‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 43 sur 337 · AVENEMENT DE LA PROSE : PETITS CHRONIQUEURS · texte numérisé non relu

AVENEMENT DE LA PROSE : PETITS CHRONIQUEURS

gnon, pour se donner du cœur, tout Français s'écrierait volontiers : I Seneschaup, laissons huer ceste chenaille, que, par la coife Dieu, encore en parlerons-nous entre vous et moi de cestè journie es chambres des dames ».

Voilà ce qu'attestent ces nombreux Mémoires qui, depuis tant de siècles, comptent parmi les productions les plus curieuses de notre esprit national.

I\'os chroniqueurs secondaires. — Nos chroniqueurs sont les continuateurs naturels des trouvères épiques, et leur succèdent comme les logographes aux aèdes dans l'ancienne Grèce. Les chroniques latines traduites et amplifiées en langue vulgaire ou euromancécs, et les poèmes historiques dériim's, voilà la cîouble source des chroniques françaises. Le Flamand Hejiri de ValenrAennes, un contemporain de Villehardouin et son continuateur, parait bien n'avoir fait que dérimer une des innombrables chansons du cycle des croisades. Plus de 50 chroniques françaises suivent celle-là, sans compter les latines, entre Villehardouin et Joinville. Les Grandes Chroniques de Sainl-Denis, qui se continueront sans interi'uption, en français, jusqu'au xv^ siècle, à partir de leur traduction du latin eu 1274, par dom Primat, sont les plus considérables. Mais les Récits d'un ménestrel de Reims (1260) (selon le titre de l'édition de Wailly) et la compilation connue sous le nom de Chronique d'Outre-Mer sont de beaucoup les plus remarquables par le style. Elles ont, surtout la première, une aisance simple, du mouvement, du pittoresque. Celles du xiv^ siècle n'offrent guère que leur intérêt historique et nous ne trouvons à citer parmi leurs auteurs que Jean Lebel, pour l'honneur qu'il a eu d'offrir d'abord un thème et un modèle à Froissart. Le genre se relève un peu au xv° siècle, entre Froissart et Commynes, avec Enguerrand de Monstrelet, le prolixe continuateur de Froissart, que Rabelais dit plaisamment « plus baveux qu'un pot à moutarde », puis avec Georges Chastellain, Jean Juvénal des Ursins, sans oublier Christine de Pisan.

]\os quatre grands chroniqueurs. Continuité de leurs chroniques respectives. — Nous nous arrêterons seulement ici aux maîtres chroniqueurs : Villehardouin, Froissart, Joinville et Commynes. Avant de les étudier séparément, remair-

quons qu'en fait, de Villehardouin à Joinville et de Joinville à Froissart — qui est plus séparé de Commynes par les idées que par le demi-siècle d'intervalle, — il y eut presque continuité, Joinville étant né moins de vingt ans après la mort de Villehardouin, et Froissart moins de vingt ans après celle de Joinville ; et qu'ils vont nous présenter, en oculaires témoins, le tableau de près de quatre siècles de notre histoire nationale.

L'HOMME

Sa vie et sa personne incgalcn«ent connues. — La vie et

la personne de Geoffroy de Villehardouin nous sont surtout connues par sa chronique, c'est-à-dire très inégalement. Après l'avoir lue, il semble qu'on n'ait plus rien à apprendre sur son esprit et sur son caractère, mais l'extraordinaire roman Œaventures qui fut sa vie reste plein d'obscurités. Nous ne savons les dates de sa naissance et de sa mort qu'approximativement. Sur les causes premières de sa haute fortune et sur la manière dont il gouverna les fiefs qu'il s'était taillés à coups d'épée, en plein empire grec, il a fait un silence auquel nous suppléons mal.

Faits connus de sa vie. — Le héros historique d'un « roman d'aventures ». — Nous savons pourtant qu'il naquit au château de Villehardouin, à sept lieues de Troyes, entre 1150 et 1164, qu'il était le cadet de sa famille, que sa femme s'appelait Jeanne, qu'il eu avait eu deux filles et deux fils, que, dès 1191, il avait exercé la très haute charge de maréchal de Champagne, et qu'il était le confident et le conseiller de Thibaut 111, dont il avait même porté l'hommage à Philippe Auguste, quand survint la quatrième croisade.

Dès la première heure, nous l'y voyons remplir et garder jusqu'au bout un rôle essentiel qu'il devait moins à sa naissance qu'à ses qualités de politique et d'oi^ateur. Au commen-

cernent de 1201, il est à Venise, parmi les six délégués qui viennent demander des vaisseaux à la sérénissime république, et, bien que le brillant poète Conon de Béthune soit un de ses compagnons, c'est lui qui, au nom de l'ambassade, harangue dans Saint-Marc « tout le peuple humblement » et emporte son suffrage. C'est lui encore qui, après la mort de Thibaut, chef désigné de la croisade, fera choisir pour nouveau chef Boniface, marquis de Montferrat. Puis, surveillant les manœuvres j de ceux qui veulent scinder l'armée, dépecier l'ost, il s'emploiera à courir après les dissidents, à les ramener à bord des vaisseaux vénitiens et à les conduire d'abord à Zara, puis à Constanli- . nople, au gré des politiques dont il était l'agent. C'est lui enfin ' qui exposera à Isaac les conditions des croisés souscrites par son fils Alexis, et qui portera bravement le défi des barons au père et au fils restaurés et peu empressés a payer leur dette, d'ailleurs si onéreuse.

Pour prix de ses négociations, de ses harangues et de ses coups d'épée, il sera maréchal de Romanie, seigneur des villes de Trajanople, de Macra, et de l'abbaye de Véra. Il dirigera l'admirable retraite d'Andrinople à Rodosto, aura successivement la confiance des deux empereurs Baudouin et Henri, négociera leur réconciliation avec leur rival et son ancien seigneur Boniface, devenu roi de Thessalonique, amènera à Henri sa fiancée, la fille de Boniface, et verra joindre à ses fiefs la ville de Messinople (1207). Il continuera à les défendre, à la pointe de l'épée, contenant ses soldats avec le sang-froid éprouvé qui lui fait faire face au péril, sans diminuer sa joie d'y échapper, ou les enlevant d'un mot héroïque comme celui que lui prête Heniù de Valenciennes : « Ki por Diu morra en cette besoigne, s'ame {son âme) en ira toute llorie en Paradis ». Nous voyons par une lettre d'Innocent III qu'il vivait encore en 1212; mais il était mort en 1213, car, à cette date, son fils Erard porte le titre patrimonial de seigneur de Villehardouin. Dès le xiv'' siècle, sa descendance directe s'éteignit et bientôt aussi celle de son neveu Geoffroy. Ce dernier, hardi compagnon, avait suivi les traces de son oncle, s'était conquis en Moi"ée un fief princier et avait fait flotter la gothique bannière des Yillehardouins sur ces tours féodales qui hérissent encore la vallée classique de

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