‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 140 sur 193 · Les Princes de Vendôme entrèrent dans cette ligue · texte numérisé non relu

Les Princes de Vendôme entrèrent dans cette ligue

2. Saint-Simon dit: c Elle parloit bien, disputoit volontiers, et alloit quelquefois à la botte. » La Fontaine rappelle ainsi son humeur batailleuse:

Les Sophocles du temps et rillustre Molière Vous donnent toujours lieu d'agiter quelque point. Sur quoi ne disputez-Tous point?

Le nom d'une autre duchesse de Bouillon se retrouvera plus tard dans Thistolra de Phèdre. On raconte que Mlle Lecouvreur, en récitant ces vers :

Je ne suis pas de ces femmes perdues

Qui goûtent dans le crime une tranquille paix,

désigna du geste et du regard la rivale puissante qui lui disputait le cœur du mare. chai de Saxe. Peu de jours après, la grande actrice mourut, dit-on, par le poison.

3. C'est Brossette qui l'affirme : il s'agit de la Défense du poème héroïque, 1675. Le duc de Nevers donnait de somptueux repas, où ses parasites le proclamaient le plus galant poète du siècle. Il y avait alors des rimeurs faméliques, et le temps est proche où, dans Turcaretf Lesage esquissera a Monsieur Gloutouneau, ia poète. »

louangeuse VIphigénie de Le Clerc et son outrecuidante rivalité. Tels furent les deux chefs d'une cabale dont le crédit allait non pas étouffer une œuvre de génie (c*étaît impossible), mais du moins en retarder le triomphe.

Pour y réussir, il leur fallait la complicité d'un de cqs sots qui ne doutent de rien. Or, elle leur fut assurée par la douce Mme Deshoulières qui parlait si tendrement aux moutons, aux fleurs et aux ruisseaui. Sa houlette se changea cette fois en serpent; la bergère devint la furie Alecto; et, parmi les clients du salon où elle tenait bureau d'esprit, cette muse besogneuse qui voulait se venger d'une épigramme lancée contre son Genséric, n'eut point de peine à découvrir le rimeur intrépide qu'elle allait enrôler au service des plus basses jalousies. Ce fut Pradon, l'auteur de Pyrame et Thisbé qui avait eu quelque succès en 1674, de Ta/merlan et de la Troade dont Racine venait de railler le récent échec par un sonnet malicieux. Compatriote de Corneille^, et fier de ce titre comme d'une promesse de gloire dramatique, il n'hésita pas à exploiter une si belle occasion d'appeler sur lui les regards, fût-ce au prix d'un scandale. Pour arriver au but en même temps que son rival, il n'avait devant lui que trois mois. Mais la médiocrité ne connaît pas d'obstacles. D'ailleurs, Racine eut l'imprudence d'ébruiter le plan de sa tragédie, et d'en lire quelques scènes à des amis que leur admiration rendit indiscrets. Comme l'envie a l'oreille fine, aucune de ces rumeurs mondaines ne fut perdue pour des ennemis qui avaient des intelligences dans tous les salons, et savaient écouter aux portes. Peut-être même de riches et puissants négociateurs usèrent-ils d'arguments assez persuasifs pour obtenir des comédiens copie entière ou partielle du manuscrit. Toujours est-il que des sityalions furent notées, des vers saisis au vol, des traits saillants retenus, et que ce précieux butin entra dans le trésor commun où Pradon

1. Bien qu'il se plût à rappeler cette communauté d'origine, il appartenait à Kécole de Racine, et, comme lui, faisait de Tamour le principal ressort de son llicdtre/ 7'amerUm n'est qu'un soupirant doucereux.

puisa sans vergogne ^ En fait de plagiat, il était expert, et, ces secours l'aidant, sa pièce se trouva prête au jour dit.

Elle eût même devancé l'autre, sans la difficulté de recruter une actrice de talent ou de bon vouloir pour le rôle principal. Mlle de Brie et Mlle Molière ayant, par amourpropre ou par délicatesse, refusé leur concours à une œuvre misérable, et à une intrigue suspecte qui les exposait, en face de la Ghampmeslé, à des comparaisons redoutables', on se rabattit, faute de mieux, sur Mlle Du Pin, qui , n'ayant rien à perdre, avait plus d'audace. Bref, cet accident fut une des causes qui ajournèrent l'événement au dimanche 3 janvier. Peut-être aussi Racine n'a-t-il pas été tout à fait étranger à ces lenteurs, si, comme Pradon l'en accuse non sans quelque vraisemblance', il essaya de faire interdire par une autorité toute-puissante la représentation déloyale qui s'annonçait comme une menace et une injure. S'il le ôt, il y eut là une faute, ou une maladresse. Mais elle a son excuse dans les procédés de ses ennemis.

Est-il besoin de les rappeler? Nul n'ignore qu'afin d'assurer le gain de la bataille, la duchesse de Bouillon loua

. 1. C'est ainsi qu'il eut, lui aussi, son Aricie. N'y a-t-il pas des réminisceaces

dans ces yers :

Une montagne cTeau, s'élançant vers le sable, BoulCj s'ouvre, et vomit un monstre épouTantable. Sa forme est d'un taureau ; ses yeux et ses naseaux Répandent un déluge et de flammes et d'eaux ; De ses longs, beuglements Us rochers reteniissentf Jusqu'au fond des forêts les cavernes gémissent. Dans la vague écumante il nage en bondissant, Et le flot irrité le suit en mugissant.

Mais ses chevaux fougueux que le monstre intimide Ne reconnaissent plus de TnaCtre, ni de guide»

(Voir Dellour; les Ennemis de Aacine, page 251.)

2. On a dit que Racine, par ses instances, empêcha ces actrices d'accepter le rôle de Phèdre.

3. Si le fait n'était pas vrai, Pradon aurait-il osé écrire dans son épître à Mme li Dauphine :

Phèdrcy qu'on étouffoit même avant que de naître, Par l'ordre de Louis eut se faire connoitre.

les deux salles, au prix de quinze mille livres, pour les six premières représentations. Grâce à ce coûteux expédient, la pièce de Racine fut jouée devant des banquettes, et celle de Pradon fit salle comble * ; car le théâtre de la rue Mazarine se remplit d'amis ou de compères, dont les mains mercenaires simulèrent puissamment l'enthousiasme. Or, une fois déroutée par un faux élan, la curiosité publique, si routinière de sa nature, ne revint qu'à pas lents de son erreur. Il y eut prévention établie; et, quand arriva l'heure de la justice, il était trop tard pour remédier à l'irrépa- ' rable. En effet, sous le coup de sa blessure, le poète avait laissé le champ libre aux Pradons et à leur cortège. Si, depuis, le vainqueur d'un jour expia chèrement son insolent triomphe, il put alors se prendre au sérieux, et les fanfaronnades de sa préface sont aussi amusantes que sa tragédie est ennuyeuse.

K«e duel des sonnets. Patronag;e du grand Condé.

— Ce triste chapitre d'histoire littéraire ne serait pas complet si l'on ne disait un mot du duel qui suivit, et où s'échangèrent de part et d'autre des blessures aussi injurieuses pour leurs victimes que regrettables pour leurs auteurs. Nous voulons parler de l'affaire des sonnets qui faillit tourner au tragique. L'un, improvisé dans un souper, le 1«' janvier, par Mme Deshoulières et ses amis, circula dans Paris dès le lendemain, colporté de salon en salon par l'abbé Tallemant l'aîné, « le sec traducteur du français d'Amyot* ». Quant à l'autre qui le parodie sur les mêmes

1. Elle ne quitta l'affiche qu'après dix-neuf représentations.

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