‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 2)Chapitre 89 sur 337 · SON ESPRIT ET SA PROSE · texte numérisé non relu

SON ESPRIT ET SA PROSE

même quel tacticien et surtout quel grand cœur! Un trait encore, et qui a le mérite de montrer discrètement sa sensibilité; au connétable, après sa condamnation à mort, il écrit de Genève : « Je n'ai jamais demandé pardon qu'à Dieu et à ma maitresse. » Et comme il releva, après la disgrâce, « sa tête foudroyée et non vaincue » devant la pauvreté, étant réduit à emprunter dix écus et refusant de vendre sa forteresse; devant l'exil, reprenant le chemin de Genève à soixante-dix ans; devant la douleur d'avoir un fils deux fois apostat et traître à la cause, dont il disait que « la mort de deux enfants lui avait causé moins de sanglots que la vie de celui-là! « Or, ce fils, qu'il déclarait par testament < destructeur du bien et honneur de sa maison », fut le père de Mme de Mainlenon. D'Aubigné, qui prétendait s'entendre en horoscopes, avait-il tiré celui-là?

11 croyait, en effet, à la magie, aux revenants; et ce grand cœur, ce hardi controversiste, avait bien ses faiblesses. D'ailleurs, son esprit était plus haut que profond. Ainsi, il ne comprit jamais que le jour où Henri de Bourbon entra dans l'église de Saint-Denis, il faisait son métier de roi, l'apaisement de la France valant bien une messe, et que cet édil de Nantes, sur lequel il passe si vite dans son Histoire universelle, mettait fin aux guerres de religion.

Mais comme son esprit gagnait en vigueur tout ce qu'il perdait en largeur, ce n'est pas dans une histoire littéraire qu'il faut regretter toutes ces fougues qui caractérisent justement le génie de d'Aubigné.

Son esprit et sa prose. — Le terme n'est pas trop fort, et, si on le retirait, il faudrait le refuser plus tard à Saint-Simon. C'est, en effet, en prose et en vers un génie de la même trempe. On ne compte pas les incorrections avec d'Aubigné, les violences faites à la langue et au goût, il ne faut s'arrêter qu'à ses beautés. Elles sont assez nombreuses pour racheter tout le reste. Que ne pardonnerait-on pas à la mâle sincérité des Mémoires., à l'éloquence indignée de la Confession de Sancy, à la verve toute gasconne du Baron de Fœneste, rivale de celle de la Ménijypée et surtout à certaines pages de l'Histoire, en dépit de tout ce qu'elle a d'affecté dans sa division en tomes, livres, avec traités au bout de chaque livre en guise de morale?

136 d'aubigné.

Quel tableau que celui de d'Aubigné arrachant Henri de Navarre à son cauchemar, après une de ces orgies où les Valois énervent son jeune courage, le sermonnant dans le silence de la nuit et l'engageant à fuir cette prison du Louvre où il doit rentrer en roi ! Et quelle scène que celle où la femme de l'amiral le pousse à prendre la tête de la révolte, à passer ce Rubicon, dans un sublime entretien après lequel le héros eût pu s'écrier, comme le Brutus de Shakespeare : « 0 Dieux, rendez-moi digne de cette noble femme. »

SES CHEFS-D'ŒUVRE POÉTIQUES

Le « Printemps >>; les « Tragiques ». — Nous n'avons pas à muser ici avec l'auteur du Printemps faisant babiller à ses vers son amour pour Diane de Talfi. Allons droit au poète des Tragiques « donnez au public par le larcin de Prométhée », comme il les intitule, et qui sont en effet tout feu et flammes.

Ils sont en sept livres, intitulés : Misères, Princes, la Chambre dorée, les Feux, les Fers, Vengeances, et Jugement, et font un tel pendant aux Discours de Ronsard sur les misères du temps, avec des tableaux de la corruption des princes, de la lâche complaisance du Parlement, des autodafés des martyrs, des guerres de religion, des vengeances et des jugements du Très- Haut, que le chef de la Pléiade, sa religion mise à part, se fût récrié cent fois d'admiration. Conçu et d'abord dicté comme un testament, dans la fièvre' des cinq blessures reçues à Castel- Jaloux, puis développé et couvé dans celle de toutes les rancunes, ce livre étrange unit la mordante hyperbole de Juvénal et tous ses excès à l'imagination du Dante, de manière à produire cette satiété d'horreurs dont parle Sainte-Beuve.

Cueillons des fruits amers, dit le satirique, et alors défilent sous son fouet strident, ce roi honteusement travesti, dont chacun doutait

S'il voyoit un Roy-femme ou bien un homme-Royne,

ces courtisans « sans humeur et sans honneur », comme dira Saint-Simon,

Apostats dégénères Qui léchez le sang frais tout fumant de voz pères, Sur les pieds des lueurs!

ces Gains fugitifs qu'il poursuivit de ce cri :

Quand vous auriez les vents collez soubs voz aisselles Ou quand l'aube du jour vous presleroit ses aisles... ... Vous ne fuirez de Dieu ni le doigt ni la veue.

et les damnés, enfin, dans le Jugement dernier, où étincellent de sublimes beautés, avec cette apostrophe :

Criez après l'enfer? De l'enfer il ne sort Que l'éternelle soif de l'impossible mort.

Et pourtant, parmi ces tragiques horreurs, parmi ces indicibles satires, des fleurs de poésie éclosent, telles que :

Une rose d'automne est plus qu'une aultre exquise!

une pitié profonde sanglote, comme devant le spectacle de celte Médée affamée, étranglant son enfant :

Des poulces ell' estreind la gorge qui gazouille Quelques mots sans accents croiant qu'on la chatouille.

L'hymne même des joies paradisiaques s'élève au-dessus des cercles de l'enfer, lorsque le poète « se pâme extatique au giron de son Dieu » avec les élus; que

L'aise leur saute au cœur et s'espand au visage,

et qu'ils s'exclament :

Car nous sommes vestus de splendeur éternelle!

Conclusion. — Tels sont quelques-uns des éclairs de génie qui sortent du cerveau de d'Aubigné. Si ses mérites d'écrivain ont été longtemps méconnus, cest surtout parce que ses œuvres, publiées au commencement du xvii® siècle — les Tragiques en 1617, — étaient, par le ton de la polémique, qui en

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est l'âme, et par les inégalités choquantes de leur style, un double anachronisme, après l'édit de Nantes et après la leçon de Malherbe. Mais notre siècle, qui aime les réhabilitations, ne pouvait séparer celle do d'Aubigné de celle de Ronsard, le maître qu'il a tant prôné et plus d'une fois surpassé.

PORTRAIT BIOGRAPHiaUE

Sa vie et son humeur. — Mathurin Régnier, né à Chartres eu 1573, mort à Rouen, en 1613, était par sa mère Simone Desporles le neveu de cet abbé Desportes, ce poète de cour, ce bel esprit si bien rente, que Ronsard sacrait son héritier, en l'appelant le premier poète français. Il marcha sur les traces de son oncle, mais à son allure. Tonsuré à neuf ans, il n'entra jamais dans les ordres, et se borna aux bénéfices ; poète dès l'adolescence, il ne fut rien moins que courtisan et commença par rimer les travers des familiers du très bourgeois jeu de paume de son père, le tripot Régnier, — qu'il ne faudrait pas prendre sur la foi de cette dénomination pour un des lieux où Boileau regrette qu'il ait fréquenté.

Il n'était pas homme à

Perdre pour un sonnet et sommeil et repos. II n'ambitionnait rien

Qu'un simple bénéfice et quelque peu de nom.

Pour acquérir le premier, il changea son humeur, nous dit-il, et suivit à Rome le cardinal de Joyeuse (1587-1601). Mais ce fut en pure pefte et il revint de son expédition, semblable à son maitre Horace après Philippes, decisis humilem pennis, traînant l'aile et tirant le pied. Il y retourne (1601-1605?) toujours avec le cardinal de Joyeuse, et paraît, cette fois, avoir trouvé la pie au nid. Nous le voyons en effet obtenir, en 1606, une rente de deux mille francs sur une des abbayes de son oncle défunt.

celle de Vaux de Cernay. Le maréchal d'Estrées arrondira le gâteau et Régnier pourra dès lors pratiquer sa devise et vivre, comme il dit,

San? nul pensement, Se laissant aller doucement A la bonne loy naturelle,

jusqu'à la mort exclusivement, car il est évident que sa conduite en hâta la venue.

Sa morale. — Sainte-Beuve l'appelle le Montaigne de notre poésie. Il l'est d'abord par son scepticisme enjoué et un de ses refrains est :

Or, ignorant de tout, de tout je me veux rire. Il va même jusqu'à cette boutade :

Tellement qu'à tout prendre, en ce monde où nous sommes, Et le bien et le mal dépend du goust des hommes.

Il aime mieux, lui aussi, une tète bien faite qu'une tète bien pleine.

Sçais-tu, pour sçavoir bien ce qu'il nous faut sçavoir, C'est s'affiner le goût, de cognoistre et de voir. Apprendre dans le monde et lire dans la vie D'autres secrets plus fins que de philosophie Et qu'avecq' la science il faut un bon esprit.

Régnier emploie le sien à observer les mœurs des hommes; et il y a si bien réussi que Boileau, s'appuyant contre Perrault sur son portrait du pédant, l'appelait : « Le célèbre Régnier, le poète français qui, du consentement de tout le monde, a le mieux connu avant Molière les mœurs et le caractère des hommes. >

Mais l'auteur de VArt poétique apporta en vers une restriction :

Heureux si ces discours, craints du chaste lecteur. Ne se sentaient des lieux où fréquentait l'auteur.

Le mauvais exemple lui venait de loin et de haut. Mettons hors

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