‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 131 sur 193 · I. — Faits historiques · texte numérisé non relu

I. — Faits historiques

Rrtonr à la tra|(édle historique. Mltliri date et Pul-

ehérle. — Mithridaté, qui suivit Bajazet, fut une lentative nouvelle dans le genre historique où Racine s'était déjà distingué par Britannicus, Selon toute probabilité, la première représentajtion eut lieu, le vendredi 13 janvier 1673, à rhôlel de Bourgogne, le lendemain même du jour où le poète venait d'être reçu à TAcadémie française^. Jamais sa vie littéraire n'avait été plus heureuse; car il commençait à régner sans partage. Tandis qu'il se signalait, chaque année, -par un triomphe, le vieux Corneille luttait en vain contre les injures de l'âge et le goût du siècle. Dans l'hiver de 1672, environ six semaines auparavant, malgré les espérances et le zèle de quelques admiraleurs fidèles qui promettaient bruyamment une victoire, sa Pulchérie n'avait pu se soutenir sur la scène obscure du Marais, où elle fut jouée par de médiocres acteurs, dans ua des quartiers les pluç solitaires de Paris, en présence des survivants de la vieille cour. On y vit une impératrice éprise d'un jeune homme, et qui, étouffant cet amour par raison politique, choisissait pour époux un vieillard, comme plus digne du trône et plus capable de gouverner. C'était en quelque sorte la contre-partie de Miihridale, ce sexagénaire amoureux et jaloux au point de sacrifier à ses soupçons sa femme et ses enfants. Le succès de Racine se trouva donc rehaussé par cet échec que les illusions du

1. 11 y fut admis avec Fléckler et l'abbé Galluis, le 12 janvier 1C73. U u'uvait que trenta-trois ans.

â»8 Racine.

vaincu no voulaient pas s'avouer, et que le rédacteur du Mercure déroba sous des euphémismes respectueux ^

Saecès Incen testé. La eabale n'ose protester qna

ml-Yoix. — U est certain que les transports d'enthousiasme furent presque unanimes. Les moins bienveillants durent, se résigner à le reconnaître, et se permirent à peine des épigrammes indirectes; témoin Robinet, qui, dans sa Gazette^ s'exprime ainsi :

L'auteur adroit

Que Ton nomme Monsieur Racine, Lequel à THôtel prend racine, A ce sujet fort bien traité ; * Et l'on y peut en vérité

Quantité de grands vers entendre, Et qiuinlité d'un style tendre.

De Visé lui-même se réduisit à des réserves dont l'ironie est comme un coup de sifflet honteux, et couvert par le bruit des bravos. « Le Mithridate de M. Racine, écrivait-il, a plu, comme font toutes les œuvres de cet auteur . . . Il ne lui est pas moins permis de changer la vérité des histoires anciennes pour faire un ouvrage agréable, qu'il lui a été d'habiller à la turque nos amants et nos amantes. Il a adouci la grande férocité de Mithridate qui avoi t fait égorger sa femme ... ; et, quoique ce prince fût barbare, il l'a rendu en mourant un des meilleurs princes du monde.. .. Le grand roi meurt avec tant de res pect pour les Dieux qu'on pourroit le proposer comme exemple à nos princes les plus chrétiens . . . Les principales règles étant de plaire, d'instruire et de toucher ', on ne sauroit donner trop de louanges à cet illustre auteur, puisque sa tragédie

1. Corneille disait dans sa préface : « On n'a pas toujours besoin de s'assujettir aux entêtements du siècle pour se faire écouter, sûr la scène. » Quant à de Visé, il terminait son article du Mercure par un trait contre « les envieux qui doivent à Corneille leur réputation, et n'eussent jamais fait leurs ouvrages, s'il n'avoit pas travaillé pour le théâtre. >

2. C'est une allusion à la préface de Bérénice, où Racine disait, à propos des règles : a La principale règle est de plaire et de toucher. Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à la première. » En ajoutant le mot instruire^ de Visa laissait entendre que Racine avait falsifié l'histoire.

BAGINE. â9d

a plu, qu'elle est de bon exemple, et qu'elle a touché les cœurs. »

L'entourage deM'^de Sévigné subit également l'inuuence de cette faveur universelle. Si elle n'exprima pas elle-même ses propres sentiments, l'écho de son cercle habituel nous est du moine parvenu dans ce mot de M*"^ de Goulanges : « Mithridate est une pièce charmante ; on y pleure, on y est dans une continuelle admiration ; on la voit trente fois, on la trouve plus belle la trentième que la première. »

Mithridate et Louis XIT. — -. Toute la Gour s'empressa de faire chorus, et n'eut qu'à suivre l'élan donné par le madtre. Gomment n'eût-il pas été séduit? Mithridate dut sourire à un ambitieux, dans un temps où la gloire des armes exaltait toutes les imaginations. Pour célébrer . le passage du Rhin, la poésie préparait alors ses chants les plus épiques, et les arts leurs monuments ornés des inscriptions les plus fastueuses. A l'orgueil de trophées récents s'associait donc, avec à-propos, l'accent héroïque d'une tragédie inspirée par la Muse de l'histoire. La note sentimentale qui le tempérait devint une convenance de plus ; car le jeune souverain ne songeait pas seulement à conquérir des provinces, et d'autres victoires n'étaient pas moins retentissantes. A son exemple, toute une brillante noblesse se. piquait d'associer des équipées galantes aux prouesses des champs de bataille. Aussi ne fut-elle point passagère cette prédilection qui fit la fortune d'un drame où la grandeur d'âme s'attendrissait d'un charme romanesque. Ne lisons-nous pas dans le Journal de Dangeau, à la date de 1684 : « Gette comédie plaisoit plus que toute autre à Louis XIV* »?Ge goût ne se démentit point à l'heure de ses disgrâces. Gar il y eut alors pour lui des analogies plus sensibles encore entre sa situation et celle d'un roi toujours intrépide parmi ses revers. Il en fut de Louis XIV comme de Gharles XII, qui, si l'on en croit

Voltaire, demandait k Mithridate de magnanimes émotions

1. On mentionne aussi un Mithrid(Ue de Scudéry. Mais il n'en reste aucune trace dans son théâtre. Peut-être cette erreur s'est-elle accréditée, parce que le premier rôle de V Amour lyrannique^ sa pièce la plus fameuse, était celui de TirÙcUe, roi du Pont.

avant le combat, et de fières coasolations dans la défaite. On dit encore que le prince Eugène de Savoie récitait par cœur les plus belles tirades de cette pièce. Si nous recueillons ces mémorables suffrages, c'est pour témoigner que le rival de Corneille sut aussi parler à Tâme des héros.

Les devanelers de Bacine. Analogie avee les Traehlnlennes de Sopboele, et le Nleoméde de Corneille. -—

Ce noble sujet avait déjà tenté un devancier, La Calprenèdôy qui composa une tragédie intitulée la Mort de Mithridate. Elle parut en 1635. Racine n'en dit pas un mot dans sa préface; mais il eut le droit de se taire, puisqu'il ne fit pas le moindre emprunt à cet ouvrage médiocre dont l'unique mérite fut une fidélité servilement docile aux données de la tradition. Ici, Pharnace et son père jouent le rôle que leur prête l'histoire, sans qu'un roman d'amour le complique, ou l'altère. On n'y voit figurer ni Xipharès, ni Monime, déjà mis à mort dvant l'époque où Racine les ressuscite. En revanche, on y rencontre des personnages qu'offraient les récits anciens, Hippsicratie femme du Roi, ainsi que Mithridatie et Nise, ses deux filles. L'invention fait défaut à cette paraphrase de Plutarque et d'Appien. Il n'y a pas plus d'intérêt dans la situation que de relief dans les caractères; et la pâleur du style justifie le mot de Richelieu qui reprochait à La CaJprenéde « la mollesse de sa facture. »

Si des imitations ont inspiré telle ou telle scène àRacine, il en serait plutôt redevable aux Trac/iimennes de Sophocle, comme l'a remarqué le Père Brumoy. Il y a du moins une certaine analogie entre Déjanire, dont la feinte résignation arrache à l'infidèle Lichas le secret qu'il voulait cacher à sa jalousie, et Mithridate surprenant à Monime l'aveu de sa passion. Toutefois, il faut beaucoup de complaisance pour retrouver le roi du Pont, donnant Monime à Xipharès, dans Hercule mourant qui recommande à son fils Hyllus de prendre lole pour épouse.

Ceux qui cherchent des termes de comparaison, ou des réminiscences, les trouveront plus sûrement dans Nicomède, Car un des personnages de cette pièce, Attalo, est, comme

P'i.irnaco, gagné à la cause des Romains, tandis que son frère rappelle Xipharès par son courage et son patriotisme. De même, le cœur de Laodice est acquis au plus généreux de ces deux rivaux qui se disputent ses préféreqces. Enfin. Monime semble parfois se souvenir de Pauline, et de sa vertu. Corneille n^aurait donc pas été tout à fait étranger à la conception d'une tragédie où la politique se mêle à la galanterie.

Ij*hlstoire et le» droits du poète. Anaehronismes iMnrenx. — Quoi qu'il en soit, ce n'est pas à la lumière de l'histoire qu'il faut étudier les beautés dont elle brille;* car on risquerait alors de ne pas les goûter à leur prix. Disons plus : si touchante que puisse être la destinée d'une jeune fille livrée par les siens à un vieillard qui la condamne à périr, ses malheurs ne suffisaient pas à l'intérêt d'une action dramatique. Racine le comprit; et, usant de ses privilèges de poète, il se garda bien de se conformer strictement à la rigoureuse exactitude des faits ^.

D'abord, il suppose que Mithridate n'avait point encore épousé Monime. Or, on sait que depuis longtemps elle était une des femmes du sérail où ce sultan asiatique n'hésita même pas à enfermer sa sœur.

Puis, il fit revivre Xipharès étranglé, dès sa première jeunesse, avec Stratonice, sa mère, coupable d'avoir livré à Pompée les trésors du roi barbare. Ayant besoin d'un héros sentimental, il le créa d'emblée.

Quant au dénouement, il contredit la tradition qui veut que Monime ait obéi sans mu rmure, avec une douce mélan-

1. A propos de la tragédie à^Essex^ par Thomas Corneille, Leasing se moquait de ceux qui disaient qu'Elisabeth ayait soixante-huit ans lorsque le comte d'Essex fut décapité. Il soutenait que le poète a droit de la rajeunir. « Elle est jeune, disait-il, parce que je le veux ; elle est belle, parce que cela me plait. » Nous partageons ce sentiment. Dans la matière historique à laquelle s'applique IMnyention théâtrale^ il faut distinguer les faits et les caractères. Parmi les faits, il en est de facultatifs, de secondaires, qui peuvent être modiflés, s'ils sont gênants, ou ne se prêtent pas aux péripéties du drame. Le respect n'est dû qu'à des événements connus de tous, et à ceux qui sont liés au caractère même des personnages. Ceux-là sont inviolables : nul ne saurait y toucher sans péril. Quant aux caractères, ils doivent être conformes à la vérité. L'imagination ne peut que renforcer les traits admis et consacrés, c'est-à-dire les idéaliser par le prestige de l'art. Telle est, en général, la poétique des maitres.

colie, aux ordres de son Seigneur et Maître ; or^ ici, Mithridate expirant unit lui-même les deux amants que le véritable roi du Pont avait assassinés en toute sécurité de conscience. Nous voilà bien loin de Plutarque, et du récit qu' Amyot "traduit ainsi : « Quand l'eunuque fut arrivé devers elle, et luy eut fait commandement de par le Roy qu'elle eust à mourir, adonc elle s'arracha d'alentour de la teste son bandeau royal ; et, se le nouant autour du col, s*en pendit. Mais le bandeau ne fut pas assez fort, et se rompit «incontinent. Et lors, elle se prit à dire: 0 maudit et malheureux tissu, ne me serviras- ta point au moins à ce triste service? — En disant ces paroles, elle le jeta contre terre, crachant dessus, et tendit la gorge à l'eunuque. » Est-il besoin d'ajouter que ce terrible adversaire 'des Romains eût désavoué les madrigaux que lui prête Racine, notamment lorsqu'il dit à Monime :

Et les plus grands malhears pourront me sembler doux, Si ma présence ici n'en est point un pour vous.

Bref, il est certain que le Mercure ne se trompa guère quand il accusa Racine d'avoir falsifié l'histoire.

L'art de flatter le i^oùt da publie. — Mais ce journal eut le tort de ne pas reconnaître dans ces anachronismes volontaires les artifices d'une imagination qui visait au pathétique, ou les ruses d'un bel esprit habile à flatter le goût du public par ses défauts comme par ses qualités. Oui, ce qui ravit la Cour et la Ville, ce fut précisément le tour chevaleresque et romanesque d'une fiction où l'héroïsme se combinait si bien avec la tendresse qu'on ne s'aperçut pas de ce qu'il y avait de faux ou de périlleux dans les soupirs d'une galanterie sénile ^ Il y eut aussi beaucoup d'adresse dans le dénouement heureux qui assurait le bonheur de Monime et de Xipharès. C'était une façon de désarmer la raillerie par l'émotion. En allant-ainsi au-devant du désir secret des spectateurs, Racine leur fit

1. Cette situation était fréquente dans la comédie, plus rare dans la tragidîdi mais aulorisée par l'exemple de Corneille.

oublier ou pardonner le travers de Mithridate. Sans doute sa conversion subite, à J'article de la mort, était fort invraisemblable ; car il arrive plus souvent que nos passions ou nos vices s'aggravent avec Tâge. Mais, outre que le contraire peut aussi se rencontrer, ce repentir amnistiait le coupable, et le sauvait du ridicule ou de l'odieux. Ceux qui venaient de trembler pour Monime, et de se révoltei; contre la perfidie du piège tendu à sa bonne foi furent tout aises d'absoudre une faute spontanément réparée; la haine se tourna donc en sympathie pour le prince qui honorait son heure suprême par l'abandon volontaire de ses droits., On lui sut gré de consacrer Talliance des nobles cœurs qu'avait séparés sa jalousie; et dans ce barbare réhabilité par sa générosité on se plut à ne voir qu'un, héros mourant pour la liberté du monde.

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