Actel, scène iv
pour la réparer, une plainte suppliante, où se trouve un peut-être qui en dit beî.ucoup ;
Hélas ! il mourra donc. Il n'a pour sa défense Que les pleurs d'une mère^ et que son innocence ; Et peut-être^ après tout, en l'état où je suis, Sa mort avancera la fin de* mes ennuis.
Que d'éloquence dans ces ruses * qui sont un appel à la pitié ! En admirant le poète qui transfigure un modèle venu de si loin, pourrait-on regretter la simplicité première du type grec? Est-ce que le théâtre est fait pour offrir à des savants le plaisir de reconnaître l'exactitude d'un pastiche? L'œuvre du génie n'est-elle pas plutôt d'approprier le fond permanent de la nature humaine aux exigences que comportent les mœurs d'une civilisation nouvelle? Il ne faudrait accuser Racine que si son propre siècle, et le monde même où il vivait lui eussent proposé uneÂndromaque supérieure à la sienne. Or, la merveille de son art est d'avoir mis tant de finesse et de profondeur en sa peinture que cette Troyenne, dont la légende remonte aux temps homériques, devint la compatriote et la contemporaine des Françaises, qui purent retrouver en elle leur propre cœur.
Hermione. Alternatives d'amonr et de haine. I^a psycholoffle de Raelne est scientifique. lie sublime de la
passion. — Elle n'est pas moins vivante la création d'Hermione qui joue près d'Oreste le même rôle qu'Andromaque près de Pyrrhus*, mais avec la différence d'une mère à une amante, dont la passion va se changer en haine. C'était une hardiesse de produire sous nos yeux une femme capable de faire tuer l'homme qu'elle aime par celui qu'elle n'aime pas. Or pas une note ne sonne faux dans les empor-
1 . Moins sublime que la veuve de Pompée, Andromaque est plus aimable, plus voisine de nous. Il y a même plus d'héroïsme en son courage. Car elle a plus besoin de vertu pour résister à l'amour de Pyrrhus que Cornélie pour braver la victoire de César.
2. Il lui faut ménager aussi celui qui la vengera d'un perflde. Voilà pourquoi elle ne dit pas le mot décisif qui découragerait toute illusion.
tcments éperdus qui préparent celle crises Bien plus : son crime aura comme un air de justice; car elle a reçu la parole de Pyrrhus, elle revendique un droit, elle a élé trahie; et voilà pourquoi c'est ouvertement, sous le regard des Dieux, qu^elle frappe un coupable *.
Ici, Racine ne doit presque rien à Euripide, dont THermione est odieuse , puisque l'époux qu'elle condamne lui est indifférent. Son orgueil seul se venge : elle craint d'être répudiée, parce qu'elle est stérile. C'est la jalousie de Sarah contre Agar. Elle ne veut point devenir demain l'esclave d*une favorite dont elle était hier la maîtresse. Il n'y a donc pas de nuances dans ses caprices d'enfant gâté, dans ses colères aveugles et cruelles ^
Au contraire, l'exquise psychologie de Racine ne la conduit que par degrés aux derniers excès. Tant que tout n'est pas perdu, tant que brille une lueur d'espoir, elle met sa fierté à cacher sa blessure. Devant Oreste qui lui apprend son malheur, elle fait parade d'un mépris qui semble étouffer tout amour ; c'est au point qu'on pourrait croire à sa guérison prochaine *.
Si plus tard l'orage se déchaîne, la faute en est à Pyrrhus, et à ses perpétuelles oscillations. On peut juger de ce que sera son désespoir par l'explosion de joie que lui cause le repentir apparent de l'infidèle. Alors, quel charme il reprend tout à coup à ses yeux'! Gomme elle s'inquiète
5 eu d'Oreste et de sa douleur! Quelle sécheresse, et quelle ureté d'âme, en face d'Andromaque venant se jeter à ses genoux ! Quelle maladresse même dans son ironie ! Tandis que son intérêt lui ordonne de tout promettre, et de
1. On ne lui a reproché qu'un root de coquetterie. Après avoir donné congé à Oreste qui se retire résigné, elle dit à sa confidente :
Attendois-tu, Cléone, un courroux si modeste ?
(Acte III, scène m.)
3. Sa morale est dans cette formule deyenue célèbre : Tue-le,
3. Si elle n'est pas mère, elle en accuse les maléfices d'Andromaque. Elle Tenl lui faire balayer la maison. Elle n'a pas un scrupule quand Oreste lui promet de la délivrer do son mari. Elle est prête à partir avec lui.
4. Adieu ; s'il y consent, je suis prête à vous Suivre. &. Intrépide, et partout suivi de la victoire.
proléger le fils d'une rivale, pour l'éloigner de Pyrrhus, elle n'a que Pinsolence du triomphe ; ne laisse-t-èlle pas échapper ce mot dangereux :
S'il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut'mieux que vous ?
Par cette imprudence, elle travaille à sa ruine ; car elle s'expose à voir se rallumer des feux mal éteints : c'est ce qui arrive ; et, par suite, celle qui n'était qu'une victime va devenir une furie, lorsqu'elle s'écrie :
Vengez-moi; je crois tout...
Ah! courez, et craignez que je ne vous rappelle...
Ne vous sufût-il pas que je l'ai condamné...
S'il ne meurt aujourd'hui, je puis Taimer demain...
Revenez tout couvert du sang de i'infidéle ;
Allez ; dans cet état, soyez sûr de mon cœur...
Pourtant, la crise reste un instant suspendue par la démarche de Pyrrhus qui se croit obligé à un faux devoir d'humiliante politesse. Dans cette entrevue, quel flux et reflux de mouvements opposés, depuis la froideur afiTectée, ou Tironie sombre, jusqu'aux brusques soubresauts de la douleur, et aux éclats des reproches qui débordent I
Je ne t'ai point aimé, cruel! qu'ai-je donc Tait? J'ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes, Je t'ai cherché moi-môme au fond de tes provinces ; J'y suis encor malgré tes infidélités, Et malgré tous les Grecs honteux de mes bontés. Je leur ai commandé de cacher mon injure, J'altendois en secret le retour d'un parjure.
Jt Vaimois inconstant; qu^aurois-je fait fidèle? Et même en ce moment, où ta bouche cruelle Vient si tranquillement m'annoncer le trépas, Ingrat f je doute encor si je ne t'aime pas ^.
Un moment de lassitude et d'abattement succède à cette explosion : il y a même quelques prières attendries ; mais à. l'embarras du perfide elle voit qu'il ne les écoute pas. Aussi, comme elle se redresse menaçante I