I. — Faits historiques
Un succès de larmes. Iphlgénle contemporaine de
Suréna. — Si nous exceptons la Théhaïde^ et certaines scènes à! Andromaque^ on peut dire que Racine ii*avait point encore engagé directement la lutte avec les maîtres du théâtre grec, lorsqu'il revint à Euripide^ en abordant la légende à'Iphigénie *. Sa pièce fut représentée à l'Hôtel de Bourgogne, avant le 28 janvier 1675. Mais, dès le mois d'août 1674, la Cour avait eu les prémices de ce chef-:d'œuvre, dans les divertissements donnés à Versailles, après la (Sonquête de la Franche-Comté, le soir même du jour où le Prince de Gondé fit présenter au roi les cent sept drapeaux conquis sur le champ de bataille de Sénef *. Ce fut un
1. Voici les noms des écrivains qui traitèrent ce sujet, entre Euripide et Racine. — En 1524, Érasme traduisit en latin la pièce d'Euripide. — En 1549, Thomas Sibiletj auteur d^in Art poétique^ la tourna du grec en français. — En 1551, à Venise, parut VIphigénie de Lodovico Dolce. — La Jephté de l'Écossais Buohanan n'est qu'une transposition de la tragédie d*Euripide. — En 1642, il y eut une Iphigénie d*un certain Gaumin: elle est signalée par l'abbé de la Porte.
Mais il faut distinguer surtout VIphigénie en Aulide de Rotrou. Elle fîit jouée en 1640, trente-quatre ans ayant celle de Racine, qui lui doit l'heureuse idée d'avoir donné un rôle à Ulysse. Du reste, nous ne dirons pas avec Marmontel : « II y a là des scènes que Racine seul pouvait faire oublier. » Non, l'œuvre pèche par une sécheresse qui n'exclut . point les Içngueurs. La Clytemnestre de Rotrou est r^égente d'Argos, en l'absence de son mari. Son Iphigénie a la dignité d'une princesse du sang. Son Achille, qui est amoureux, ressemble à un gentilhomme duelliste du siècle de Louis XIII. II défie ainsi Ulysse :
Demeurons donc d'accord de l'heure et de la place.
Le poète nous fait assister au sacriQce sanglant. Au moment où Calchas va frapper la victime, un coup de tonnerre retentit. Diane apparaît dans un nuage, Iphigonie est enlev.ee au ciel, et Agamemnon annonce la prise de Troie.
En 1769, les acteurs eurent la singulière idée de mettre aussi en scène le dénouement de VIphigénie de Racine: tentative bizarre dont se moqua Voltaire.
2. Le théâtre avait été dressé au bord de l'allée qui va dans rOraugerie. « Il y avoit, dit Félibien, d'espace en espace, des grottes d'un ouvrage rustique...., enlrc chaque arbre de grande candélabres, et des guéridone d'or e» d'a7ur qui poi toie l^
succès de larmes, comme l'atteste la Gazette où Robinet écrivit :
...... La Cour toute pleine
De pleureurs flt une autre Bcône,
Où Ton vit maints des plus beaux yeux,
Voire des plus impérieux^
Pleurer sans aucun artifice
Sur ce fabuleux sacrifice.
Ce témoignage est confirmé par Tépitre où Boileau associant l'actrice au poète (ce qui ne pouvait déplaire ni à l'une ni à l'autre), disait, deux ans plus tard :
Que tu sais bien, Racine, à Taide d'un acteur, Émouvoir, étonner, ravir un spectateur I Jamais Iphigénie en Aulide immolée N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée, \ Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé
En a fiiit, sous ton nom, verser la Ghampmeslé.
Les détracteurs n'eurent que la ressource de railler cet enthousiasme. L*un d'eux, Barbier d'Aucourt, dans l'allégorie satirique d'Apollon charlatan, rappelant la mort récente de Molière, n'ajoute-t-il pas :
Mais, à propos de pleurs, je me suis laissé dire Que ce maître ÀpoHon, n'ayant plus de qnoy rire, Depuis qu'il a perdu l'usage du moly *,
Qui fut un simple si joly, D'un déluge dé pleurs va noyer son empire. En effets sa Racine attendrit tant de cœurs, Lorsque d'Ipbigénie elle anime les charmes, Qu'elle fait chaque jour .par des torrents de larmes Renchérir les mouchoirs aux dépens des pleureurs.
Les critiques les moins prévenus comme l'abbé de Vil-
des gnirandoles de cristal, allumés de bougies. Cette aHée finissoit par un portique de marbre ; les pilastres qui en soutenoient la corniche étoient de lapis, et la porte paroissoit toute d'orféyrerie. » Nous citons cette description, parce qu'elle explique on peu la métamorphose de la légende mythologique, et de ses personnages accommodés à ce luxe royal.
1. Il joue sur le nom de Molière, comme sur celui de Racine. U raconte dans tous ses détails l'histoire de cette plante pour laquelle Apollon a conçu une folle tendresse, et il analyse les sucs extraits de cette racine doucereuse. — (Voir les Ennefniê de /?ac»ne, par M. Dcllour.)
iers, et les rivaux les plus envieux comme Le Clerc et ses amis, sont donc unanimes à constater cette universelle émotion ; et Louis Racine ne se laissa point abuser par sa piété filiale, quand il dit en ses Mémoires : «Jamais pièce ne resta plus longtemps sur le théâtre, et ne fit couler tant de pleurs. »
Oui, c'était l'heure d'une gloire incontestée. En décembre 1674, le vieux Corneille avait vu sa dernière tragédie, Suréna, expirer au milieu de l'indifférence générale. La Mort d'Achille^ composée par son frère Thomas, venait de subir le même sort. Le Démarate de l'abbé Boyer, plus ndalheureux encore, succombait sous une tempête de sifflets. Seul, un jeune débutant réussissait à surprendre quelques applaudissements par son coup d'essai, Pyranie et Thisbé. Il se nommait Pradon. Mais qui pouvait soupçonner alors que cet inconnu réduirait prochainement au silence un poète proclamé le roi de la scène?
L'iphigénie de LeCler« et de Coras. — Au milieu de ce
triomphe, il y eut pourtant un symptôme de malveillance, et comme un prélude de sourde cabale. Je veux parler de Michel Le Clerc, écrivain très médiocre, bien qu'il fût de l'Académie, mais assez téméraire pQur oser entrer en lice avec un concurrent dont les ennemis n'avaient point désarmé; car il y a tout lieu de supposer que cet imprudent rimeur eut des complices. Ceux qui allaient prendre Pradon sous leur patronage crurent sans doute que la lutte était déjà possible contre une l'enommée dont l'éclat les importunait. Il est en effet malaisé d'admettre qu'un pur hasard décida seul l'apparition de cette seconde Iphigénie qui surgit tout à coup sur le théâtre &uénégaud, neuf mois après la fameuse représentation de Versailles. Bien que l'auteur se défende d'être un plagiaire, on s'explique mal qu'il ait si longtemps tardé à terminer une œuvre qu'il présentait comme antérieure à sa rivale. Quoi qu'il en soit, il en fut pour sa courte honte, lui et les prôneurs qui d'avance avaient bruyamment célébré son talent ; car, six jours après sa naissance, son Iphigénie était morte et enterrée
RACJNB. »13
Il eut pour collaborateur ce Coras auquel Boileau fit deux allusions malicieuses ^. Mais^ tout en avouant dans sa préface qu'il lui devait une centaine de vers épars çà et ià, Le Clerc avait d'abord réclamé très haut ses droits de paternité. Il est vrai qu'après l'échec il les revendiqua d'un tan moins assuré : ce qui rend piquante cette épigramme de Racine :
Entre Le Clerc et son ami Coras,
Toas deux auteurs rimants de compagnie,
N'a pas longtemps sourdir ent grands débats
Sur le propos de leur Iphigénie.
Coras lui dit : La pièce est de mon cru; »
Le Clerc répond : « Elfe est mienne^ et non vdtrc. •
Mais, aussitôt que l'ouvrage a paru,
Plus n'ont voulii l'avoir fait l'un ni l'autre.
Dans ces intrigues d'une basse jalousie, on ne sait ce gui doit étonner le plus, de l'impertinence» ou de la maladresse. Aussi ne ferons-nous pas à un sot l'honneur de nous attarder à l'analyse de ses plates inventions et de ses larcins plus ou moins déguisés. Disons seulement que Le Clerc supprime l'épisode d'Ériphile, comme étant trop personnel à Racine. Mais il ne manque pas de suivre ses traces, tant bien que mal, lorsqu'il le peut impunément. Gomme lui, il fait Achille amoureux; et, si la fille d'Agamemnon semble d'abord accueillir froidement ses fadeurs sentimentales, c'est qu'elle songe à entrer en religion, je veux dire à se consacrer au culte de Diane '. Mais sa mère s'y oppose, et dès lors elle ne prononce plus de vœux qu'en faveur d'Achille. — Signalons encore un trait qui distingue la pièce de Le Clerc. Racine avait eu l'esprit de laisser à Euripide le personnage de Ménélas, légué par 4a tradition, mais que ses infortunes^ domestiques eussent exposé