‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 134 sur 193 · L'il vare est de · texte numérisé non relu

L'il vare est de

, S. Acte V, scène v. Quel accent prophétique dans cette prédiction :

Tôt ou tard il faudra que Pharnace périsse ; Fies-vous aux Romains du soin de son supplice.

plus charmante. Quelle perfection dans ce cœur si tendre et si courageux, dans cette âme si timide et si forte qui plie et ne rompt pas ! Sa conduite et ses discours sont un miracle de mesure et d'adresse, parmi les embûches de la situation la plus délicate que Ton puisse imaginer. « Livrée à un roi barbare, et reléguée dans une forteresse, elle attend des hasards de la guerre le^noment de la servitude et de son hymen. Son père l'a donnée : elle se doit, elle se donne. Mais le profond sentiment de Toppression où elle est tombée soulève en elle une révolte silencieuse. Quoi qu'il faille subir, son cœurlui reste. C'est dans cet asile que se sont réfugiées sa volonté violée et sa dignité outragée. Que la violence maîtrise et avilisse l'univers; elle n'atteint pas jusqu'à l'âme: nulle contrainte ne la conquiert, et nul devoir ne la livre. A travers tous les respects de soui langage, Mithridate sent cette résistance cachée et' s'en irrite. Il a beau faire, il n'aura d'elle qu'une soumission d'esclave, et toutes les terreurs de sa puissance n'arracheront jamais une seule parcelle de ce trésor intérieur sur lequel nulle terreur n*a prise et nulle puissance n'a droite »

D'ailleurs^ elle aime d'un am our d'autant plus touchant qu'il est combattu, et que, réduite à l'étouffer, à redouter ses aveux, elle ne cesse de trembler non pour elle, mais pour Xipharès *. Elle ne deviendra sereine et calme qu'au moment oti, affranchie par l'odieux artifice dont sa candeur ne pouvait se défier, elle voit clairement le devoir que sa dignité lui impose, et n'a plus à risquer que sa vie. Aussitôt son secret trahi, elle se sent maîtresse d'ellemême. Son tranquille sourire apprend à un trompeur quelle estime elle fait de sa personne ; et, intrépide devant ses menaces, elle les brave, sans emportement, sans faste, avec la discrétion d'une sujette et les ménagements d'une femme soucieuse avant tout de son honneur. Elle sait bieo

1. M. Taine. Nouveaux essais de critique historique (Hachette).

3. Le poète a pris soin de supposer que Monime et Xipharès s'aimaient ayal.t que le roi du Pont eût pensé à les mettre au rang de ses épouses. Cette passion est donc à l'abri de tout reproche.

308' RACIN^.

ce que lui réserve le tyran dont elle méprîpe la bassesse; mais cette vue d*une mort prochaine ne donne que plus de franchise à ce cœur opprimé qui s'élève au-dessus de toute crainte, et semble jouir de sa liberté retrouvée. Son attitude n'est-elle pas le sublime de la pudeur et de la convenance, quand elle dit :

Vous seul, Seigneur,*You8 seul, vous m*avez arrachée

A cette obéissance où j'étois attachée ;

Et ce fatal amour dont j'avois triomphé,

Ce feu que dans Toubli je croyoïs étouffé,

Dont la cause à jamais s'éloignoit de ma vue,

Vos détours l'ont surpris, et m'en ont convaincue.

Je vous Pai confessé, je le dois soutenir.

En vain vous en pourriez perdre le souvenir

Et cet aveu honteux où vous m'avez forcée

Demeurera toujours présent à ma pensée.

Toujours je vous croirois incertain de ma foi,

Et le tombeau, Seigneur, est moins triste pour moi .

Que le lit d'un époux qui m*a fait cet outrage ^

Aucune fausse note ne détonne dans la simplicité de ces sentiments étrangers à tout excès, à toute emphase. Corneille aurait pu tracer la figure de Milhridate; mais celle de Monime n'appartenait qu'au pinceau de Racine. Car il est sans rival dans l'art de faire vivre ces héroïnes qui sont toujours femmes, même quand elles triompheat de leur cœur, et dont la physionomie nous offre lajureté du génie grec s'alliant à l'idéal enchantement des vierges de Baphaël.

Les deux frères — CkirnelUe et Racine eonfondus. — Nous ne parlerons point de Pharnace qui trahit son frère et vend son père aux Romains. Pour l'oublier, il vaut mieux penser à Xipharès. Fier d'être issu d'un grand

1. Acte IV, scène iv. Elle n'avait pas été moins exquise la délicatesse de Tadieu qui imposait à Xipharès une séparation nécessaire :

Et, quel que soit vers vous le penchant qui m'attire, Je vo is le dis, Seigneur, pour ne plus yous le dire, Ma gloire me rappelle, et m'entraîne à l'autel Où je vais tous jurer un silence éternel.

Dans ces sous-entendus, on sent rinyolonlaire illusion de Tamour, ramenant i l'objet du sa tendresse jusqu'aux sacrifices qui lui sont contraires.

homme, il est un modèle de générosité. II semble n'avoir hérité que des vertus paternelles. Nos sympathies vont d*elles-mèmes à ce fils qui sacrifie sa passion au devoir, et, prêt à périr victime d'une jalousie forcenée, ne se venge d'un père dénaturé qu'en exposant sa vie pour le sauver de ses éhncmis. Il est vraiment digne d'être aimé de Monime qui le juge si bien par ce mot incomparable :

Et quand il n*en perdrait que l 'amour de son père, •

l II en mourra, Seigneur *.

Parmi de si violentes secousses, on se plaît à rencontrer ces traits dont la délicatesse nous charme. C'est ainsi que Britannicus et Junie nous délassent de la cruauté d'un Néron, et des noirceurs d'une affreuse politique. L'élégie d'Atalide et de Bajazet s'oppose avec un égal bonheur à la rage sanguinaire deRoxane. De même, Hippolyte et Aricie' adoucissent par le tendre coloris de l'innocence lès teintes sombres et terribles de la perfidie et de l'inceste. Voilà par quels ingénieux contrastes le génie sait animer et varier un tableau.

Il y a des ouvrages plus brillants que Milhridate; mais cette trao^édie est peut-être colle que recommande le plus Falliance de la force et de la grâce .^ Ici, l'on dirait que les mérites de Corneille et de Racine se sont comme confondus' ensemble \

Page 1