‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 128 sur 193 · mars · texte numérisé non relu

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sens, qu'elle ne surpasse pas Andromaqiie. » C'était mettre de pair deux chefs-d'œuvre. Mais elle craint d'avoir été trop généreuse ; car elle termine par ces mots de repentir : « Pour ce qui est des belles comédies de Corneille, elles sont autant au-dessus que yotre idée étoit au-dessus de.... Souvenez-vous de cette folie, et croyez que jamais rien n'approchera (je ne dis pas surpassera) des divins endroits de Corneille.... Cependant je voùdrois, ma bonne, que vous fussiez venue avec moi, après dîner; vous ne vous seriez point ennuyée; vous auriez peut-être pleuré une petite larme, puisque j'en ai pleuré plus de vingt. »

Tel fut l'émoi de sa première surprise; mais, à la réflexion, elle se ravisa. Dès que la tragédie eut été imprimée, elle la lut à tête reposée; et, l'envoyant à sa fille, l'accompagna de cette boutade : « Voilà Bajazet, Si je pouvois vous envoyer la Champmesléy vous trouveriez cette comédie belle. Mais, sans elle, elle perd la moitié de ses attraits. Je suis folle de Corneille. Il nous redonnera encore PulchériSy où l'on verra encore

la main qui' crayonna

La mort du grand Pomoée, et l'amour de Ginna. »

C'est que la cabale avait eu le temps de s'enhardir, et de rallier ses troupes. On s'en aperçoit à ce dernier billet que reçut Mme de Grignan: « Je voùdrois vous envoyer la Champmesléy pour vous réchauffer la pièce. Le personnage de Bajazet est glacé ; les mœurs des Turcs y sont mal observées. Ils ne font point tant de façons pour se marier. On rCentre point dans la raison de cette grande tuerie. Il y a pourtant des choses agréables, et rien de parfaitement beau, rien qui enlève, ppint de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui compa* rer Racine ; sentons-en la différence. Il y a des endroits froids etfoibles, et jamais il n'ira plus loin cp! Alexandre et {{\}! Andromaque. Bajazet est au-dessûus, du sentiment de bien des gens, et au mien, si j'ose me citer. Racine fait des pièces pour la Champmeslé, et ce n'est pas pour les siècles à venir. Si jamais il n'est plus jeune, et qu'il

cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre vieil ami Corneille ! Pardonnons-lui de méchants vers en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent : ce sont des traits de msdtre qui sont inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi^; en un mot, c'est le bon goût, tenez-vous-y. » On voit par cette explosion que Mme de Sévigné se dédommagea d*ùne contrainte qui lui avait coûté. Ce jugement nous prouve qu'elle^avait sur le cœur la défaite de Corneille, et peut-être aussi les équipées de son fils, le jeune marquis mêlé avec Racine à une société d'acteurs où certains périls alarmaient la tendresse d'une mère.

Il y eut donc en ces conclusions une partialité fort injuste , mais pourtant assez clairvoyante sur les faiblesses du peintre, notamment sur les fausses couleurs de son tableau. Ce fut en effet le point vulnérable; et Corneille, qui se piquait de vraisemblance historique, donna le premier signal d'un blâme qui éveilla bien des échos. Un. jour qu'il assistait à une représentation de Bâjazety il aurait dit à Segrais : « Je me garderois de le confier à d'autres qu'à vous, car on m'accuser oit de jalousie ; mais il n'y a pas là un seul personnage qui ait les mœurs qu'il doit avoir, et qui conviennen t à Constantinople : ils ont tous, sous un habit turc, les sentiments qu'on a au milieu de la France*. »

lies critiques. Donnean de Tlsé. La mérité historique mise en cause. Apologie de Baelne. JLes mystères du Sérail. La vraisemblance. — La brèche étant ouverte, un autre y passa. Ce fut Donn eau de Visé, le fondateur du Mercure^. Tout en affectant une courtoisie aigre-douce

1. Il parait que Boileau, tout en appréciant rexposition de cette tragédie, jugea la versification négligée. Depuis qu'il était illustre, Racine s'affranchissait de cette tutelle. De là des ombrages. L'Aristarque fronçait parfois le sourcil,

2. Le gazetier Robinet l'avait déjà dit, en cette épigramme :

Ghampmeslé dessus ma parole V De Bajazet soutient le rôle,

En Turc aussi doux qu'un François, En Musulman des plua courtois.

S. Le Mm cuve dale de juuvior 1672.

pour un génie que « ses amis plaçoient entre Sophocle et Euripide », il le félicite, avec une nuance de persiflage, d'avoir a su faire une tragédie achevée », sans rien emprunter à l'histoire. Puis, sur la foi de je ne sais quelle relation faite par un turc du Sérail, et traduite par un M. du Loir, il prétend qu'Amurat IV eut trois frères, qu'il en égorgea deux, que mil d*entre eux ne s'appelait Bajazet, que le grand vizir était Méhémet-Pacha, et non Acomat, qu'au lieu de le laisser à Gonstantinople le sultan l'emmena au siège de Babylone, que la favorite Roxane l'accompagnait aussi dans cette expédition, en un mot que la pièce de Racine est une pure fiction.

D'ordinaire si prompt à la réplique, le poète n'usa pas cette fois de représailles. Dans ses deux préfaces» il se contente de se justifier par une apologie aussi discrète que modérée.

Pour ce qui est des événements, il avait la partie belle: car, bien que tout récents, ils ne se trouvaient consignés dans aucun document officiel ou authentique, et ses détracteurs en savaient encore moins que lui-même. Il put donc invoquer en toute sécurité le témoignage de quelques personnages considérables qui avaient habité Gonstantinople, entre autres d'un ambassadeur, M. de Gézy, et du chevalier de Nantouillet. Était-ce un expédient imaginé pour rassurer les incrédules, ou imposer silence aux indiscrets? Il est certainement permis de révoquer en doute ces Mémoires intimes dont il aurait eu confidence. Mais le procédé fut de bonne guerre, et nous n'aurons garde d'ouvrir une enquête qui serait sans issue; car, de nos jours même, on en est réduit à des conjectures sur la plupart des révolutions tramées dans le mystère du Sérail. Il est probable que, si M. de Gézy put recueillir quelques vagues rumeurs, il ne réussit point à soulever les voiles sous lesquels se dérobaient les sanglantes intrigues du Harem. Quant au chevalier de Nantouillet, c'était un beau conteur qui dut mettre du sien en des récits difficiles à contrôler. Les traditions adoptées par Racine se trouvent du moins confirmées par du Mézeray qui écrivit : «La cruauté du sultan Amurat

fit massacrer ses deux frères Orcan et Bajazet : il ne pardonna qu'à Ibrahim qui paroissoit imbécile d'aspect^. » Ce meurtre n'a pas cessé d'être affirmé depuis par des historiens estimés, entre autres par M. de Hammer, qui puisa ses informations aux sources orientales.

Ne faut-il pas d'ailleurs accorder au poète la liberté de se mouvoir avec aisance parmi les faits dont il dispose, surtout quand ils sont lointains? Tout contradicteur risquerait ici de substituer un roman à un autre. Qui donc, au dix-septième siècle, connaissait au vrai les mœurs, les idées, ou les sentiments de cette population féminine séquestrée dans une apathie voluptueuse par un despote qui d'un signe commandait l'amour ou la mort? Tout au plus pouvait-on dire que « les Turcs ne font pas tant de façons pour se marier », que les favorites n'ont là-bas aucun droit, aucune existence légale, et que les héroïnes de la pièce sont trop savantes dans l'art d'aimer pour un pays barbare où règne le mépris de la femme*. Mais passons condamnation sur de menus anachronismes dont l'importance n'est qu'accessoire, et contentons-nous de cette vérité approximative qui dépayse assez le spectateur pour qu'il se prête à l'illusion, bu, si vous voulez, à la tiction. L'essentiel, c'est que les sentimens permanents du cœur humain soient exprimés avec puissance par des caractères vivants qui ne démentent pas trop le type turc conçu par le préjugé populaire, d'après les relations des voyageurs. Or, n'étant pas alors très exigeant sur la fidélité du costume, le public mettait de la complaisance à se laisser tromper. C'est le cas de répéter avec Louis Racine : « Dans Bajazet^ tout est vraisemblable, quoique peut-être il n'y ait rien de vrai. »

Roxane,. la reine Christine et Catherine de Médicls.

— Au lieu d'insister sur des chicanes, remarquons, en

1. Histoire des Turcs ^ par E. du Mézeray. 2 vol. in-fol. Paris.

3. Racine répond à cette objection quand il dit : a Y a-t-il une cour au inonde où la jalousie et Tamour doivent être si bien connus que di^.is un lieu où tant de rivales sont enfermées ensemble, et où toutes les femmes n'ont pas d'autre étude, dans uni» éternelle oisiveté, que d^apprendre à plaire, et à se faire aimer? »

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passant, que les amours de Roxane et de Bajazet ont quelque' analogie avec ceux de la reine Christine et de Monaldeschi, dont l'assassinat remontait à 1657. Le rôle d'Atalide prêtant son nom à une intrigue entre Bajazet et la sultane rappelle aussi le souvenir de Mlle de Bouteville, qui rendit le même service à Mlle du Yigeau et au grand Gondé. Le jeu finit môme par devenir assez sérieux pour exciter la jalousie d'une rivale. — Enfin, un rapprochement plus curieux encore nous est offert par la Princesse de Clèves. Dans ce délicieux roman qui parut en 1678, Mme de La Fayette raconté un épisode dont Catherine de Médicis est la Roxane. Éprise duvidame de Chartres, elle lui déclare une passion qui expose ce gentilhomme à un cruel embarras; car il est engagé dans des liens qui lui sont chers, et d'autre part il n'ose se refuser à d'augustes avances. Il a donc Tair de les encourager, et louvoie entre deux écueils, lorsque la Reine surprend une lettre fort tendre qu'il destinait à une autre adresse. Elle dissimule un instant, mais afin de mieux assurer sa vengeance, puisqu'elle s'arrange de manière à impliquer le perfide dans la conspiration d'Amboise, où elle le fait périr. Sauf la loi des vingt quatre -heures qui commandait un procédé plus expéditif, ces deux drames se ressemblent donc par la situation, les incidents, les ressorts, et la délicatesse psychologique. Dans les deux cas, un vernis d'élégance adoucit également les scandales d'une corruption qui se complique de cruauté. Bref, il n'y a qu'un pas de Byzance à Paris, et du Sérail à la Cour de Valois. La principale différence est dans les turbans et les longues robes. Mais ce travestissement suffit alors à faire croire que Bajazet venait de la Turquie.-

IL — Étude littéraire.

Aetipn. lies mœurs du Sérail, tragiques pins q«e théAtrules. Le péril de Baiaxet e«t l'unité d« ■«Jet. —

Des femmes prisonnières, dos amants tyranniques, le

danger près du plaisir, la mort voisine du trône, des complots ourdis dans l'ombre, la nécessité de l'intrigue et du mystère : voilà des mœurs vraiment tragiques. Ajoutons qu'au Sérail la loi des unités se trouve à l'aise : car il y a là très peu d'intervalle entre la haine et le meurtre. Mais il était malaisé de rendre théâtrales des passions qui» refoulées par la crainte, n'ont pas la liberté de se développer. En effet, l'éloquence ne s'accommode guère d'un régime où il n'y a que des maîtres et des esclaves. Pourtant, de toutes les pièces de Racine, la plus dramatique est Bajazet; et dans aucune autre l'action ne s'engage plus vivement, ou ne se précipite avec plus de force vers la, catastrophe.

Bien que fort étendue (puisqu'elle compte plus de deux cents vers), l'exposition ne paraît pas longue, parce que nul détail n'y est inutile; chaque trait y contient le germe des événements qui vont éclater, et tous les personnages y sont annoncés^ d'avance, avec leur caractère ou leurs intérêts. Elle nous apprend que Bajazet vient d'être condamné à mort par son frère, le sultan Amurat, qui assiège Bagdad, que laissée à Gonstantinople avec un pouvoir souverain Roxane doit exécuter cet ordre, mais qu'elle aime le jeune prince, et voit dans l'absence du Sultan l'occasion d'accomplir une révolution qui, la faisant monter au rang suprême, flattera son orgueil ainsi que sa passion. C'est le vizir Acomat qui a tout concerté : car il craint le retour d'un maître auquel sa puissance fait ombrage.

Le péril de Bajazet, voilà donc le sujet. Son salut dépend de Roxane qui peut lé perdre, ou le couronner. Le nœud du drame sera l'amour secret et mutuel d'Atalide et de Bajazet qui, victime de ses scrupules, leur sacrifiera le trône et la vie.

Une seule objection inquiète ici le spectateur. Il peut se demander s'il n'y a pas quelque disproportion entre les effets et leurs causas. On ne s'explique point assez la décision tardive par laquelle Bajazet, placé entre l'empiro et la mort, refuse de faire à Roxane, qu'il a si souvent trompée,

une dernière promesse également fausse, pour se sauTer lui et celle qu*il aime. On se dit encore qu'une idylle ne devrait pas préparer un dénouement si «anglant ; car le cordon et le poignard s'associent mal à des raffinements de tendresse qui pourraient convenir à la comédie. Cependant, malgré ces réserves, la Curiosité se soutient, et l'émotion redouble de scène en scène jusqu'à « cette grande tuerie » dont les raisons peuvent être acceptées, quoi ' qu'en dise Mme de Sévigné. Il est en effet naturel que Roxane soit immolée à la jalousie du Sultan, comme Bajazet à celle de Roxane ; et nous ne sommes pas étonnés de voir Atalide, restée seule, se donner le coup mortel par désespoir.

Les caractères. Boxaoe et Hermlone. Impassibilité orientale. lia terreur et la pitié. — Il fallait autant

d'adresse que de courage pour oser produire sur la scène, en plein dix-septième siècle, devant un auditoire de délicats, un personnage tel que Roxane, c'est-à-dire la passion dépouillée de tout ce qui voile ou excuse le trouble des sens. Ce caractère, Marmontel Ta bien compris, quand il donnait à l'artis te chargée de ce rôle, à Mlle Clairon, les conseils que voici : « Défendez-vous de toute espèce d'expression touchante. L'air du désir subordonné à la pluis rigoureuse décence est la seule image de sensibilité qu'on doive apercevoir en vos yeux. Dans les ordres que vous donnez, dans les menaces que vous faites, que Vt)s tons secs m'assurent que vous êtes entourée d'esclaves avilis et tremblants. En me montrant une souveraine cruelle et née sur le trône, ' laisse7.-moi retrouver aussi l'esclave insolente abusant d'un moïdojii, de pouvoir qu'elle ne doit qu'à sa beauté. » La violence d'un amour impérieux qui ressemble à la haine, voilà donc le trait original qui distingue Roxane, dès ce premier entretien où elle offre ainsi son cceur, le poignard à la main :

' Songez-vous que sans moi tout vous devient contraire, Que c'est à moi surtout qu'il importe de plaire ? Songez-vous que je tiens les portes du palais, Que je puis vous l'ouvrir ou fermer pour jamais? Que j'ai sur votre vie un empire suprême,

Que voas ne respirez qa'autant que je vous aime? Et, sans ce mômè amour qu'offensent vos refus, Songez-vous en un mot que vous ne seriez plus *■ ?

Aussi commandera-t-elle 1 assassinat d'un air impassible, et sans le moindre remords. Le poison ou le lacet ne sontils pas des instruments de règne, dans ce palais où, par tradition séculaire, on se joue de la vie humaine?

Cependant, malgré cet orgueil et cette dureté, nous ne pouvons lui refuser notre pitié, lorsque Toutrage d'une trahison répond à son bienfait. On lui pardonne presque ce terrible mot sortes qui sera un arrêt de mort pour Tingrat dont elle dit :

Tu ne remportois pas une grande victoire, Perfide, en abusant ce cœur préoccupé, Qui lui-même craignoit de se voir détrompé.

Devant le piège tendu à sa crédulité, on est tenté de la plaindre quand elle s'écrie :

Ta pleures, malheureuse 1 Ah ! tu devois pleurer, Lorsque d'un vain désir à ta perte poussée, . Tu conçus de le voir la première pensée * 1

Il est du moins certain qu'elle avait des droits à la loyauté de Bajazet, sinon à sa reconnaissance. C'est IWc du poète d'avoir su concilier encore des sympathies à cette Hermione altière, brutale, et parfois si odieuse, mais dont l'énergie et l'audace imposent une sorte de respect mêlé d'effroi.

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