LE MISANTHROPE
L — Faits historiques.
De la Misanthropie. Les devanciers d'Aleeste. Le Timon de Lucien. — <x La misanthropie, dit Platon, vient
1. n faot lire le récit de Grimarest, qui dot tenir, ces détails de Baron, présent à la scène. Nous analysons cette pièce.
2. A son convoi, une femme du peuple à qui Ton demandait quel était ce mort qu'on enterrait: c Eh ! répondit-elle, c'est ce Molière, » Une autre fem-
de ce qu'un homme, ayant ajouté foi, sans examen^ à un autre homme qu'il croyait vrai, solide et fidèle, le trouve faux, perfide et trompeur. Après plusieurs épreuves seniblables, il hait également tous les hommes, et finit par se persuader qu'il n'y a rien d'honnête en aucun d'eux« » Ce type qui devait illustrer UQtre scène ne fut point étranger à la littérature antique. Sous le nom de Timon, Athènes connut un dissipateur fameux, qui, ruiné par ses profusions, se vengea de l'ingratitude dont il était victime par le plaisir de maudire le genre humain. Retiré dans les bois comme une bête fauve, il n'y formait que des vœux homicides, et sa haine ne fit exception que pour Alcibiade, dans l'ambition duquel il voyait la perte de son pays.
Ce héros figure en un dialogue où Lucien le représente d'abord accusant Jupiter de s'endormir, au lieu de lancer sa foudre contre les insolents et les impies. Racontant au Dieu ses mésaventures, il se plaint d'être abandonné par ceus^ que ses libéralités avaient tirés jadis de«la misère, et qui maintenant passent devant lui, «comme s'ils voyaient la colonne renversée d'un tombeau, sans même lire l'inscription. » Aussi en est-il réduit à se confiner dans un désert où « il philosophe avec son boyau », pour gagner quatre oboles par jour. — Ëmu de ces récriminations, le maître de rOlympe demande alors à Mercure des renseignements sur ce personnage qui se démène au pied de THymette. — Ses infortunes ! dit le messager divin, il ne doit s'en prendre qu'à lui. Pourquoi a-t-il si mal choisi ses amis ? Pourquoi rendre service « à des corbeaux et à des vautours qui le rongeaient jusqu'au foie? » Tous ces parasites n'étaient attirés chez lui « que par l'odeur des festins. » — Malgré ce rapport défavorable, Jupiter, par caprice, ordonne à Plutus de rendre à Timon son opulence perdue. Plutus se fait d'abord prier; car il se défie d'un prodigue; pourtant il finit par obéir, et va trouver Timon, qu'entou* rent la sagesse, le courage, et toutes les vertus compagnes
me qui était à sa fenêtre et entendit ce propos, s'éeria « Gomment, milheiireuse ! Il est bien Monsieor pour toi. •
de rindigence. A peine celles-ci ont-elles aperçu le Dieu qu'elles s'enfuient au plus vite. Timon lui-même commence par s'armer contre lui de son hoyau; car à ses dons funestes qui le livrèrent à la flatterie et à Tenvi^, il préfère la pauvreté qui lui parle le langage de la franchise, et lui enseigne de mâles travaux. Cependant Mercure le décide à suivre le conseil de Plutus ; et, creusant la terre d'un coup de bêche, Timon en retire un trésor.
Aussitôt le voilà qui veut acheter tout son désert, et. y hâtir une tour où il s'enfermera, seul avec ses richesses, pour en faire son tombeau. Elle ne s'ouvrira jamais à Tamitié, à Thospitalité, à la compassion. Il y vivra comme un loup, prêt à déchirer qui l'approche. « S'il voit un incendie, loin de l'éteindre, il y versera de l'huile I Au lieu de sauver qui se noie, il le plongera au plus profond. » Mais il veut pourtant faire savoir à tous son changement de fortune, « pour que ses flatteurs se pendent de dépit. »
Cette fantaisie se termine par le défilé des mendiants qu'attire le bruit de l'or. Citons, entre autres, Gnathon, le parasite, celui-là même qui naguère présentait une corde à Timon, lorsque, dans sa détresse, il lui demandait assistance. Puis vient Philiade, un coquin dont il avait doté la fille, pour le récompenser d'avoir loué sa voix dans un fes-tin où il venait de chanter ; lui qui répondit par des coups de poing aux prières de son bienfaiteur, il vante maintenant la sagesse de Timon, et le compare à Nestor I Déméas lui succède tenant à la main un décret qui propose d'élever une statue d'or à celui qu'il ne saluait plus après ^a chute. Enfin, c*est Thrasyclès qui entame un long discours où il lui conseille, dans son intérêt, de jeter tout son argent à la mer, devant lui, à peu de distance du rivage. Mais abré* geons : cette foule devient si pressante, que Timon est obligé de faire place nette à coups de hoyau. Chassant donc ces importuns, il va se retirer sur un rocher, où il n'aura plus d'autre ami que lui-même.
I^e Timon de Shakspeare. La maladie mentale. . —
G^Bt enragé plus odieux que plaisant, nous le retrouvons encore, idéalisé cette fois par le génie, dans l'œuvre puis-
fiante, mais inégale ou déréglée, que lui consacra Shak* dpeare, et que les romantiques de 1820 eurent le tort de préférer à celle de Molière. Chez cet ancêtre d*Alceste, l'originalité n'est en effet qu'une sorte de maladie mentale^ dont les symptômes sont d abord l'optimisme écervelé tfun dissipateur, ensuite le pessimisme d'un monomane. Ses effuâions banales et ses largesses indiscrètes n'étaietit que l'ostentation d'un Philinte qui n'aima vraiment personne, puisque son cœur, comme sa bourse et sa table, s'ouvrait sans choix au premier venu. S'il fit le bien, ce fut par intérêt, pour avoir, comme un souverain, son cortège d'adulateurs et de courtisans. Il entra plus d'orgueil que de sincérité dans l'attendrissement de son égoïsme épanoui qui ne visait qu'à la popularité ; il n'a donc pas le droit de se plaindre d'avoir été dupe : car sa sottise a ménagé des excuses à l'ingratitude, et la question d'argent est seule en cause dans les malheurs mérités qu'il devrait se reprocher, au li«u de les imputer au genre humain.
Le Misanthrope Inaog^ure la eomédle de earaetères (1666). — Tels furent les devanciers de Molière, qui ne leur doit rien, puisque son Misanthrope est un grand esprit et un grand cœur, dont on respecte jusqu'aux défauts, et dont les faiblesses ne déparent point un beau caractère. Représenté pour la première fois à Paris, sur le théâtre du Palais-Royal, le 4 juin 1666, cette pièce est dans notre littérature dramatique une date aussi glorieuse que celle du Cid et à^Andromaque. Car, après le Menteur, qui ne mettais en scène qu'un travers de Tesprit, et les Précieuses i^icuks^ où ne fut esquisi^e qu'une manie passagère, elle inaugura la comédie de mœurs et de caractères, c'est-à-rdire la peinture définitive du cœur humain et de la société. « La première représentation, dit Voltaire, eut rapplaudissemeot qu'elle méritait; mais c'était un ouvrage plus fait pour les gens d'esprit que pour la multitude, et plus propre encore à être lu que joué. Le théâtre fut bientôt désert* ; et, de-
i. Dès le troisième joar, dit-il. On sait pourtant d'autre pari que cette pi«^ fut Représentée vingt et une fois de suite.
puis, lorsque le fameux acteur Baron, après trente ans d'absence, joua le Misanthrope^ il n'attira pas grand concours, ce qui confirma l'opinion où Ton était que cette pièce serait plus admirée que suivie. » On a même affirmé que Molière eut besoin de composer en toute hâte le Médecin malgré lui^ pour ranimer par cet éclat de -rire un succès languissant. Il est vrai que d'autres témoignages contredisent ces assertions, dont Torigine vient peut-être de ce que le public, s'étant mépris d'abord sur le sonnet d'Oronte, avait salué de ses bravos cette pointe finale :
Belle PbiliS; on désespère, Alors qu'on espère toujours.
On put voir dans cette erreur une protestation malveillante et un préjugé défavorable à Molière. Quoi qu'il en soit, il est du moins certain que plusieurs s'ingénièrent à prêter au poète des allusion^ dont il faut dire un mot.
Molière a-t-il représenté des orlg^inaux. eontemporalns? — Us prétendirent reconnaître x dans Aiceste le duc de Montausier, dans Philinte Chapelle % dans Célimène Airmande Bejart*, dans Oronte le duc de Saint-Aignan*, dans Acaste et Clitandre le. comte de Gruicbe et Lauzun, dans Êiiante et Arsinoé Mlles de Brie et Duparc*. Sans nier certaines analogies frappantes ou lointaines qui attestent, comme on doit s'y attendre, que Molière aimait à peindre d'après nature, nous estimons cependant qu'il ne convient pas de serrer de trop près ces ressemblances dont la précision ne s'accorderait point avec les procédés d'une conception puissante qui visait à réaliser des types plutôt que des portraits. Que Molière ait utilisé son expérience, on n'en saurait douter. Mais sa fantaisie usait librement
1. Épicurien aimable qai mourat en I686,'et dont Molière disait: c Vous pro« diguez vos agréments à tout le monde ; vos amis ne vous ont plus d'obliga» tion lorsque vous leur donnez ce qne vous livrez au premier Venu. »