‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 121 sur 193 · U faut en lire l'excellente analyse dans Laharpe · texte numérisé non relu

U faut en lire l'excellente analyse dans Laharpe

être aveugle pour oser dire que Racine n'a pas su varier ses sujets et ses couleurs ; car chacune de ses deuvres nous ménage une surpçise. Bérénice en est une nouvelle preuve •

Cette pièce parut à THôtel de Bourgogne, le vendredi 21 novembre 1670, sept jours avant la tragédie de Corneille, Tite et Bérénicey que la troupe de Molière représenta, le 28 novembre de la même année. Un jeune cob- ' current avait pris les devants, et ses acteurs eurent pour eux la supériorité du talent ^ Il suffit de rappeler que* le rôle de Bérénice fut joué par la Champmeslé dont La Fontaine a dit que sa voix charmante « alloit droit au cœur ». Il y eut brillant succès, et l'approbation du Roi entraîna celle de la Cour. « Monseigneur, écrit Racine dans la préface dédiée à Colbert, vous avez été témoin du bonheur qu'a eu ma tragédie de ne pas déplaire à Sa Majesté. » Si Monsieur n'y prit pas autant de plaisir que son frère, le grand Gondé l'honora de ses louanges, et lui appliqua spirituellement ces deux vers prononcés par Antiochus :

Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois, Et crqis toujours la voir pour la première fois.

Malgré cette unanimité d*applaudissements, il se trouva pourtant quelques réfractaires, même parmi les amis du triomphateur. Il paraît du moins que Boileau blâma le choix du sujet'. Peut-être en voulait-il à l'auteur de n'avoir pas eu recours à ses conseils. Ce qui excuse un juge trop sévère, c'est qu'en ces questions où il s'agit de sentiments tendres la compétence lui faisait peut-être défaut. Chapelle aussi ne put retenir une épigramme. Un

1. Six ans plus tard, en 1676, Corneille attriboera son échec aojeo de ses acteurs. Lorsqu'il supplie le roi de faire jouer ses dernières pièces, il dit :

AgésiUw en foule auroit des spectateurs, Et Bérénice enfin trouTeroit des acteurs.

Tite et Bérénice se traîna péniblement jusqu'à la vingt et unième représentation. La tragédie de Racine fut aussi applaudie à la trentième qu'à la première.

2. L'abbé du Bos affirme, dans ses Réflexions critique»^ que Boileau avait conseillé à Racine deVabstenir. Ce qui est certain, r'est que jamais Racine n'aurait renoncé à une tragédie commandée par une Princesse in sang.

RACINE. a73

jour qu'on lui demandait son avis, il se contenta de répondre par ces deux vers de la chanson :

Marioa pleure, Marion crie, MarioQ veut qu'on la marie.

Gette critique sent le voisinage des cabarets que fréquentait si volontiers l'incorrigible buveur.

A plus forte raison se produisit-il une assez vive opposition dans le camp de Corneille et de ses partisans. Cette fois, Mme de Sévigné n'eut pas une larme pour Bérénice. Quant à Saint-Évremond qui était d'un âge à ne plus guère comprendre les folies de l'amour, il ne put compatir au désespoir de Titus *•. Il est vrai qu'il ne se montra pas plus indulgent pour le héros de Corneille. Il l'accusa « d'aller contre la vraisemblance et la vérité, en ruinant le caractère de l'empereur, pour donner tout à une passion éteinte. C'est vouloir que ce prince s'abandonne à Bérénice comme un fou, lorsqu'il s'en défait comme un homme sage ou dégoûté. » Après les. escarmouches, vint le combat. U y coula des flots d'encre. Parmi les M6e^/es • qui firent bruit, signalons la dissertation de l'abbé de Villars, que Mme de Sévigné jugea « fort plaisante et fort spirituelle », malgré « cinq ou six petits mots qui ne valent rien du tout ». C'était traiter avec beaucoup d'honneur les chicanes d'un pédant qui vit dans les plus belles scènes « un tissu de madrigaux », et accusa Bérénice d'apostasie, parce qu'étant juive elle voulait épouser un païen. « Cet amour, disait-il, ne lui fait pas seulement oublier ce qu'elle doit aux hommes, mais ne la laisse point se souvenir de sa religion. Pourvu que ses cendres soient avec celles de son amant, elle est consolée de tout ce qui lui arrive du côté de Dieu. » En damnant cette impénitence finale, le perfide abbé terminait sa diatribe par cette insinuation malveillante: « Antiochus n'est introduit que pour donner un rôle ennuyeux

1. pans son opuscule sur les Caractères des Tragédies, nous lisons: « Chez le Tittts de Racine, vous voyez du désespoir où il ne faudroit qu'à peine de U douleur, m

2. C'est ainsi que Racine appelle la lettre de l'abbé Montfaaeon de V^illars. |

ETUDES L!TT£- AIRES. !• — Il

et vide au mari de la Ghampmeslé. » Ce trait toucha le poète à Tendroit sensible, comme oh s'en aperçoit à Tamertume de sa seconde préface, où son mépris égale sa colère ^ Mieux eût valu peut-être ne pas relever des critiques dépourvues de tout crédit, et dont les bévues ne méritaient que le dédain du silence ou de l'oubli. /

Nous ne suivrons pas dans tous ses incidents une polémique aussi monotone qu'impuissante. U serait fastidieux d'analyser en détail la réponse faite à l'abbé de Villars et à ses deux lettres par un anonyme qui serait Subligny, l'auteur de la Folle Querelle^ s'il faut s'en rapporter aux historiens du Théâtre français. Mentionnons seulement une facétie bouffonne imprimée à Utrecht, en 1673, sous ce titre : Tite et Titus, ou les Bérénices. C'est un badinage dont le cadre rappelle les Dialogues des morts de Lucien. La scène se passe au Parnasse. Les héros des pièces rivales viennent au Temple de Mémoire porter plainte au tribunal d'Apollon contre un imposteur qui a volé leur nom à chacun d'eux. Us se sont pourvus d'avocats. Thalie défend la cause de Corneille, et Melpomène celle de Racine. Après enquête et plaidoiries contradictoires, Apollon, qui a vainement essayé de les réconcilier, se décide à les renvoyer dos à dos par une sentence qui condamne l'une et l'autre partie'. Plus tard encore, le 11 octobre 1683^ les Italiens donnèrent une parodie de Bérénice, dans une farce intitulée Arlequin Protée. Le fils de Racine dit en ses Mémoires que son père eut l'esprit d'en rire, comme les autres, mais qu'il en conçut un vrai chagrin, et <c se dégoûtoit alors du métier de poète »5.

1. c Je lui pardonne, dit-il, de ne pas sa?oir les règles du Théâtre, pnisqae, hearcusement pour le public, il ne s'applique pas à ce genre d'écrire. Ce que je ne lui pardonne pas, c'est de savoir si peu les règles de la bonne plaisanterie, lui qui ne peut pas dire un mot sans plaisanter. > Puis, il le relègue parmi « ces petits auteurs infortunés » qui espèrent a qu'on les tirera de l'obscurité où leurs propres ouvrages les auroient laisses toute leur vie ».

2. Il traite Bérénice de coureuse^ et Titus de fripon^ de traître. Il tance verte* ment le galimatùu de Corneille. Racine est plus ménagé par l'auteur inconnu de cette fantaisie parfois plaisante, souvent triviale.

3. Loiiis Racine oublie que son père avait déjà renoncé au théâtre. Dans cette farce, dont l'auteur était Fatouville, Arlequin s'égayait surtout aux dépens du coa-

RACINB- 275

jBgement de ¥ôltalre et de Rousseau. —* NoUS devons

aussi relever en passant le jugement de Voltaire déclarant que « cette tragédie à Teau de rose » est une simple égïogue^ et formulant cet arrêt : « Si on ayoit proposé un tel sujet à Sophocle ou Euripide, ils Tauroient renvoyé à Aristophane. L'amour qui n'est qu'amour ne semble fait que pour la comédie ou la pastorale y>*. Ces rigueurs n'ont pas été ratifiées par la postérité ; car si, les larmes sont le plus sûr des éloges, l'attendrissement public n'a pas cessé ^ de justifier la prédilection de Racine pour une œuvre qui, par sa grâce et son enchanteresse douceur, mérite d'être appelée VEsther de son théâtre profane.

Tandis que ce sujet paraît à Voltaire mesquin et stérile, J.-J. Rousseau, dans sa Lettre à d'Alemberty reconnaît la séduction d'une peinture touchante ; mais il voit un péril moral dans ces sympathies qui conseillent Pindulgence pour les faiblesses de la passion. « On tremble, dit-il, que Bérénice ne soit renvoyée ; chacun voudroit que Titus se laissât vaincre, même au risque de l'en moins estimer. La Reine part, sans le congé du parterre. L'empereur la renvoie invitus invita/m, on peut ajouter, invito spectatore, Titus a beau rester Romain, il est seul de son parti : tous les spectateurs ont épousé Bérénice. » Ce blâme oublie trop un dénouement héroïque où le devoir triomphe de l'amour. Mais Racine ne se serait nullement plaint d'une pareille censure : elle l'eût charmé comme un hommage rendu à son génie.

OeeasioB de la pièce. Henriette d'Angleterre et Bérénice. Titns et Louis XI¥. Marie de nancini. Allaslons Yoilées. -^Tous les historiens littéraires ont raconté Toccasion du duel dramatique dans lequel un caprice d'Henriette d'Angleterre engagea le glorieux vétéran de notre scène et son jeune rival. Menée par Dangeau, courtisan accompli, la négociation fut si discrète que nul des antagonistes ne se douta du piège. Si le complot eut l'intention

fident PaxiUn. Ce nom finit par être célèbre dans la farée italienne. Quel Paulin 1 deyint synonyme de Quelle bùtel 1. Préface du commentateur ; œuvres de Voltaire, t. XXXVI, p. 384.

d'assurer la défaite d'un poète qui ne plaisait pas à la nouvelle Cour, la malicieuse princesse ne jouit pas de la victoire qu'elle avait préparée ; car elle succomLa victime d'un mal subit, trois mois avant l'apparition du poème qu'elle venait d'inspirer. Ce deuil cruel fut une des causes qui contribuèrent à un succès d'émot on qu'on ne saurait comprendre si on ne restituait le milieu qui l'explique, et les circonstances qui en furent l'à-propos. Plaçons donc le tableau dans son jour favorable, et soulevons le voile des allusions qui s'y croisent en tous sens.

Il en est une fort délicate, et sur laquelle on ne saurait ' , pourtant se taire, bien qu'il convienne d'y toucher avec réserve. Je veux parler de l'intérêt secret et tout personnel que put avoir Madame à suggérer l'idée de ce drame intime. Il est certain qu'il y eut un penchant mutuel entre des cœurs séparés par le devoir. Les Mémoires de Mme de La Fayette ne laissent guère de doute sur cette inclination que la raison finit par étouffer. Après un moment detertige, tous deux reculèrent effrayés devant l'abîme, mais non sans une de ces tristesses confuses dont l'amertume mêlée de douceur se prête si bien à la poésie. Est-il donc téméraire de supposer que la gracieuse princesse prit un plaisir d'innocente coquetterie à s'enchanter de son rêve, à en ressaisir furtivement la lointaine vision, et à consoler ainsi un regret mélancolique? Sans doute ces arrière-pensées ne durent pas être exprimées; mais Racine était assez fin pour soupçonner ce qu'il avait l'air d'ignorer, et se faire, sans confidence reçue, l'interprète adroit d'un souhait mystérieux qu'il allait idéaliser. En acceptant son sujet d'une telle main, il devina donc des vœux qui ne s'exprimaient point, et n'en répondit que plus sûrement à une attente qui se gardait bien d'avouer son désir. Ces sentiments furent trahis par la mort de celle qui, dans le dernier adieu, eut le droit de dire à Monsieur : « Je ne vous ai jamais maitqué. » Ce fut pour des spectateurs clairvoyants une lueur rapide dont s'éclaira tout à coup ce roman de tendresse et de sacrifice. Sous la Bérénice do

l'histoire sembla revivre pour eux Tâme charmante dont ils pleuraient la perte.

Mais, en admettant que Racine n ait pas voulu songer à la duchesse d'Orléans, on ne contestera pas du moins que sa pièce évoque tout naturellement le souvenir de cette heure historique où Louis XIV entendit Marie de Mancini s'écrier: v^ Ah! sire^ vous êtes rot, vous pleurez! et je pa/rs, » Ce soupir n'a-t-il pas été traduit dans ces vers :

Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez t

Vous m'aimez, vous me le soutenez,

Et cependant je pars l et vous me l'ordonnez I

De ce côté-là, Terreur n'est plus possible. Oui, j'imagine que si la nièce du Cardinal^ vit jouer Bérénice^ elle se sentit défaillir, quand l'amante de Titus disait :

Avez-Yous bien promis d'oublier ma mémoire?

Bossuet lui-même, dans l'Oraison funèbre de Marie-Thérèse, devant un auditoire religieux, n'avait pas cru que cette anecdote de* Cour fut au-dessous de la dignité qui convient à la chaire ; car il avait dit : « L'amour peut bien remuer le cœur des héros du monde. Il peut bien y soulever des tempêtes, et*y exciter des mouvements qui fassent trembler les politiques. Mais il y a des âmes d'un ordre supérieur à ses lois, à qui il ne peut inspirer des sentiments indignes de leur rang. » \

Enfin, il n'est pas moins manifeste que Titus fut pour tous les yeux la vive image du souverain que les Quinault, les Benserade, et autres rimeurs d'opéras ou de ballets adoraient comme un dieu, sous maint déguisement mytho-

1. Henriette d'Angleterre était, dès l'enfance, amie de Marie de Mancini. Il y eut dans ce souvenir comme un mot dVdre donné. Un poète courtisan a l'oreille fine :

Si Mlle de Va Vallière ne fit pas un ingrat, Louis XIV dut la reconnaître aussi dans ces vers :

Depuis quand croyez-vous que ma grandeur me touchât Un soupir, un regard, un mot de votre bouche, Voilà Tambition d'un cœur comme le mien. Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien.

logique. C'est lui que Bérénice glorifiait en plein théâtre, lorsque célébrant

Ce port majestueux, cette douce présence, elle s'écriait d'un cœur enthousiaste :

Ciel ! avec quel respect, et quelle complaisaoce Tous les cœurs en secret Tassuroient de leur foi 1 Parle ! peut-on le voir sans penser comme moi Qu'en quelque obscurité que le sort Teût fait naître, Le monde, en le voyant, eût reconnu son maftre * ?

Voilà ce que le lecteur ne doit pas perdre de vue, s'il veut apprécier toute l'opportunité d'une œuvre dont la grâce honore l'époque autant que le poète. Elle est inséparable de ces années radieuses où toutes les délicatesses du sentiment eurent leur écho sympathique, sinon à la Ville, du moins à la Cour. Bérénice est donc bien contemporaine de Mlle de La Vallière, et de son règne passager. BUe fut digne de donner le ton aux romans de Mme de la Fayette, et son reflet se prolongea sur la Princesse de Glèues.

Page 1