La plus agréable des jeunes fiUei
S. Acte U, scène nu
pliante dont l'unique souci est de sauver son amant, son langage ferme, décent et ingénu a des mots sublimes dans Tordre des pensées délicates et tendres. Héroïque sans le savoir, elle concilie donc toutes les convenances.
Si plus tard, lorsque son désespoir cherche dans la vie religieuse un refuge et un abri, elle nous rappelle Yersail-> les et le siècle des La Vallière plus que le palais des Césars*, qui serait assez ingrat pour s'en plaindre? Oui, elle est plus chrétienne que païenne. Mais louons un anachronisme qui nous vaut ce type exquis de candeur et de grâce.
Bnrrhns, la eonselence. -* Il nous reste à dire un mot sur Burrhus. On sait que Sénèque et lui furent les précepteurs donnés à Néron pour le couvrir de la renommée ^ qu'ils devaient l'un à l'éloquence dont il pai^ait la vertu, l'autre à l'intégrité de ses mœurs. Rome appela « le Itistre d'or » les cinq années de cette régence trop courte, pendant laquelle, entre Âgrippine impuissante et Néron contenu, régna le parti des honnêtes gens. Après avoir protégé le fils contre les embûches de sa mère, Afranius Burrhus défendit la mère contre l'ingratitude de son fils. Quand elle fut dénoncée par Lépida, il se porta garant de son innocence ou de son châtiment, et fit lui-même la visite domiciliaire qui désarma Néron. Ce soldat laissa donc un nom plus pur que celui de Sénèque, chez lequel perce trop le courtisan, et qui, de faiblesse en faiblesse, finit par descendre jusqu'à l'apologie du parricide.
Admirons comment Racine personnifie en Burrhus la conscience et le devoir. Sans ostentation, avec un courage bienséant, qui évite d'offenser et ne craint pas de déplaire, il dit également la vérité à l'ambition d' Agrippine dans laquelle il respecte la mère de César, et à la scélératesse de Néron, dont il ménage pourtant la dignité suprême.
1. Jania Calvina; comme rappelle Tacite, alors exilée, et qni ne revint à Rome qu'après la mort d' Agrippine, n'était point une jeune fille modeste et timide, fuyant le monde et la cour. Sept ans avant la mort de Britannicus, elle avait épousé Lucius Vitellius, fils ou favori de Claude, et frère de celui qui fat plus tard empereur. Sa vertu même était un peu suspecte. Elle avait un air d'étourderie et de vivacité qui prêtait à la médisance oo à la calomnie. Pfcora fut< et procas, dit rhistorien.
Malgré le calme de sa tenue, son éloquence n'en sera pas moins pleine d'une véhémence qui entraîne, et d'une chaleur qui pénètre, lorsqu'il recule épouvanté devant le crime qu'il veut prévenir. Mous ne lui reprocherons alors que trop d'illusions, puisqu'il est encore plein d'espérance, et croit à une réconciliation prochaine. Mais l'optimisme est le faible des âmes loyales. Aussi n'en devons-nous pas médire.
IVarcIsse, le tentateur. R6Ie des affranehts sona l'Empire. — Il fallait un art bien sûr de lui-même pour opposer de si près à sa vertu le contraste de Narcisse et de sa perversité. Car le mépris n'a rien de tragique; on a même prétendu, bien à tort selon nous, interdire à la scène, comme révoltants, des personnages tels que Félix, Prusias et Maxime*. Mais Racine et Corneille justifient leur emploi par les ressources qu'ils en tirent. Ici, d'ailleurs, le rôle est autorisé par l'avènement de ces affranchis qui furent les ministres des Césars. Grecs, Syriens, Asiatiques, appartenant à des races fines, élégantes et promptes à tout oser, ils devenaient pour l'Empereur secrétaires, intendants, compagnons de travail, de jeu, de table, et de plaisirs; ils pourvoyaient à ses vices, et, laissant aux familles illustres les apparences du pouvoir', en possédaient la réalité. Car le prince était à leur merci. Commodes par leur bassesse, utiles par leur intelligence, nécessaires par leur droit de familiarité, charmants par leur corruption, lettrés, actifs, hardis, rompus aux affaires et aux intrigues, ils vendaient les charges, les gouvernements, les grâces et la justice, ils confisquaient, ils proscrivaient; bref, ils organisaient la ligue du mal public.
Tel fut Pallas, le financier fastueux, galant et séducteur, dont l'orgueil ne connut plus de bornes, quand le sénat l'eut fait descendre des rois d'Arcadie. Il ne commandait à ses esclaves que du geste, en détournant les yeux ; il ne daignait pas saluer les patriciens, lorsqu'ils se courbaient vers
2. Après six ans de services signalés, nn esclave pouvait être aiTranchl. Ces nouveaux citoyens étaient exclus des charges curules.
lui. Lors du mariage d'Agrippine, il refusa fastueu sèment un don de quatre millions, en disant qu'il était heureux de sa pauvreté. Or, quand il fut tué par Néron, il laissa soixante millions de notre monnaie. — Tel fut aussi Narcisse que l'histoire nous dépeint triste, laborieux, assidu, épargnant à Claude tout souci d'affaires, le suivant au sénat, dans les jugements, lui résumant la cause quand il venait à s'endormir, toujours prêt à le souffler, à l'avertir, à le contenir, mais surtout avide d'honneurs et d'argent. Dans la rue, il se faisait escorter par les consuls; pour s'enrichir, il entreprit les travaux du port d'Ostie et du lac Fucin ; son trésor surpassait ceux des Rois de l'Orient.
Tout en personnifiant en lui ^ cette aristocratie de valets pour lesquels l'Empire fut une curée. Racine a fait de ce personnage une création supérieure à l'Iago de Shakspeare., Lisez la scène ^ où, délivrant Néron des dernières craintes qui le retiennent, et l'attaquant par toutes ses faiblesses, Narcisse réveille le tigre, et le lance sur sa proie. Cette révolution morale vous paraîtra vraisemblable, naturelle et nécessaire, tant le poète a fait miracle d'adresse dans ce chef d'œuvre qui rend visible aux yeux la défaite d'une âme', c'est-à-dire l'idée-mère de cette tragédie dont le principal personnage est la Conscience,