II. — Étude littéraire
Ii*IIippolyte d'Euripide. La lutte de Vénus et de
Diane. — h'Hippolyte d'Euripide ne se prêtait pas plus
qui avait déjà refait YArt poétique de Boileau. Son Hippolyte date du 37 février 1803. On dirait une résurrection de Pradon.
La Phèdre de Schiller (1807) fut un tiommage rendu à Racine. Eu traduisant l'œuvre française, il condamnait d'avance les attaques injustes de SoMegel qui fit paraître, la même année, sa Comparaison entre la Phèdre de Racine et celle d'Euripide, diatribe dictée par ses rancunes d'Allemand. „
N'oublions pas le tableau de Pierre GuéHn, exposé au Louvre, en 1802, et qui représentait Phèdre accusant Hippolyte devcmt Thésée.
1. Mentionnons seulement une parodie de Pradon intitulée Jugement d' Apollon êur la Phèdre des anciens. Elle ne fut pas imprimée. — Un autre factnm attribué à Subligny, et qui parut en 1677, la Disserlation sur les tragédies de Phèdre et Hippolyte^ est encore un pamphlet honteux qui simule l'impartialité.
que son Iphigénie à.' une exacte reproduction. Aussi la pièce de Racine appartient-elle en propre à notre théâtre, comme l'autre à celui d'Athènes. Si, dans* les deux tragédies, l'action paraît la même, elles . sont pourtant très différentes non seulement par l'esprit et les mœurs, wnis par la pensée maîtresse qui préside à leur conception : car ce n'est pas le 'fait, mais l'idée qui constituée un drame. Voilà ce que manifeste dès l'abord le changement du titre. Il correspond à une intime transformation du sujet.
Pour comprendre la tragédie à laquelle Hippolyte a donné son nom, et dont il est le principal personnage, il faudrait avoir respiré l'air de la Grèce antique, et même compter parmi les initiés de ses mystères*. Car ce que veut peindre le poète dans ce bel adolescent voué aux mâles exercices, et que n'atteint aucune des faiblesses humaines, c'est l'idéal de la vie pure que la secte orphique prescrivait comme l'unique moyen de mériter la béatitude. Aussi a-t-il mis son héros sous le patronage de la plus chaste des immortelles, de la vierge sainte qu'il oppose à la Déesse de l'amour, et de ses fureurs. Tout le poème consiste dans la rivalité de Diane et de Vénus qui tue Hippolyte, parce qu'elle n'a pu le séduire. C'est cQre que ce fieir martyr de la Pudeur brille en pleine lumière, par son infortune et par son apothéose. Phèdre ne joue donc ici qu'un rôle secondaire, dont se sert le poète pour rehausser la vertu de celui qpie fait périr un crime aveugle comme la fatalité. De là vient qu'elle n'apas l'air responsable do sa passion. C'est une maladie qui trouble sa raison. Elle fuit les regards, elle cache le délire de son agonie dans , l'ombre du gynécée ; et, ne pouvant lutter contre la colère divine, elle se donne la mort, pour ne point déshonorer , avec son époux , les enfants dont elle est
1. Dans le livre de M. Jules Girard sur le sentimefU religieux en Grècet lisez un chapitre éloquent el savant intitulé VOrphisme d'Euripide. Hippolyte combine la tradition orphique avec le culte de Diane. Son père Thésée le dit en termes formels : « Sanctifié par fiacchus, proclame Orphée pour ton maître, et pare-toi de la science de tous ses livras, vaine fumée. »
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mère^ Dans les derniers actes, son cadavre seul figure^ encore sur la scène.
Racine sabWCitue le malheiir de Phèdre A eelni d'Mippolyte. Ge qu*il doit ft Euripide et Sénèqne. «* Or, tout
autre est l'intention de Racine : il veut en efifet nous intéresser non à la victime, mais ^ celle qui la persécute ; et il y réussit sans porter atteinte au sentiment moral ; car la pitié qui la plaint sans l'absoudre reste saine, puisqu'elle se nomme la Charité. Pour mener à bien ce coup d'audace, il, fallait changer toute la constitution de la fable, et substituer le malheur de Phèdre à celui d'Hippolyte. Elle devient donc le centre de l'action : elle en soutient tout le poids ; ses transports, ses souffrances et ses remords sont la source unique d'où va découler un pathétique plein d'enseignement ; car il nous offre le spectacle de Tabîme appelant l'abîme, d^ la faut e se connaissant, se jugeant et se châtiant elle-même : en un mot, nous n'avons plus sous les yeux que le drame de la Conscience.
Il ne s'ensuit pas que Racine ne soit point l'obligé d'Euripide. Outre le sujet et le cadre de l'intrigue, il lui doit plusieurs scènes, entre autres la confession si péniblement arrachée par Œnone^ l'anathème de Thésée condamnant son fils, et certrains traits durécitdeThéramène. L'art grec lui indiquait aussi, dans le caractère de Phèdre, le contraste de la pudeur et de la passion, la résistance du sentiment moral, la honte d'une volonté vaincue, et la résolution d'expier cette défaite par la mort. Mais ce n'étaient que des germes, et le génie chrétien de Racine en a seul fécondé la vertu, jusqu'à leur plein épanouissement '.
Il s'est aussi souvenu de Sénèque ; car il s'en rapproche en mainte rencontre, notamment lorsque Phèdre laisse
1. La Phèdre d'Euripide préfère Thonneur à tout. Pour ne pas laisser un nom couvert dopprobre, elle calomnie encore Hippolyte par les tablettes que tient sa main inanimée.
^2. La Phèdre d'Euripide est pourtant moins coupable que celle de Racine. Car c'est une divinité ennemie qui a versé le poison dans son cœur. Elle succombe, parte qu'elle est moins forte que les dieux. La Phèdre française lui est dramatiquement ^périeure, parce qu'elle représente la liberté morale, entre le bien et le mal. avec «£S laites el SCS remords.
échapper l'aveu de son amour devant celui qui en est l'objet, ou bien encore lorsqu'elle transforme en pièce de conviction l'épée laiss 6e entre ses mains, enfin quand elletieni;, mourante, justifier un innocent, et rendre témoignage à la vérité *. Mais il se garde bien de dégrader son héroïne, comme Ta fait le déclamateur latin, par les ardeurs d'une convoitise cynique, et de lui prêter l'impudence de ces Messalines romaines, chez lesquelles le vice effronté s'associait aux cruels caprices de la toute-puissance. C'est ainsi qu'une habile industrie, combinant des éléments étrangers, tempère les uns, fortifie Jes autres, exclut ceux- , ci, conserve ceux-là, les associe dans une harmonieuse alliance, les anime d'un nouvel esprit, et communique à rimitatioh la puissance de l'inv ention créatrice.
ItWk Phèdre française : l'amonr, la Jalousie, le remords. Pitié iia'elle inspire. — Mais examinons de plus près ces ruses d'un art ingénieux, etx admirons comment Racine nous a rendus sympathique un personnage qui semblait ne devoir exciter que la haine ou le mépris. Ce fut en effet le problème qu'il voulait résoudre, si, comme on le raconte, il composa son œuvre pour démontrer une thèse soutenue un jour dans le salon de Mme de La Fayette, où, piqué au jeu par ses contradicteurs, il se fit fort de prouver que le malheur du crime peut être supérieur en pathétique aux épreuves de la vertu *.
L'amour, la jalousie, le remords : voilà les trois principaux traits qui caractérisent la physionomie de Phèdre. Or, ce n'était point la pas sion toute seule qui pouvait nous émouvoir en sa faveur. Au contraire, il y avait ici péril à la produire sur une scène française, puisqu'elle se réduit à l'instinct des sens, et s'emporte à un égarement dont se
1. La Phèdre grecque n*a pas ce mouvement généreux. Elle veut emporter dans la tombe son fatal secrel. Bien qu'affranchie par sa folie des lois du gynécée, elle en garde encore les habitudes, le langage, le culte extérieur.
2. Cette anecdote que nous empruntons aux AnTialea dramaliques n'a pas toute la portée qu'on lui donne. 11 ne faut pas voir dans ce chef-d'œuvre le résultat d'une gageure.
D'autres rapportent que la Ghampmcslé pria Racine de lui ménager un rôle où toatfis les passions fussent exprimées. — Cet(e occasion du dramf wt plus probable.
révolte la nature^ Ce n*est donc pas dans l'expression de ses langueurs brûlantes et de ses transports déréglés que se déclare surtout l'originalité du peintre. Nous lui saurons gré seulement d'avoir eu plus d'audace qu'Euripide, sans se permettre les témérités de Sénèque. Plus coupable que sa sœur grecque (car le dogme de la fatalité n'est chez Racine qu'un vain mot), sa Phèdre n'a cependant pas l'effronterie qui nous répugne dans la tragédie d'un rhéteur de décadence. Aussi païenne que possible par l'explosion de sa fièvre intérieure, elle accommode son langage au ^oût d'un public qu'eût offensé la crudité de la Muse latine ; et il y a là des bienséances qui sauvent tout l'odieux de la situation. C'est le triomphe d'un écrivain qui sait tourner la force en élégance, et ne dérobe rien à l'énergie du sentiment parla délicatesse de sa diction.
Quant à la jalousie qui s'ajoute aux aiguillons du désir, Racine n'en trouva pas l'idée dans les modèles antiques, puisque leur Hippoly te, fidèle à ses vœux, ne pouvait avoir d'Aricie. Tout ce côté du caractère est entièrement neuf. Or, ce sentiment devient un des ressorts les plus vivants de l'action. Comme elle se précipite, grâce à l'élan subit qu'imprime à l'événement la colère ou la vengeance d'un cœur offensé par un bonheur qu'il envie, et dont la vue lui rend plus douloureuse sa propre souffrance 1 Cette secousse redouble les accès d'un mal qui n'était pas encore incurable : elle pousse au crime une âme affolée. Au lieu d'éclater brusquement, l'orage se grossit peu à peu, et nous suivons avec un intérêt toujours croissant la progression menaçante d'une crise logique.
Mais si, jusqu'à présent, nous sommes sous le coup de la Terreur, la Pitié ne nous a point encore émus. Phèdre n'est qu'une autre Roxane infidèle à l'époux absent, et dédaignée de l'indifférent qu'elle aime. Des deux côtés toute clémence se refuse au forfait commis par le lacet contre Bajazet, par la calomnie contre Hippolyte. L'épouse de Thésée est même plus scélérate que la favorite du sultan Amurat ; car un beau-fils et non plus un beau-frère est la victime de sa passion et de ses embûches. Elle ferait donc
horreur siy Comme la sultane, elle accomplissait sa perfidie d'un cœur impassible, avec la sécurité d'un privilège ou d'un droit qui s'exerce sans le moindre scrupule.
Mais il n'en est rien; car le moraliste a compris qu'il fallait idéaliser la tradition païenne par ce sentiment chrétien^ ou plutôt vraiment humain, que Boileaii appelle
la douleur vertueuse
De Phèdre malgré soi perfide, incestueuse.
Le remords (car je n'ose dire le repentir)*, voilà ce qui distingue éminemment la Phèdre de Racine, et lui assure l'avantage dans toute comparaison ; car ses rivales sln tiques ne soupçonnaient qu'à peine, par furtif instinct, cette guerre intérieure que porte en soi tout cœur éclairé par la lumière d'une raison épurée que ne connaissait point Tâge hiêroïque. Non, dans cette barbarie du monde naissant, Ja passion ne s'interrogeait pas avec une sorte de terreur. Son empire était subi comme inévitable'. Mais la P/iérfre du XVI i® siècle n'en est plus là : aussi n y a-t-il pas scandale dans sa faiblesse qui cède à l'amère volupté d'une incestueuse espérance, et dans sa lâcheté qui consent à laisser accuser un innocent ^. Si Ton ne va point jusqu'au pardon, du moins ne peut-on se défendre de la plaindre, quand lui échappe ce cri poignant :
J*ai conçu pour mon crime une juste terreur.
J'ai pris la vie en haine^ et ma flamme en horreur *.
1. Non, il n'y a pas repentir dans l'âme d'où s'échappe ce .dernier regret avec un dernier soupir:
HSlas I du crime affreux dont la honte me suit 1
Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit I
2. Dans les Troyenntt^ Hélène se défendait ainsi devant Ménélas : c Quel senti-ment put me porter à abandonner ainsi ma patrie et ma famille, pour suivre un étranger? Prends-t'en à Vénus, Jupiter, le maître des dieux, est son esclave. J'ai donc droit à l'indulgence » (v. 987). Virgile dit: sua cuiqueDev^ fit dira libido,