Iliade, L, VI, v. 392-480. L. XXIV, y
au milieu de son désespoir, cette veuve incomparable oublie ses propres infortunes pour les souffrances de l'orphelin qui est ridée fixe de ses lamentations;
Dès lors, le type devient définitif. L'altérer serait un sacrilège. Les poètes pourront modifier les aventures qui lui servent de cadre; mais ils respecteront les sentiments qu'il doit à jamais exprimer.
Euripide lui-même, le plus sceptique, le plus téméraire des novateurs, l'ennemi déclaré des femmes, va désarmer devant cette vertu consacrée. Dans les TroyenneSy il demeure fidèle aux principaux traits du caractère. Ne pouvant plus sauver son enfant, puisqu'un vainqueur impitoyable l'arrache de ses bras pour le précipiter du haut des remparts de Troie, elle exhale son deuil en des accents' dont l'éloquence est le cri même de la naturel
Dans la tragédie qui porte le nom à'AndromaqtLey la situation n'est plus la même. La reine d'Ilion est devenue la captiv<e de Pyrrhus, fils d'Achille. Elle a même perda les faveurs du maître; car il l'a délaissée pour épouser Hermione, fille d^élène, et depuis elle est réduite à la servir : sous ses ordres, elle file la laine, et va chercher de l'eau à la fontaine publique. Ce n'est plus la vie d'Astyanax qu'elle veut défendre . Elle ne tremble que pour Molossos, le fils qu'elle tient de son vainqueur, et que poursuit la colère d'Hermione. Mais, bien qu'il soit le fruit de la servitude, elle l'aime encore; on dirait même que le poète,
i . « G mon ûls, le plus cher de tous les biens que j'avais I tu vas mourir sous les coups des ennemis de ta patrie. Tu Tas abandonner ta mère. Hélas I c*est la gloire de ton père, cette gloire qui dans les familles plus heureuses fait la prospérité de& enfants, c'est elle qui te condamne àpériri Ton malheur est d'avoir eu un père vaillant et brave. G misères de mon lit nuptial I Vous qui' m'avez amenée dans le palais d'Hector, était-ce pour enfanter une victime de la Grèce, ou pour donner un maître à TAsie? Tu pleures, mon enfant. Comprends-tu donc tes maux? Pourquoi me serres-tu de tes faibles mains, et t'attaches-tu à ma robe, comme un pauvre oiseau qui s« réfugie sous les ailes de sa mère? Il n'y a plus la lance d'Hector pour te défendre ; il n'y a plus de compagnon de ton père, plus de Troie . Quoi I précipité do haut des murs, et la tête brisée sur le sol, tu vas périr, ô toi que j'embrasse avec tant d'amour, 6 toi dont je respire la douce haleine I C'est donc en vain que mes mamelles t'ont nourri ; c'est donc en vain que j'ai souffert les peines de la maternité et de l'allaitement ! Embrasse, embrasse encore ta mère, pauvre enfant ! Td ne le pourras plus bientôt. Serre-toi cT)ntre mdn s^in, pre^e-moi de tes bras, unis ta bouche à ta mienne. 0 Grecs I pourquoi tuer cet enfant Innoceut? {Troyennes; vers 735-77d^<
pour mieux peindre ce sentiment, l'a dégagé de tout ce qui pouvait lui paraître étranger. Or, le péril est extrême, puisque Tabsence de Pyrrhus expose Ândromàque aux violences d'une tyrannie jalouse : pour s'y soustraire, elle n'a plus d'autre asile que l'autel de Thétis, où elle abrite son lils. Refuge précaire! car Mdnélas* l'a découvert, et menace de la tuer, si elle ne livre pas sa victime. « Non, répond-elle, je ne sauverai pas mes jours au prix des siens » ; et, abandonnant sa retraite tutélaire, elle s'écrie : « 0 mon fils, ta mère va mourir, afin que tu vives. » Le danger couru par Molossos, tel est donc, chez Euripide, le motif pathétique du drame ^.
!<* Andromàque de Tlrgile* -~ Comment Baolne aeeomniode «es emprunts aux moeurs d'une soelété ehrétlenne et raffinée. — It'amour et la J;ilousle sont les prineipaux ressorts de sa traf^édle. — Ces
données de la légende Virgile, lui aussi, les accepte. S'il les épure, s'il les tempère en effaçant l'importun souvenir de Pyrrhus et de Molossos par celui d'Hector et d'Astyanax', cependant il dit expressément qu'Andromaque a subi les outrages du fils d'Achille, qu'elle a enfanté dans la servitude [servitio enixa)^ et qu'esclave elle a été cédée à Un autre esclave troyen, Hélénus, le frère d'Hector. Celte barbarie des mœurs héroïques^le tendre poète l'a voilée sous des allusions discrètes, prononcées comme à voix basse, la rougeur au front. Mais il n'a rien déguisé, quoi qu'en dise Racine qui, citant le passage d'oà il supprime un vers gênant, écrit en tête de sa préface^ : « Voilà tout le sujet de ma tragédie, le lieu de la scène, l'action, les principaux acteurs, et même leurs caractères, excepté celui d'Hermione » Non, cela n'est pas; et, tout en se couvrant de Pautorité
i . Il joue le rôle de traître, et représente la perfidie des Lacédémoniens avec lesquels Athènes était en guerre.
2. Quant à la moralité de la pièce, c'est que Pyrrhus périt pour aroir eu deux femmes. Le dénouement est un plaidoyer contre la bigamie, qu'avait autorisée une loi portée à la suite de la guerre du Féloponèse et de la peste qui avaient dépeuplé la cité.
3. Hector ubi eét? — 0 mihi aola mei super Astyanaclis imago !
4. Mefamulam famuloque Heleno transmisit /ia6«n(/am. Racine n'avoue point cette suppression, et dissimule adroitement l'inexactitude de la citation.
d'un ancien, Racine savait bien qu'il modifiait le sujet dans son essence même. C'est dire qu'en^^e ses devanciers et lui il y a la distance du monde païen au monde chrétien, et de la Grèce primitive à la France de Louis XIV ; car à la brutalité de la fable antiqpe et à ses horreurs il substitua un monde imaginaire où le vainqueur n'ose point user de ses droits, où les captives conservent leur liberté, où le gynécée n'a pas de portes closes, où des jeunes filles ] grecques s'établissent sans scrupule dans le palais d'un , prince qui n'est pas encore leur mari, et le font, assassiner, parce qu'il s'avise de leur préférer une autre femme qu'il avait depuis longtemps rendue mère, et dont il n'a plus le moindre souci.
Loin de blâmer cette invraisemblance de couleur, signalons plutôt l'adresse d'une imitation créatrice qui accommode ses emprunts aux mœurs et aux bienséances d'un autre milieu. Henriette de France réfugiée à la cour de Louis XIV n'était pas en effet traitée avec plus d'égards qlie l'Andromaque de Racine chez le roi d'Epire. Prisonnière de Pyrrhus, elle n'en est pas moins honorée de tous se^ respects; et cette réserve n'étonne point celle qui en devient l'objet ; car elle a le sentiment de sa pleine indépendance, et se refuse aux avances les plus passionnées, pour rester fidèle à Hector, même au delà du tombeau*. C'est donc une tragédie toute nouvelle, où l'intérêt n'est plus de savoir si Astyanax périra * (car Pyrrhus est trop généreux et trop amoureux pour le vouloir), mais si Hermione l'emportera sur Andromaque. L'amour et la jalousie: voilà les seuls ressorts qui vont entrer en jeu. Par conséquent, la vérité des mœurs n'est plus ici qu'un accessoire^. L'analyse des sentiments et des caractères étant
1. Chez elle, Pépouse et la mère se confondent. Son fils est le souvenir Tivant de hoii père. Ne disait-elle pas :
Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace : C'est lui-même. C'est toi, cher époni que j'embrasse.
(Acte II, scène T.)
7. Astyanax n'est qu'une utilité, un moyen, et comme disait Manzoni, un acce9' «ot'rc...
3. Si l'on veut juger la dirrérencc des mœurs chez Euripide et chez Racine, il
roriginalité même d'une peinture toute psychologique, laissons-nous aller, sans vaines chican,es, aux émotions d'un spectacle qui nous apprend à mieux connaître l'âme humaine.
IL — Étude littéraire.
l4*actl€Mi. Son imité. Elle a pour eentre le eœiip d'Andr«MBai|oe. La fatalité de la passion. La liberté morale. — Ce qu'il faut admirer d'abord dans ce drame de la passion, c'est l'industrie qui combine le mécanisme de l'action. On a pourtant prétendu qu'elle manquait d'unité, par suite des irrésolutions de Pyrrhus retournant à Hermione ou s'éloignant d'elle, et d'Hermione donnant ou refusant son cœur à Oreste, selon qu'Andromaque résiste ou semble céder aux instances d'un amour qu'elle désespère ou encourage.
Non y ce va-et-vient ne déconcerte point la logique serrée d'une intrigue, dont le centre est cette âme si tendre et si pure qui, par ses mouvements, produit toutes les péripéties du drame. L'alternative des deux devoirs qui partagent un cœur conjugal et maternel engendre ces situations contradictoires dont l'intérêt progressif ne languit , pas un instant. Si Hector l'emporte, Andromaque repousse Pyrrhus, et le ramène à Hermione qui se détourne d'Oreste.
faut les comparer dans la scène où Hermione et Andromaque sont en présence. (Aaeine, acte III, scène nr. Euripide^ vers 155, etc.) Chez l'an et l'autre la jalousie est en cause. L'Hermione grecque a tout l'orgueil de l'épouse légitime : elle se déchaîne en injures contre l'esclave qui lui dispute ses droits : « C'est toi qui voulais me chasser de ce palais pour y être maîtresse. Tu me rends par teê maléfices odieuse à mon épouXt et tu as frappé mon sein de stérilité. L'esprit des femmes d'Asie est habile dans ces arts funestes. » Andromaque riposte par d'autres insultes, a Non, ce ne sont pas mes maléfices qui te font haTr de ton époux ; mais tu ne sais pas rendre ton commerce agréable.- Le vériUiU)le phUtre n'est pas la beauté : ce sont les vertus qui plaisent aux maris. » Puis, elle fait l'apologie des mœurs de rOrient : « 0 mon Hector, si Vénus t'inspirait quelques désirs, j'aimais à cause de toi les femmes que tu aimais; souvent même je présentais mon sein aux enfants qu'une autre femme Vavait donnés^ afin d'éloigner de ta demeore l'amertume des querelles. » Chez Racine, au contraire, quelle dignité dans la plainte 1 quelle délicatesse dans las sentiments 1
Si Astyanax a le dessus, Pyrrhus revient à Ândromaque, et repousse Hermione qui retourne à Oreste, jusqu'au moment' où la dernière crise est décidée par un choix volontaire, qui, conciliant deux affections, précipite et commande le dénouement. Ici donc, toutes les destinées s'enchaînent. Hermione et Andromaque sont aussi inséparables que Pyrrhus et Oreste. Les scènes qui se déduisent des caractères deviennent une série nécessaire de contrecoups réciproques dont les causes et les effets se correspondent avec une rigueur scientifique*. Car nulle âme ne reste isolée parmi ces fluctuation^ de sentiments qui se répercutent de proche en proche les uns sur les autres, comme les ondes tumultueuses d'une mer agitée par la tempête. En apparence désordonnée, cette mobilité obéit à des lois d'équilibre que le calcul pourrait déterminer. Il en résulte une sorte de fatalité qui finit par transformer les personnages en d'aveugles agents. Leurs actes subissent un entraînement presque irrésistible*. C'est comme un vertige qui conduit Pyrrhus à la mort, Hermione au suicide, Oreste à la folie ; car, tout en donnant à la passion un air touchant. Racine ne l'épargne pas. Il nous la montre toujours punie par une crainte, un regret, une catastrophe. Entre ces victimes qui vont à l'abîme, parce qu'elles ne s'appartenaient plus, seule, Andromaque est demeurée maîtresse d'elle-même. Seule, elle conserve sa dignité. Seule, elle représente la liberté morale éclairée par la lumière de la conscience.
Les caractères. Andromaiiae. Son héroïsme niAt^mel •t eonfasal* Sa coquetterie ▼ertnense* — Mais étudions de plut près les caractères, et d'abord celui qui, dominant tous les autres par sa vertu vouée à un deuil éternel, nous rappelle ce mot sublime de Pauline :
1 . Cest ce que M . Janet formule ainsi : c L'action d'une passion est égale à sa réaction. » Il va même jusqu'à réduire toute la tragédie à une proportion algébrique: c Hermione et Pyrrhus sont les deux moyens termes dont Oreste et Andromaque sont les deux extrêmes. Oreste est 2r Hermione ce que Pyrrhus est à Andromaque. > (i?evuedea Deuoi Mondes ^ 15 septembre 1875.)
2. Ces effets réQexes de la passion se prêtent à des situations comiques aussi bien que tragiques. On rencontrerait des analogies entre plusieurs scènes d* Andromaque et. la pièce de Picard inlitulée les Ricochets,
Un cœur à Tautre uoi jamais ne se^ retire ; Et, pour l'en séparer, il faut qu'on le déchire.
La tendresse maternelle a ce privilège d'échapper à Tem-' pire de la mode, à Tesprit du siècle, à tout ce qu'il peut y avoir de passager dans les formes de la sensibilité. En elle agit la nature toute seule. Cet amour-là ne s'alimente point de ce qui périt: il se suffît à lui-même, comme le devoir. On lui pardonnerait jusqu'à ses faiblesses, tant il y a de charme dans la religion du foyer*. Voilà pourquoi, de toutes les figures antiques, Andromaque est celle qui se prête le mieux à un changement de patrie. La Grèce était digne d'en avoir conçu la première idée; mais, dès son apparition, on pourrait déjà lui appliquer cette louange :
Elle a trop d« vertus pour n'être pas chrétienne.
Aussi n'a-t-ello rien perdu de sa grâce, en traversant les siècles'. Une beauté si pure ne saurait vieillir. En se modifiant pour s'adapter à une autre scène, elle ne se dément pas; le poète n'a fait qu'épanouir les germes contenus dans la tradition, et achever l'idéal entrevu.
Héroïne sans cesser d'être femme, elle se distingue surtout par ce qu'on peut justement appeler Tin nocent manège d'une coquetterie sainte comme le sentiment qui Tinspife: car elTé ne s'aperçoit du doux attrait de sa beauté qu'au jour où il peut faire miracle en faveur de son fils ; et, si elle use d'une puissance qu'elle ignorait, c'est avec une exquise délicatesse qui nous enchante comme Pyrrhus luimême. Lorsque, dès son premier entretien, elle lui dit :
Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups,
cette plainte discrète ne suffit-elle pas pour éveiller, sans en avoir l'air, les vœux secrets du protecteur qui va lui promettre de voler au secours d'Astyanax,
• Cout&t-il tout le sang qu'Hélène a fait répandre.
1. Blme de Séyigné nous ravit par l'excès même de son idolâtrie maternelle.
2. Nous n'excepterons que l' Andromaque de Sénèque, dans les Troyennes. Forcée de choisir entre la démolîtfon du tombeau d'Hector et la mort de son fils, elle hésite : elle penche pour la conservation du tombeau.
Il esl vrai qu'en retour il implore un encouragement* :
Madame, dites-moi seulement que j'espère ; Je vous rends votre flls, et je lui sers de pore. Je l'instruirai moi-môme à venger les Troyens, J'irai punir les Grecs de vos maux et des miens. Animé d'un regard, je puis tout entreprendre; Votre Ilion encor peut sortir de sa cendre.
Mais ces transports qu'il serait facile de prendre au mot
ont tant d'ardeur qu'ils effrayent la veuve d'Hector; et^par
. une fuite rapide, elle se dérobe ainsi sous l'abri de son deuil :
Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés Qu'à des pleurs éternels vous avez condamnés ?
Elle va jusqu'à plaider contre elle-même les intérêts de Pyrrhus :
Seigneur, que faites-vous, et que dira la Grèce? Faut-il qu'un si grand cœur montre tant de foiblesse?
Ce n'est pas une revanche, mais seulement l'exil et l'oubli que sollicitent ses pleurs :
Votre amour contre nous allume trop de haine : Retournez, retournez à la fille d'Hélène.
Plus les soupirs de Pyrrhus deviennent pressants, plus elle recule, avec une sorte d'épouvante; c'est alors que, cherchant un refuge près de ses chers morts, elle évoque les noms irritants de Troie et d'Hector :
Ah! souvenir cruel!
Sa mort seule a rendu votre père immortel. 11 doit au sang d'Hector tout l'éclat de ses armes, Et vous n'êtes tous deux connus que par mes larmes.
C'était provoquer la colère de Pyrrhus, et ce mot menaçant:
Le fils me répondra des mépris de la mère.
Aussi, craignant l'effet de son imprudence, essaye-t-elle,