LES PLAIDEURS
Affinités de la tragédie et de la eomédle. Oceaslon des Plaideurs. Griefs personnels de Raeine contre les
gens de Palais. — Si les grands poètes comiques ne sont pas étrangers aux accents de la tragédie, les grands tragiques ont presque tous leurs éclairs d'inspiration comique. Shakespeare et Galdéron furent supérieurs dans les deux genres. Cervantes a écrit Don QuicJtotte et la Destruction de Numance. Corneille a fait Le Menteur, Schiller chausse le brodequin dans la première partie de Walleri" stein. Les motifs plaisants abondent aussi dans les drames d'Euripide que Ménandre appelait son père. De même, Racine prouve une fois de plus que la vocation dramatique, lorsqu'elle est profonde, se prête avec souplesse aux surprises de l'imprévu. Les Plaideurs en sont un des plus agréables témoignages.
Ils furent représentés pour la première fois à la Ville, vers le début de novembre 1668*, par la troupe de l'Hôtel de Bourgogne, et à la Cour, environ un mois après. Dans la même année, la pièce fut imprimée avec privilège du Roi. Elle était précédée d'un Avis au lecteur^ sorte de
1. On ne peut que donner une date approximative. La Gazette de 1668 et les Lettre» en vers de Robinet passent cette comédie sous silence. JLe privilège du Roi pour l'impression des Plaideurs est du i décembre 1668.
ÉTUDES LlTTÉRAlftES. 16
préface, dont le ton est moins âpre que de coutume. L'auteur semblait ne pas attacher trop d'importance à un badinage composé rapidement, et ne plus s'armer de rigueur contre les récalcitrants qu'il avait eu le malheur de ne pas .divertir. En même temps, il donnait des détails intéressants, mais incomplets, sur les circonstances qui venaient de lui suggérer cette ingénieuse fantaisie.
S'il y parle des Guêpes d'Aristophane, et de la tentation qu'il eut, en les lisant, d'essayer l'effet des plaisanteries qui avaient amusé le peuple le plus spirituel de l'antiquité, il dit à peine un mot d'un procès qu'il venait de perdre, et auquel « ni lui-même, ni ses juges n'avoient jamais rien entendu». Or, il est vraisemblable qu'une rancune personnelle anima sa verve. Louis Racine et d'Olivet sont du moins d'accord pour nous apprendre que l'occasion de cette satire fut un litige engagé au sujet du prieuré de l'Épinay, qui lui fut disputé par un ecclésiastique régulier. Il s'en suivit un procès dQnt Racine finit par se désister, mais non sans mauvaise humeur contre les gens de robe. Il cherchait donc l'occasion d'une revanche, et fut heureux de leuj faire payer la perte de son bénéfice. -
Le premier dessein du poète n'était pourtant pas de composer une comédie, mais d'improviser une farce destinée à une troupe italienne, où figurait le roi des bouffons, Tiberio Fiuriili, fameux sous le nom de Scaramouche^ Or, ce célèbre comique ayant quitté Paris en 1667, Racine se tourna vers une autre scène plus exigeante, qui l'obligeait au souci de l'art, du goût et de la mesure.
lies collaborateurs de Racine. Allusions contemporaines. Perrln Daodin et Rabelais. — On a souvent répété qu'il eut plus d'un collaborateur. L'éditeur de Boileau, Brossette, nous raconte que le berceau de l'œuvre fut le cabaret du Mouton bkmc^ où s'assemblaient « avec quelques jeunes seigneurs de la Cour, MM. Despréaux,
1. Il était goûté de Louis XIV. On prétend qu'un jour personne ne pouvant calmer les pleurs du roi tout enfant, Scaramouche fut autorisé à le [prendre dans ses ibras, et par ses grimaces réussit à le faire rire.