‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 188 sur 193 · Le texte n'en est pas parrenu jusqu'à nous · texte numérisé non relu

Le texte n'en est pas parrenu jusqu'à nous

2. A' ant Molière, Louis le Jars (la Pueelle, 1562), Jean de la Taille (les Corrivavœ, 1562), Pierre La Rirey, et Cyrano de Bei-gerac (le Pcrfantjou^), avaient fait des comédies eo ^rose.

réussit quand même, grâce à Témoi que causa la cabale de» dévots ligués contre l'auteur du Tartuffe. Or, cetta fois, le stimulant d'une question religieuse n'existant plus, les partisans de Téiiquette dramatique regardèrent comme une déchéance du genre ce qui n'était ici qu'une suprême convenance.

En effet, nous ne croyons pas, sur la fol de Voltaire, que Molière se proposait de mettre sa prose en vers, et qu'il y renonça, faute de loisir, ou sur l'avis de ses comédiens qui voulurent jouer la pièce telle quelle. Un poète pour qui les servitudes de notre prosodie étaient un jeu n'aurait pas reculé devant les contraintes d'un travail qu'il eût estimé nécessaire. Mais il jugea plutôt, et, selon nous, avec raison, que la nature de son sujet, et la façon dont il entendait le traiter, s'accommoderaient mal de la rime et de ses entraves ; car il y a des plaisanteries de prose et des plaisanteries de vers. Or, on se figure difficilement le tour de force qui consisterait à réduire aux gênes du mètre et du rythme l'inventaire des nippes qui entrent dans le prêt usuraire d'Harpagon, ou son dialogue avec la Flèche, ou les doléances de maître Jacques, ou le monologue de l'Avare, et tant d'autres scènes qui exigeaient les libres saillies d'une franchise toute populaire ^

I<e sojet parut sombre, dans son apparente f^aleté. — En même temps que la nouveauté de la forme déroutait les amis de la tradition, l'impression morale du spectacle contribua peut-être à la froideur du sentiment public ; car il faut bien avouer que l'ensemble de la peinture est assez sombre, malgré les vifs éclats de rire qui la traversent. La sympathie ne sait guère à qui s'attacher dans cette fable où nul personnage, sauf Mariane, ne mérite estime ou affection. Une fille sans mère que persécute un père sans entrailles, un fils qui le vole, ou le bafoue, un intendant qui le berne et joue dans la maison un rôle équivoqu'e, des valets qui détestent leur maître et le honnissent, un

1. Le préjugé qui repoussait remploi de la prose dans la haute comédie fut si lo a:* qUc, cent ans après, en 1775, un sot nommé Mailbot osa porter la main' sur la proâ;; de Molière, et la traduire en vers.

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tourtier d'usure, et une entremeUeuse t voilà le cortège d'Harpagon. Toutes les couleurs sont donc poussées au ;ioir dans ce tableau ^ù la nature est tellement offensée que la gaieté même a comme un arrière-goût d^amertumc. Aussi Groethe a^t-il pu dire : « Entre toutes les pièces de Molière, ÏAvare^ dans lequel le vice détruit la piété paternelle et filiale, a une grandeur extraordinaire, et est^ à un haut degré, tragique. » Ne serait^t^e point la raison secrète qui troubla led eonlempoi*ains? Mais la postérité ne s'est pas méprise sur ces apparences, et la revttibcbe de son admiration a confirmé le Jugement porté par Boiléau, s'il faut du moins en croire sa réponse à Racine qui lui disait un jour i «c Je vous tis dtsmièrement à k pièce de Molière; et vous étieï seul à rire. * -^ «c Je vous estime trt^p, repartit le Maître, pour penser que vous n'y ayez pas ri vousmême^ du moins intérieurement ^ »

lié» Oe«ÉUi«lei^« ûe MMétt-. ttotsiNibert. Ia ItUr^f. Ii'JlLvl«>ai«î; Md^pe éé V^»^*- ^iti «tttthédlts Italléttihe. — Ge

n*ét^t point k premièi^ fois que le théâtre flétrissait TAvarice, et Molière complaît de nombreux devanciers. Aussi n'a-t^il jamais plus largement usé du droit de'prendte son bien où il le IrOùvait. Sans parier des traits de nature que lui offrit la chrô)iiqne contemporaine S on a donc pu relever bien des réminiscences qui se mêlent adroitement à la verve de «on invention personnelle. Disons d'abord un mot des emprunts les plus voisins, par exemple de la scène où le fils d'Sarpagon reconnaît son père dans l'usurier qui le mine \ Il est constant que cè motif fut suggéré par la BêMe Pki^ideu^ dé l'abbé de Boisrobert qui lui-

1. A la mort de Molière, l'Avare avait es 47 feorésentatioss. Il fut joué 197 foit ^.oiis Lt)tiis XlV, 305 foissouB Louis XV, 172 Tois de 1774 k 1814, 466 fois de 1814 â 1870.

La premièfe édition de cette comédie est datée dé 1669^ Elte parut en un in-12 de 150 pages, chez Jesto Ribou, au t^alais, Vis-à-vis la porte de la Sainte-Cbapelle*

2: Citons, eBtre àutl>es, le lieutenant ok^iiAinel Tardieù et sa feinine dotit Tavarice légendaire fut oemsurée par Boileaii. «Pour tous valels, ils n'avaieftt qu'an cocher, dit Tallemant ; le carrosse est si méchant et les che vaux aussi qu'ils oe peuvent aller. » Ils furent assassinés le 24 août 1665. On parle aussi du cardinal Angelotto Mtonàé iiàr smi palefrenier, une nuit qu'il toi ait l'avoitie de ses chevaux.

S. Acte II, scènes i et u. Comparer la Belle Plaideusej acte I, scène viu.

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môme le dut à une anecdote fort accréditée sur le président de Beny et son fils. C'est de la même source que procède l'amusante idée du mémoire fantastique où sont énumérés, « parmi tant de vieux rogatons, un luth de Bologne, un trou->madame, et une peau de lézard, de trois pieds et demy , remplie de foin ^* »

La RiToy fut mis aussi à contribution*. Dans sa comédie d«a EqpritSj il exprimait, à la suite de Plante, le désespoir d'un ladre qui cache dans un trou une bourse de deux mille écus, la retrouve pleine de cailloux, et veut alors faire emprisonner la ville et les faubourgs. Ici Molière imita du moins le romanesque ressort par lequel se dénouait cette intrigue ; car l'apparition du père de Valère et de Mariane est le pendant de l'exilé huguenot qui surgissait à propos pour marier sa fille à Ergaste, le fils du vieil avare Severin. Dans la Veuve du même poète se rencontre également une aventurière, nommée Guillemette, qui a des airs de parenté avec Frosine '.

Il est vrai que ce type appartenait depuis longtemps au répertoire italien, dont Molière connaissait à fond toutes ~ les finesses. Dans les SupposiU de l'Ârioste, rëcomifleur Paeifile s'était avisé déjà d'exploiter la chiromancie, pour flagorner le docteur Gléandre, et lui persuader « qu'étant d'une pâte à vivre cent ans, il mettroit en terre ses enâmts, et les enfants de ses enfants. » A en croire le Ménagianaj et surtout les Observations de Ricooboni sur le génie de Molière^ la liste de ses créanciers étrangeiB serait encore plus l<»igue. C'est ainsi qu'il faudrait chercher dans

1. Voici les Ters oà Boisrobert fait un ioTentaire analogue :

Il fournit le surplus de la somme en guenons, En fort beaux perroquets^ en douze gros canons, Moitié fer, moitié fonte, et qu'on vend à la livre: Si TOUS voulez ainsi la somme, on vous la livre.

3. Pierre La Ritey (1646-Kli) appartenait à la famille des OiwiUi (Les Arrivés), célèbres imprimeurs de Venise et de Florence. Il s'était établi à Troyes, où il devint chanoine. Il est Tauteur de comédies facétieuses : le La^tkiû, la Veuve, les Esprits, le Morfondu, le Jaloux, la Conètùnce, les TV^mpeura et le FidHe.

3. Elle dit an vieil Ambroise, amoureux de k Veuve : c Madame Clémence vous ■ aime comme ses menus boyaux. »

r Amante patito^ Tancètre de Valère ; car il y a là un certain Lélio qui, amoureux de Flaminia, fille de Pantalon riche banquier de Venise, se met au service de ce vieillard pour arriver sûrement à ses fins. De plus, la Cameriera nohile (la femme de chambre de qualité) aurait fourni le germe de deux scènes, celle où Maître Jacques fait le brave, comme Ârlecpiin, jusqu'aux coups de bâton administrés par Valère, et celle où le cocher 'd'Harpagon s'ingénie, comme Scapin entre Pantalon et le docteur, à réconcilier le père et le fils, en leur persuadant que chacun d'eux cède à l'autre sa maîtresse. Quant à cette rivalité d'amour, ce n^était pas une combinaison nouvelle au théâtre; car on la rencontre dans la Discreta Enamorada de Lope de Vega '. Il est vrai que Molière fut assez en fonds pour imaginer à lui tout seul cette situation que, cinq ans plus tard, en 1673, Racine transporta dans Milhridate, et rendit tragique, sans que personne le lui ait reproché comme un plagiat. Pour épuiser l'enquête, il nous faudrait ajouter que la Sporta de Gelli eut encore l'honneur de prêter à Molière un de ses traits les plus populaires, ce fameux sans dot qui passe aujourd'hui pour être sa propriété définitive '.

l/AuIolaria de Plante. li'aYare par aeeiden t. lie savetier dé la Fontaine. Le Vnl teins d'Horaee. Originalité de

iHolière. — Mais laissons ces bagatelles de la petite érudition, et abordons VAululaire, seul modèle qui mérite d'entrer en comparaison avec V Avare *. Pour savoir dans quelle mesure le thème dramatique de Plante a été renouvelé par Molière, il convient d'analyser brièvement la pièce antique.

1. Il fut jooé à Paris sods ce titre: Lelio et Arlequin, valeU dans la même maison ,

2. On cite encore une comédie de Chevalier (1662): les Barbons amoureux et rivaux de leurs fils.

3 N'abusons pas de ces rapprochements . La plupart des comédies italiennes dont il est ici question furent des impromptus, dont les canevas mobiles n'avaient rien de fixe, et variaient selon le caprice des acteurs qui pouvaient y glisser, après coup, leurs improvisations. Aussi peut-il se faire que Molière ait été imité, là où il semble imitateur. Son Avare n'avait-il pas une renommée européenne? > 4. VAululaire fut composée vers Tan 195, sous le consulat de Caton. Plante y fait allusion à l'abrogation de la loi Qppia. Le sujet dut être emprunté à un modèle grec ; mais les détails de mœurs ou de coutumes sont romains*

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Ainsi que le titre l'annonce, elle ne roule que sur la découverte d'une marmite pleine d*or qu'a trouvée le pauvre Euction, mais pour son malheur, puisqu'elle sera comme la furie vengeresse qui le punit de sa dureté cruelle envers les siens et envers lui-même. D'abord, elle ne Tenrichit pas : car il n*ose toucher à ce trésor que sa vigilance n'empêchera point de passer, ainsi que sa fille, en des mains étrangères. Depuis qu'il le couve des yeux, sa négligence paternelle a été si coupable qu'il va bientôt devenir grànd-père, à son insu. Cependant, un riche voisin, d'âge mûr, est assez confiant pour lui demander la main de Phédra, dont le cœur est engagé dans d'autres liens. Euclion, qui s'imagine que le prétendant a flairé ses écus, commence par se défier de ces avances, et les repousse; mais, l'honnête Mégadore ne soufflant pas un mot de la dot, il cesse de refuser son consentement. Alors, ce gendre généreux commande à ses frais un grand repas de noces, et remplit la maison d'Euclion d'une légion de cuisiniers enrôlés pour les apprêts de la fête. A cette vue, redoublent les transes du malheureux. Parmi tant de fripons, comment sauver sa cachette ? Le bois sacré de Sylvain est tout proche, et il y court : mais le cri d'un corbeau l'agite de noirs pressentiments ; il émigré donc vers le temple de la Bonne-Foi. Vaine précaution ! car un coquin d'esclave, qui le guettait, déniche et dérobe la marmite. Aussi quel désespoir ! Jugez-en par ses cris dont l'explosion est un chef-d'œuvre de pathétique plaisant : sa colère est de la rage, sa douleur de la démence. 11 s'en prend aux dieux et aux hommes; il ferait pendre amis et ennemis, puis luimêrnle après eux.

Pour comble d'infortune, voici que, dans le paroxysme de sa fureur, survient tout à coup le jeune indiscret dont les galanteries ont compromis l'honneur de sa fille. C'est le neveu de Mégadore. Après avoir tout avoué à son oncle qui lui a tout pardonné, il se présente devant Euclion pour confesser sa faute, et la réparer, c'est-à-dire pour demander la main de celle qui va le rendre père. Mais, aux premiers mots de sa prière, Euclion, qui est sous le

coup d'une idée fixe, ne peut se douter qu'il y Ait eu un autre rapt que celui de son trésor. De là le mémorable quiproquo dont Molière a tiré si bon parti. Le dénouement, chacun le connaît : le vrai voleur, c'est l'esclave de Lyconide, le séducteur de Phédra. Aussi, tout s'arrange. Une fois sa marmite rendue, l'Avare se métamorphose même en un père de famille affectueux et libéral, qui ne s'oppose point au bonheur des deux amants : car il les marie, et les dote de son trésor. Telle est du moins la conversion annoncée par un prologue de Plautê, et fidèlement accomplie par son continuateur, Urceus Godrus, ce latiniste Bolonais qui, au quinzième siècle, dêa compléter une Qeiltre mutilée par le temps ^

Cette conclusion suffirait à nous avertir de la différence qui sépare les deux piècei^. Sans doute Molière doit à Plante plus d'un incident ingénieur, plus d'un détail plaisant'. Mais il y a entre euïla distance qui existe entre la comédie de situa* tiens et la comédie de caractères.Dans Y A ulufaire^ae n'est pas le vice d'Euclion qui produit les péripéties du drame ; car cet indigent qui a trouvé de l'or est victime d'une sorte de fatalité : il subit la vengeance du Dieu Lare qui a voulu châtier en lui l'oubli de ses devoirs religieux. Sa parci>monie a d'ailleurs son excuse dans une longue habitude de là pauvreté. Mis par le hasard en possession d'une grosse somme dont il ne sait que faire, il est plutôt soucieux que ladre; ou, s'il le devient, c'est moins par tempérament que par la faute de cette aubaine inattendue qui l'éblouit, l'embarrasse, le trouble, l'affole, et finit par détruire l'équilibre de sa raison. En cela il ressemble bien moins à Harpagon qu'au Savetier de la Fontaine, dont la gaieté, l'appétit et le sommeil ont disparu,

1 . Quelques vers isolés conservés par Nonius antoriseat ce dénouement, dont se iliM« le dieu Lùre qui a touIu récompenser Phédra de sa dévotion, et punir EucUon de sa négiigenee religieuse. Ceci est bien romain. Voir l'édition de M. Benoist (Hachette).

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