SON SÉJOUR A ROME
hommages poétiques. Signalons aussi, dans le même recueil, la satire du Poète courtisan.
Séjour à Rome. Les Regrets. « Xenia et alia carmina. >
—Vers léioO, Du Bellay, qui était apparenté aux trois frères Du Bellay : — M. de Langey du Bellay, l'illustre capitaine et mémorialiste ; Martin du Bellay continuateur des mémoires de son aine et célèbre par là ; — et le cardinal du Bellay, l'ancien protecteur de Rabelais, fut emmené par ce dernier à Rome, en qualité de secrétaire, comme maître François l'avait été, vingt ans en çà, en qualité de médecin.
Il y passe quatre ans, mélancoliquement, regrettant la France et les poètes amis, tour à tour ému par les ruines de la Rome antique et irrité par les intrigues et les papelardies de la Rome contemporaine, ce qui nous vaudra le recueil de sonnets intitulé les Antiquités de Rome et les Regrets (1559), lesquels ne furent pas sans consolation, témoin les faciles et jolis vers latins que lui inspire la belle dame romaine Faustine, alias Columba ou Colombelle (1558).
Les Jeax rustiques. Tristesse de sa fin prématurée. — Vers le même temps que les Regrets paraissaient les Jeux rustiques. Du Bellay les avait composés à Paris, dans le cénacle de ses bons amis de la Pléiade, parmi lesquels il vivait assez chétivement, ayant quitté le souci de sa lourde charge près de son cousin le cardinal. Ils devaient être sa dernière œuvre.
L'état de sa santé, toujours médiocre, empirait sous l'influence de chagrins immérités. Certains traits de satire à l'adresse de la société romaine, peut-être aussi quelques licences dans ses distiques ou hendécasyllabes à la belle Columba, servirent de prétexte à ses envieux qui lui aliénèrent, au moins pour quelque temps, la bienveillance du cardinal. Sa surdité croissante, le sentiment de l'injustice des hommes et des choses lui inspiraient une tristesse dont on trouve l'émouvant écho dans les stances de la Complainte du désespéré. Peut-être, grâce à l'intervention de puissants amis, tels que le chancelier François Olivier et Michel de l'Hôpital, allait-il rentrer en grâce près du cardinal et orienter son talent vers de plus graves sujets que ceux qui lui avaient valu, de son vivant, le surnom d'Ovide français, quand il mourut, dans sa trente-cinquième année, le
!«■■ janvier 15G0. Le chœur entier des chantres de la Pléiade lui fit de poétiques funérailles et la postérité a retenu son nom immédiatement après celui de Ronsard et sans les séparer par un grand intervalle.
SES CHEFS-D'ŒUVRE POETIQUES
Sagesse du premier essor. « L^Olive » et le pétrarquisnie. Du Bellay et Lamartine. — Dès son premier recueil, où la légende veut qu'il ait cherché à copier et à devancer les odes pindariques encore inédites de Ronsard, une prudence instinctive le fait se tenir plus près du Calabrais que du cygyie thébain. Sa caractéristique douceur angevine est déjà sensible, parmi les rugosités de certains titres et le placage pédantesque, notamment dans l'ode à Madame Marguerite d'escrire en sa langue et dans celle au seigneur Bouju, sur les mœurs et les goûts du vrai poète, imitée de l'ode d'Horace : Quem tu, Melpomene, semel...
Il subit ensuite et profondément l'influence de Pétrarque, auquel il dut toute l'inspiration de Z'O/we, pour la forme et pour le meilleur du fond.
La forme est le sonnet « venu en France, comme je le crois, par Melin de Saint-Gelais », dit-il dans la préface de VOlive. Que la mode des soqnets, qui allait achever de détrôner la ballade, soit venue d'Italie par Saint-Gelais ou par Marot, ce qui est incertain, il est hors de doute que ceux de Du Bellay, parmi tant d'autres contemporains, ont, à peu près seuls, forcé les temps, suivant l'expression de Guillaume CoUetet, dans son Art poétique. 11 en est un, en tout cas, dès VOlive, qui suffirait à racheter toutes les mignardises, les redites et les équivoques du recueil. Le voici; il a pour titre Vidée :
Si nostre vie est moins qu'une journée En l'éternel, si l'an qui faicl le tour Chasse nos jours sans espoir de retour, Si périssable est toute chose née,
RENIEMENT DU PÊTRARQUISME. 129
Que songes-tu, mon àme emprisonnée?
Pourquoy te plaist l'obscur de nostre jour, Si pour voler en un plus cler séjour, Tu as au dos l'aile bien empennée?
Là est le bien que tout esprit désire, Là, le repos où tout le monde aspire, Là est l'amour; là, le plaisir encore :
Là, ô mon âme, au plus hault ciel guidée,
Tu y pourras recognoistre l'Idée
De la beauté qu'en ce monde j'adore.
Pour en voir l'extraordinaire mérite dans tout son jour, ne suffit-il pas de le rapprocher de la première des Méditations de Lamartine, intitulée risolement, et notamment de ces strophes :
Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières, Vains objets dont pour moi le charme est envolé? Fleuves, rochers, forets, solitudes si chères. Un seul être vous manque et tout est dépeuplé!...
... Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère, Lieux où ce vrai soleil éclaire d'autres cieux, Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre, Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux!
Là je m'enivrerais à la source où j'aspire; Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour, Et ce bien idéal que toute âme désire. Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour!...
Or l'identité de l'inspiration a tenu ici à celle du modèle : car c'est après une lecture de Pétrarque que s'éveilla le génie du chantre de Jocelyn et qu'il laissa glisser cette première méditation « comme une larme sonore de mon cœur, nous confiet-il, sur la page de Pétrarque où je ne voulais pas écrire, mais pleurer ». Il y a loin, sans doute, de Du Bellay à Lamartine, mais il n'est pas sans intérêt de constater qu'ils se mirent instinctivement à la même école et il ne faut pas oublier que le Lamartine de la Pléiade mourut à trente-cinq ans.
Reniement du pétrarquisnie. « Les Antiqnités » et « les Regrets». Deux petits cliefs-dceiivre. — Au reste, il eut hâte de se mettre hors de page. Brûlant ce qu'il avait adoré, avec
KTUOES LITTÉaAIRES. II. — 9
une ingratitude qui est de règle, en cas pareil, et peut-être nécessaire, il écrivit une satire contre les pétrarquistes, qu'il malmena en connaissance de cause, tel Musset un jour daubant les romantiques.
Dès lors il s'avance vite vers la conquête de sa personnalité poétique. La Rome antique lui a inspiré une émotion sincère, nullement livresque, souvent éloquente. 11 y a vraiment de Vau-delà, chez Du Bellay, ici et ailleurs, notamment dans le sonnet des Antiqidtez de Rome où il prend les grands morts à témoin des insultes du temps à leur œuvre, à Vopus romanum :
Pasies esprits et vous ombres pouldreuses... Ne sentez-vous augmenter vostre peine, Quand quelquefois de ces costeaux romains Vous contemplez l'ouvrage de vos mains N'estre plus rien qu'une pouldreuse plaine?
Déjà dans son Poète courtisan, surtout dans ses sonnets des Regrets sur la cohue et les simagrées des intrigants cosmopolites de Rome, sur les ambitions enragées, les coups fourrés et les indicibles pensées de derrière la tête que suscitent le conclave et la courtisanerie autour de la tiare, il a des traits de satire qui annoncent Régnier, y compris l'invention du style, par l'esprit et le pittoresque, avec plus de vigueur et de pénétration même, à l'occasion.
Mais les voyant paslir lorsque Sa Saincteté Crache dans un bassin, et d'un visage blanc Caultement espier s'il n'y a point de sang, Puis d'un petit souris feindre une sûreté.
Joignons-y cette mélancolie éloquente qui, dans les Regrets, — où il a si bien tenu la promesse de sa préface, adoptant la devise qu'Alceste reprendra pour son compte, presque textuellement :
Je me contenterai de simplement escrire Ce que la passion seulement me fait dire ; —
lui a inspiré ce chef-d'œuvre, cet élan mémorable entre tous ses pareils, jadis et depuis, vers la petite patrie :