‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 132 sur 193 · II. — Étude littéraire · texte numérisé non relu

II. — Étude littéraire

L'action. Rivalité entre un père et un fils. I^a situation de l'Avare. Unité d'intérêt. — Cette pièce appartient au genre le plus difficile et le plus rare, car c'est une tragédie de caractère : j'entends par là que des causes morales sont le seul mobile de tous les incidents.

La situation est à peu près la même que celle de V Avare, Dans les deux cas, il s'agit d'une rivalité entre un père et son fils; Ton sait aussi qu'en deux scènes analogues le même artifice est mis en jeu pour découvrir l'intelligence secrète de l'amant et de sa maîtresse. Enfin, l'une et l'autre pièce se concluent par un mariage d'inclination. A la rigueur, le nom de Mithridate n'était pas nécessaire à cette peinture de la tyrannie paternelle. Mais, si l'histoire n'y paraît qu'un accessoire, elle donne à l'ensemble de la grandeur et de la majesté.

On a prétendu qu'il y a dans ce tableau deu^ intérêts distincts qui se nuisent mutuellement, à savoir, la passion de Xipharès pour Monime, et la vengeance de Mithridate contre les Romains. Nous ne sommes pas de cet avis; car

rcntretien solennel où s'annonce la revanche d'une défaite ne nous laisse pas oublier Xipharès et Monijne, puisque c'est la première occasion* de leur périL II n'y a donc ici nul conflit d intrigues opposées, mais unité d'action fortement nouée .par Ja jalousie de Mithridate, et habilement graduée par des alternatives d'espérance ou de crainte.

tsem caraetéres. Mlthridrate et flM>n plan de campai^e. lie Tielllard amoareax* Le piè^e tenda 4b IHaaliiie. -—

Quand un poète représente une figure connue de tous, il faut de nécessité que le portrait soutienne toute la renommée de l'original, et réponde à l'attente des imaginations. Or, plus d'une critique s'est élevée contre le caractère que Racine prête à Mithridate, même dans la grande scène où il confie à sos deux fils l'audacieux projet d'aller, lui fugitif, porter la guerre en Italie, comme un autre Annibal. Les spécialistes du moins se sont récriés sur la façon expéditive dont ce conquérant abrège ou supprime 1^ distances par ses fantaisies géographiques ou stratégiques. Le prince Eugène .de Savoie fut, dit-on, un des incrédules que firent sourire ces vers :

boatez-vons que ITuxin ne me porte en deux jours Aux lieux où le Danube y voit finir son cours?

« Oui, s'écria-t-il, j'en doute, » et il n'avait pas tort: car c'est une navigation d'environ deux cents lieues, et très malaisée, surtout pour le transport de toute une armée. 11 ne déclarait pas moins chimérique la prétention d'atteindre en trois mois le pied du Capitole. Renchérissant sur ces chicanes, M. Cousin proclame que a Racine ne connaît ni la politique, ni la guerre ». Il ne voit « qu'un morceau de belle rhétorique^ » dans ce' plan de campagne dont les témérités ne sauraient « entrer en parallèle avec les scènes politiques et militaires de Cinna ou de SerloriuSy surtouf avec cette première scène de la Mort de Pompée où nous assistons à un conseil aussi vrai, aussi profond que l'a jamais pu être aucun des conseils de Richelieu ou de

1. M. Cousin s'y connaissait. Cet orade se troure dans la dixième leçon sur le Vrai, le Beau et U Bien.

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Mazarin. » Il termine en décrétant que « Racine n^était pas né pour peindre les héros ».

Qu'on puisse en effet censurer certains détails d'un itinéraire aventureux, bien que vraisemblable et confirmé par le témoignage d*Appien^, nous ne le nierons pas. Mais ces réserves techniques ne sauraient prévaloir contre l'impression grandiose qui se dégage de cet épisode salué, depuis deux siècles, par les suffrages des connaisseurs comme par les applaudissements de la foule. Oui, voilà nien le héros que Montesquieu compare « à un lion qui regarde ses blessures, et n'en est que plus indigné. » Or, ce qui nous imparte, c'est l'intensité de cette haine qu'enracinèrent quarante années de combats. A ces accents éloquents nous reconnaissons donc celui qui a le droit de dire, en expirant :

J'ai vengé l'univers aatant que je Tai pu.

Pourtant, nous ne ferons pas difficulté d'avouer que Racine a eu tort de compromettre par une faiblesse le nom d'un personnage qui représente l'indépendance des peuples, et la lutte du monde barbare contre l'oppression romaine. La fierté de ses espérances lui interdisait ce rôle de vieillard amoureux qui s'abaisse à une manœuvre indigne tout ensemble et d'un père, et d'un souverain tel que lui. Quand même la vérité morale ne s'y opposerait pas, la convenance dramatique s'y refuse ; car on souffre de voir tant de petitesse dans la grandeur. Mais, uue fois la faute admise, nous ne saurions en contester l'effet théâtral. Il est même assez puissant pour qu'on soit tenté d'excuser un ressort qui imprime tant de mouvement à l'action. On peut dire d'abord que la perfidie ne répugne point aux habitudes d'un roi barbare qui se servait si volontiers de cette arme contre ses ennemis *. Ses stratagèmes militaires

1. < Il forma ce dessein, dit Montesquieu, d'aller à Rome avec les mèihes nations \^ui l'asservirent quelques siècles après, et par le même chemin qu'elles tinrent. » 3. Il se ménage lui-même line excuse, lorsqu'il dit :

S'il n*est digne de moi, le piège est digne d'eux : Trompons qui nous trahit. . •

Nous ajouterons qu'on pourrait appliquer à cette scène ces vers de Boileaa :

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