‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 88 sur 337 · DEUX PETITS CHEFS-D ŒUVRE · texte numérisé non relu

DEUX PETITS CHEFS-D ŒUVRE

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, Ou comme cestuy-là qui conquit la toison, Et puis est retourné, plein d'usage et raison. Vivre entre ses parents le reste de son âge!

Quand revoirai- je, hélas! de mon pauvre village Fumer la cheiflinée; et en quelle saison Revoirai-je le clos de ma pauvre maison Qui m'est une province et beaucoup davantage!

Plus me plaist le séjour qu'ont basty mes ayeulx Que des palais Romains le front audacieux : Plus que le marbre dur me plaist l'ardoise fine :

Plus mon Loyre gaulois que le Tybre latin, Plus mon petit Lyre que le mont Palatin, Et,' plus que l'air marin, la doulceur Angevine.

C'est la perle du recueil et c'est son chef-d'œuvre, à moins qu'on ne préfère la fameuse chanson D'un vanneur de blé aux vents, si ingénieusement imitée du latin des Lusus de Naugerius (Navagero, le Virgilien de Venise), — un de ses modèles favoris dont il avait fait l'utile connaissance au delà des monts, et qui lui a inspiré encore la petite merveille de grâce lascive qui a pour titre A Vénus — :

A vous, trouppe légère, Qui d'aile passagère, Par le monde volez.

Et d'un sifflant murmure L'ombrageuse verdure Doulcement esbranlez,

J'offre ces violettes Ces lis et ces fleurettes Et ces roses icy.

Ces merveillettes roses Tout freschement écloses Et ces œilletzs aussi.

De votre doulce haleine Eventez ceste plaine, Eventez ce séjour; Ce pendant que j'ahanne A mon blé, que je vanne A la chaleur du jour.

Conclusion. — Que ne pouvait-on attendre de la maturité d'un poète dont le printemps fleurissait en imitations si originales, en inventions de style et d'images si aimables ou si énergiques, avec un accent personnel où ladiguilé du caractère et la sensibilité d'un tempérament d'élégiaque et d'artiste faisaient un si noble alliage? Qu'est-ce qui eût finalement dominé chez lui du poète satirique, élégiaque ou rustique? L'horoscope est incertain, mais on peut, en le faisant bénéficier de l'éternelle indulgence due aux poètes moi'ts jeunes, détourner à son profit le beau vers de Malherbe :

Les fruits auraient passé les promesses des fleurs.

En tout cas il est aisé de voir en Du Bellay le commencement de plus d'une sorte de grand poète et en gros le très sympathique représentant de la poésie lyrique personnelle, en face de ce lyrisme impersonnel où se guindait l'ambition de Ronsard, ce qui a du moins le mérite de symboliser, en quelque sorte, dans les deux coryphées de la Pléiade les deux bras de la lyre, toute la lyre.

D'AUBIGNÉ

PORTRAIT BIOGRAPHIQUE

Sa vie, ses œuvres, son caractère. — Théodore Agrippa d'Aubigné (1550-1630) était fils de Jean d'Aubigné, gentilhomme protestant de la Saintonge, qui, après la conjuration d'Amboise, l'emmena, âgé de huit ans et demi, voir les testes de ses compagnons, encore recoignoissables sur un bout de potence, et lui fit jurer une guerre inexpiable aux bourreaux. Pour tenir ce serment d'Annibal, il s'évade à seize ans et demi de chez son curateur, en chemise, à pieds nuds, courant après un gros de partisans qui passent, tout en pleurant, de quoy les pieds lui saignoyent; puis il se bat cinquante-quatre ans, reçoit douze playes sur son estomac, échappe aux mêlées, aux assassinats, â quatre condamnations à mort, — dont une au feu comme hérétique, quand il avait neuf ans, — à d'innombrables duels, — dont un, l'ayant fait sortir de Paris à la veille de la Saint- Barthélémy, l'en sauva, — et meurt dans son lit, à quatrevingts ans. Jusqu'à son dernier jour, il ne pendit Vépée au crochet que pour se battre avec la plume. Il ne s'était pas moins préparé à cette guerre qu'à l'autre.

Très instruit, même s'il l'était beaucoup moins qu'il ne le dit, il avait été deux ans à Genève sous la férule de Calvin, dans la maison de Sarrazin, où il avait embrassé l'étude du grec pour l'amour de Loyse Sarrazin, assez bonne helléniste qui joua auprès de lui le rôle de sœur aînée. Puis il s'était sauvé à Lyon toujours étudiant, s'initiant même aux théoriques de la magie.

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Il fut aussi fécond écrivain qu'il avait été écolier précoce et nous a laissé des mémoires, intitulés Sa vie, à ses enfants, qui vont de 1557 à 1618; un récit de nos guerres civiles, qui est une apologie du calvinisme militaire sous le titre d'Histoire universelle ; deux pamphlets au moins qui sont la Confession de M. de Sancij et les Aventures du baron de Fœneste ; sans compter le Divorce satirique qui est apocryphe, heureusement pour sa réputation; des poèmes, dont un, indigne de lui, la Cn'ation, et un autre qui est son chef-d'œuvre, les Tragiques; enfin des poésies de jeunesse intitulées le Printemps, et une précieuse correspondance tout récemment publiée pour la première fois.

Cette correspondance achève de nous le faire connaître. Huguenot intransigeant qui, après avoir été le frère d'armes de Henri IV, ne lui pardonna jamais d'êlre entré « dans le grand temple d'Erreur », le chicana toujours sur sa politique et ses plaisirs, sur ses amis et sur ses maîtresses, et l'excéda jusqu'à lui faire proférer en pleine table des menaces de mort, vite oubliées d'ailleurs dans une embrassade, c'était un terrible homme.

Un mot le peint : le roi lui montrait au flambeau sa lèvre percée par le couteau de Jean Chatel, et alors, la belle Gabrielle en tiers, d'Aubigné dit : « Sire, vous n'avez encore renoncé à Dieu que des lèvres, il s'est contenté de les percer, mais, quand vous le renoncerés du cœur, il vous percera le cœur. » Il souffrit et ne print point en mauvaise part cesparolles, nous dit d'Aubigné qui, non content de les avoir proférées en prose, récidiva en vers. Joinville n'eût pas osé les dire et il fallait être fils de saint Louis pour les supporter. Les scholarques de Genève seront moins endurants, et l'auteur du Baron de Fœneste mourra juste à temps pour ne pas comparaître à la barre du petit Conseil.

A considérer tant d'intempérance de paroles et de conduite, on comprend que d'Aubigné, comme il l'avoue lui-même, ait pu passer pour ce qu'il n'était pas, pour un républicain, lui, le farouche gentilhomme, le dernier peut-être des hommes du moyen âge, le descendant direct des fervêtus, auquel on pourrait appliquer son mot sur le maréchal de Charbonnières : € C'était un esprit et un cœur ferrés. »

Mais quelle bonne et fidèle épée que celle de d'Aubigné, et

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