II. — ÉTUDE LITTÉRAIRE
li'actioB. Son progrés lo^que, dans Bne apparente monotonie. — Une ligne de Suétone' a été le germe de
I. Banserade avait dit, en 1M9, dans le BaUel royal de Flore:
Avec étonnement l'univers le remarque :
Comme an pilote expert, il sait mener sa barqne. Ses moindres actions le découvrent d'abord, Et Ton n'a pas grand'peine à chercher le monarque. On le trouve à sa mine, à sa taille, à son port. Le ciel lui réservoit ce degré de puissance ; Quand même par le sang il ne Tauroit point en. Tout se seroit rangé sous son obéissance, Et le sceptre eût été le prix de sa verta. S'il ne l'avoit reçu du droit de sa naissance.
3. Berenicem tieUim ab Urbe dimisit xnvittu invitam. (Suétone. Titus VIT), n ne faut pas chercher ici la vérité strictement historique. Bérénice avait été mariée pluûeurs fois, et fit souvent parler d'elle. Titus ne devint vertueux qn'après avoir étonné Rome par ses scandales.
cette pièce, où il ne s'agit que d'une rupture entre deux amants. Daiis la vie commune, rien n'est plus ordinaire que cet événement; car tous les jours des convenances sociales séparent à jamais l'un de l'autre deux cœurs faits pour vivre ensemble. Ce malheur devait être fréquent dans un siècle où les classes et les personnes étaient séparées par des barrières si difficiles* à franchir. Quel scandale ne fit point alors la passion de la Grande Mademoiselle pour Lauzunf Mais, si cette situation peut devenir touchante, elle se prête plutôt à l'élégie «qu'à la tragédie, surtout quand les péripéties font défaut. Or ici, dès le deuxième acte, l'empereur a pris son parti. Par conséquent, le départ de Bérénice est décidé d'avance; et, pour nous conduire au dénouement, le poète n'a plus d'autres ressources que l'analyse des émotions contenues dans ce mot « Hélas! » par lequel la tragédie se termine.
Cependant, cette action qui semble statibnnaire avance d'un progrès logique, et son apparente monotonie est variée par mille nuances qui renouvellent l'intérêt. C'est le cas de répéter avec Racine que « l'invention consiste à faire quelque ' chose de rien, » Mais ce nen s'appelle le cœur humain; et jamais l'observateur ne fut plus ingénieux à ausculter ses moindres battements. Voilà un miracle de psychologie toute pure. Trois fois le fil ténu de l'intrigue menace de se rompre, trois fois il se renoue sans effort ; et il n'y a pas là d'autre artifice que le mouvement naturel des cœurs : car un retour de passion suffit à ranimer la vie dramatique d'un sujet dénué d'épisodes, et toujours prêt à s'épuiseï*.
Cette vérité d'expression n'a rien perdu de son charme; et, toutes les fois qu'elle a rencontré sur la scène des interprètes habiles, le public a retrouvé, comme dit Voltaire, ses applaudissements et ses larmes ^
Les caraetéres. Bérénice et Didon. Le sacrifice dans
l'amonr. mie de La ¥alllëre. — ^ Dans une exquise préface. Racine compare son héroïne à celle de Virgile, à la reine de Carthage ; et, sauf le bûcher, il voit entre elles des traits
1. Quand Mlle Gaassin reprit en 1752 le rôle de Bérénice, la magie de son jeu fut telle que le factionnaire placé sur la scène laissa tomber son fusil, et pleura.
aSCy • RACINE.
de ressemblance. Non, Bérénice n*e8t point la sœur de Dîdon, pas plus que de l'Ariane de Catulle; car elle ne nous offre ni violence, ni fureur. La nuance s'est adoucie. Dès Tabord, et malgré des menaces qui ne trompent personne, on pressent que le poignard n'a pas de rôle à jouer dans cette idylle. Bérénice pourra languir* minée par le long ennui de l'absence; nfais cette consomption d'une mort lente ne connaîtra pas les transports du désespoir. Cettejuive, qui l'est si peu, aurait plutôt une sorte de résignation chrétienne qui la désarme, en attendant qu'elle la console. M. Sainte-Beuve ne va-t-il pas jusqu'à dire qu'à son retour en Palestine « elle rencontrera quelque disciple de l'apôtre qui lui indiquera le chemin de la Croix >^?
Le trait qui la caractérise est un désintéressement qui ne se fait jamais valoir; car il s'ignore. Elle entre en scène comme aurait fait Mlle de La Yallière, si elle eût osé. Son cœur est plein du nom adoré : elle a besoin de le répéter sans cesse, et d'y mêler le sien, mais sans exaltation triomphante, avec une modestie ingénue, et un air de pudeur qui gagne l'estime. Loin d'être orgueilleuse de sa faveur, elle s'empresse de se dérober à la foule des courtisans. Sous sa tendresse, pas une arrière-pensée d'ambition, pas une ombre de vanité : car dans Titus elle n'aime que la personne même ; et l'éclat de la fortune impériale, loin de l'éblouir, lui serait plutôt importun.
Nous la voyons passer de la confîance à l'inquiétude, de la joie à la crainte, sans que la sérénité de son âme en soit altérée. A peiae y a-t-il un léger nuage vite dissipé*. Elle sera prompte à s'immoler, dès que, rassurée par la certitude de n'être point oubliée, elle puisera dans cette sécu-