème en prose, fût-il conçu pour le fond à l'inverse du Télémaqiie, en dépit surtout du « merveilleux direct » qu'il n'avait pas osé bannir « dans le reste de ses préjugés classiques », ne pouvant se passer d'un enfer et d'un ciel, étant déjà » effrayé de ses innovations », il acheva du moins d'y prouver qu'il était tout ce qu'il nous reste à regarder d'un peu plus près^ , à savoir un conteur tout à fait

1. Cf. M. Geoi'ges Pelliss\ev, le iMouvement littéraire au XIX'^ siècle (Hachette), p. 58.

2. « Chateaubriand : récits, scènes et paysages», dit le texte du programme officiel, à son endroit.

épique, un paysagiste incomparable, un prince de l'imagination et un roi de la langue.

Le conteur : récits et scènes. — Il n'y a pas dans notre littérature de génie plus épique que celui de Chateaubriand, et si nous n'avions cessé, depuis sept siècles, d'avoir la tète épique, notre Homère c'eût été lui sans doute. Mais il reste notre Virgile, aux fautes de goût près. Passons vile sur celles-ci, dont les conseils de Fontanes joinis à ceux de Joubert ne réussiront jamais à le guérir tout à fait, sur les inégalités de sa composition, la médiocrité de ses raisonnements et de ses portraits, le sien excepté dans René, et ceux de Cymodocée et de Velléda dans les Martyrs; et aussi sur les affectations de son style, qui ont pu être telles, du moins à l'origine, Delille aidant, que dans la même page des Xatchez on lira ces prouesses périphrastiques : « Ils portent un tube enflammé, surmonté du glaive de Bayonne... A la gauche de l'infanterie s'étendent les lestes escadrons de ces espèces de centaures, au vêtement vert, dont le casque est surmonté d'un dragon... s, et que jusque dans l'admirable récit de la bataille, au sixième livre des Martyrs, on pourra relever ce trait d'une mythologie délirante : « Les bœufs épouvantés nagent avec les chariots qui les entraînent; ils ne laissent voir au-dessus des vagues (d'une marée d'cquinoxe) que leurs cornes recourbées, et ressemblent à une m,ultitude de fleuves qui auraient apporté eux-mêmes leurs tributs à VOcéan ».

Mais en revanche, et éclipsant toutes ces taches, quelle magnifique harmonie, non pas oratoire, comme celle de Rousseau et de Bossuet, mais tout épique, la laelea ubertas de Tite- Live, le fleuve de lait doux-coulànt et nourricier 1 Et quel bercement de ses périodes aux allures de cantilcne, qui « jouaient du clavecin sur toutes les fibres de Mme de Beaumont » et qui se plantent dans la mémoire comme de beaux vers, et qu'on y retrouve, avec leur chant intérieur et leur rythme secret, des vingt ans après : « La hache de Mérovée part, siffle, vole et s'enfonce dans le front du Gaulois, comme la cognée d'un bûcheron dans la cime d'un pin... Légers vaisseaux de l'Ausonie, fendez la mer calme et brillante.... Je n'ai jamais aperçu, au coin d'un bois, la maison roulante du berger, sans songer qu'elle me suffirait avec toi!... » Joubert avait raison :

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