‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 189 sur 193 · On pourra comparer les scènes suivantes · texte numérisé non relu

On pourra comparer les scènes suivantes

Av: I, 3; Aul: I, i. IV, 4, (la servante chassée). Avï I, 7; Aul: H, 2, (les allées et venues d'Harpagon veillant sur sa cassette). Av: IV, 7; Aul: IV, 9, (le monologue de l'avare). Av : V, 3 ; Aul : IV, lo, (le quiproquo).

MOLIËHE. 459

Du momdtit qu'il gagna ce qui cause noâ peines.

Non, sa monomanie soudaine n'a pas de racines : reffet peut cesser avec la cause. U eu sera de lui comme de Vulteius Menas qui recouvre la santé du corps et de l'esprit, dès qu'il a renoncé à ses arpents de terre^ ainsi que sire Grégoire à ses cent écus^ Voilà pourquoi M. Naudet dit avec justesse que, dans l'Aululaire, la Marmite est le principal personnage, et &it à elle seule l'unité de l'action. On doit même conyenir que la guérison d'Suelion n'a rien d'invrai^semblâble, lorsque^ pour se délivrer de ses transes, il donne tout à coup cet or qui fut sdA génie malfaisant *« i)onc, é'il faut admirer chez Plaute k verve du dialogue^ ne lui demandons point une profondeur d'observation qui est ia gloire de Molière. Surtout^ ne voyons pas des em» prunts habilement déguisés dans l'émulation d'un génie qui, même en imitant, reste créateur ; car, tout ce qu'il touche^ il le rend sien, et c'est encore la nature qu'il étudie dans les livres. Ce qui était bon devient aiorts excellent ; ce qui était obscur brille détormeis en pleine lumière. Sa copie honore l'original, ou le fait oublier ; et son théâtre mérite ainsi d'être à son tour ube source commune où les maîtres de ia scène ne cesseront pas de puiset l'inspiration *.

Et. — Étude littéraire.

Ia ««iniédie Ae «ttftietéren.Ije^oti uMlve^iMlle.-^Détouler les eoneéqu^ces d'un vice dont la contagion étend ses ravages sur toute une famille : telle est l'intention de

1. Plaute n'a pas Toula intituler sa pièce Avarua, comme il avait appelé (fau- ^res comédies Pseadoluèf MUm gloriosus. « Si les Grecs, dit M. Benoist, avaient pu entrevoir ce qne doit être U comédie de caractères, les Romains n'y pensaient pas. Cette conception abstraite n'aurait pas été comprise de ses contemporains. »

3. Tfiè 'miser est le titre d'une imitation faite, le 5 février 1671, par un Anglais nommé Shadwell, dont l'impertinence émut la bile de Voltaire. L'œuvre parut donc du vivant même de Molière. L'auteur osait dire que nos meilleures pièces maniées par les pires écrivains de son pays y gagnent beaucoup.

En 1732, Fielding, Tauteor de Tom Jones^ qui avait plus d'esprit que Shadwell, et ne s'en croyait pas tant, traduisit VAvare avec succès. Il disait dans son prologue: CE Le poète est sauvé, s'il laisse Molière sain et sauf. »

'Molièçe. Le caractère d'Harpagon, voilà le grand ressort qui met Tintrigue en mouvement. Or, il ne s'agit plus ici, comme chez Alceste, d'un travers exceptionnel qui n'entame pas la droiture, et ne nuit à personne, ni comme chez don Juan d'un libertinage raffiné dont l'insolence ou la fatuité sent ses privilèges de grand seigneur, ni comme chez Tartuffe d'un fléau social qui tient aux mœurs d'une époque plus qu'aux entrailles de la nature humaine ; car l'avarice est une peste qui s'attaque à toutes les classes, et dont le germe peut se développer dans tous les temps. On voit par là que cette pièce a sa physionomie distincte dans le théâtre de Molière, et que jamais il n'a proposé plus directement une leçon plus universelle.

Importance du mliieu. Il faut qa*llarpa§^n soli rlelie. Piéf^es tendus A son vice. Ilffantqn'll soit père. Scandale flagrant. — Or, pour la rendre saisissante, il lui fallait choisir un milieu*propice à la culture et au parfait épanouissement d'une maladie dont l'exemple pût être offert comme le cas le plus digne de notre étude. Le nom seul de son personnage nous en avertit d'avance. Harpagon! ce mot expressif ne dénonce-t-ii pas le grappin de ses doigts crochus ? Avant môme qu'il soit entré en scène, chacun le connaît déjà. Nous savons que son fils s'endette parce qu'un père lui refuse le nécessaire, que sa fille se laissera séduire, parce qu'il voudrait s'en débarrasser sans lâcher un sou de dot, que ses valets sont menteurs et filous, parce qu'il rogne sur bêtes et gens jusqu'à les faire mourir de faim. G'e^t pourtant un bourgeois opulent, quia pignon sur rue, et que les exigences de sa condition connue de tous réduisent à soutenir son rang, au moins en apparence. Il a donc un train de maison ; et l'on a même blâmé Molière de lui avoir donné ces dehors de la richesse. Étrange critique! car il faut être vraiment aveugle pour regarder comme une maladresse une des plus fécondes ressources de l'intérêt comique.

Sans doute il est certain qu'Harpagon n'aurait point ce cortège dispendieux, s'il n'avait consulté que ses goûts. Mais la notoriété de la fortune léguée par ses pères lui

transmettait l'obligation sociale de paraître, et le condamnait, par respect humain, à faire devant le monde une certaine figure. Il s'est donc trouvé, malgré lui, enchaîné par ce lien dont il enrage ; car un vicieux n*est pas toujours libre de l'être à sa manière, et l'héritier d'un beau patrimoine qui, depuis longtemps, s'étalait au soleil ne pouvait brusquement déchoir de son état, au point d'afficher la même lésine que l'obscur artisan d'un pécule ignoré. Mais, loin d'y perdre, la peinture de son avarice ne fera qu'y gagner. Elle sera d'autant plus éloquente qu'il vit chichement au milieu de l'abondance, et que sa soif d'acquérir est irritée par la possession même. S'il avait toujours langui dans la misère, son esprit de sordide épargne aurait des circonstances atténuantes, et il serait à plaindre plus qu'à mépriser. Mais le scandale est révoltant chez ce millionnaire qui, loin de jouir, amasse pour .enfouir, se frustre lui et les siens de l'indispensable, ne recule pas devant les plus ignobles pratiques pour assouvir sa convoitise, et, regorgeant d'or, se tue à la peine pour grossir ce monceau d'écus auxquels il sacrifie honneur et famille, tout en un mot jusqu'à lui-même.

U y aura là d'autant plus de pièges tendus à la cupidité de ce maître quinteux et brutal, de ce père égoïste et tyrannique, dont le cœur est aussi fermé que la bourse, soit pour ses gens auxquels il apprend l'imposture et la fraude, soit pour ses enfants qu'il forme à la défiance et à la dissimulation, parce qu'il les traite en ennemis. Ainsi, au lieu du spectacle abject et monotone d'un usurier qui justifie sa vilenie par de faux semblants de pauvreté, nous suivrons le développement progressif d'un caractère susceptible de nuances variées comme la situation qui met sa honte en relief. La physionomie aura donc tout son jeu ; car nous assisterons aux effets engendrés par la fureur d'une passion qui, loin d'être un accident fortuit, a son principe dans le sang, et, invétérée par l'habitude, se tourne en une folie incurable. Tous les accessoires qui l'entourent seront des témoins accusateurs qui déposent contre lui. S'il a des chevaux, les pauvres bêtes sont inca-

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paDies démarcher; elles n'ont pas même de litière : il leur fait « observet* des j eûnes si austères que ce |ie sont plus lien que des idées, ou des fantômes, ou des façons de chenaux. Gomment traîneroient-iis un carrosse? ils ne peuYént plus se traîner eux-mêmes. » S'il a des laquais, ils ne sont ni vêtus, ni nourris ; il les gourme, il les frappe et les ou* trage comme des voleurs bons à rouer. S'il a un intendant, c'est parce qu'il exerce gratuitement a de perpétuels contrôles sur le pain et le vin, le bois, le sel et la ehan«delle. » S'il donne un repas, il voudrait régaler son monde, sans bourse délier.

Quant à ses enfants, il ne songe qu'à s'en défaire, au meilleur compte. Lorsque Frosine lui dit qu'il lea mettra en terre, il sourit d'aise et s'écrie •: « Tant mieux v 1 II re* grette qu'Élise ait été jadis sauvée d'un naufrage, et que Yalère ne l'ait pas laissée se noyer. « C'est une mauvaise herbe qui croit trop vite. » Il délègue à un domestique ce toute l'autorité que le ciel donne à un père » ; et, pour se délivrer d'une tutelle onéreuse, il sacrifie sa fille à un vieillard. « Sans dot », ce mot lui tient lieu « de beauté, de jeunesse, de naissance, de sagesse et de probité, » Il ne se soucie même pas des « accidents fâcheux auxquels expose la trop grande inégalité d'âge, d'humeur et de senti*ments. » Car l'honneur lui est indifférent, et tout sens moral est anéanti dans cette âme vénale dont la bassesse finit par devenir repoussante. Pris en flagrant délit d'usure cynique, il n'y voit de honte que pour l'emprunteur qui se ruine; et, quand il reconnaît en lui son fils» il confesse « qu'il n'est pas fâché de cette aventure; car il tiendra l'œil plus que jamais sur toutes ses actions. » Plus tard, lorsque Cléante lui dira froidement : «c Si vous ne me don-* nez pas Mariane, je ne rendrai pas la cassette, » il ne comprend nullement l'impudence d'un tel langage, et accepte le marché sans indignation; car en lui le père est mort, et ne sait pas plus se faire respecter que se faire aimer.

li'aTarlce loi desAéehe le eoBnv, loi aYea^le l'e«|^rii. — Il devient dupe et eomiqae. — Non seulement l'ava-

rice dessèche son cœur; mais elle éteint en lui toute clairvoyance d'esprit, et cela précisément à l'heure di il en aurait le plus souvent besoin. Étant dupe de tout ce qui flatte sa manie, il tombe alors en de grossiers trébuche ts. Si Valère a joué sans péril sa comédie d'intendant^ c'est qu'il avait un complice dans la passion de celui qui n'a pas distingué le suborneur sous le masque d'un adulateur intéressé. 11 a donc pu « charger la complaisance », et forcer impunément la note jusqu'à la moquerie la plus transparente, parce que tout vice est sottise, et croit volontiers à ce qu'il désire. C'est aussi la raison qui du premier coup accrédite le mensonge de maître Jacques dénonçant comme voleur de la cassette l'intendant qu'il jalouse, et dont il veut se venger. Pour être cru sur parole, il lui suffira des artifices qui réussissent à Éraste auprès de M. de Pourceau gnac^ Voilà comment Harpagon ^rencontre son châtiment dans sa faute même. Or, il n'en eût pas été de la sorte, si nous n'avions sous les yeux qu'un vulgaire pince« maille aussi rebutant sur Ja scène que dans le monde.

Il faut 4|n' Harpagon devienne amonreox et rival de son fila. — li'odieox et le eomiqae. — Mais jusqu'à présent le drame ne se serait point engagé si l'avarice d'Harpagon ne se compliquait d'un amour sénile, qui va le rendre le rival de son fils. Ce n'est pas la première fois que Molière représente la galanterie d'un vieillard ; mais jamais il n'y a mis autant de sincérité. Dans VÉcole des maris, Âriste n'a pour Léonor qu'une affection paternelle. Le Sganarelle du Mariage forcé n'est qu'un célibataire ennuyé de son isolement. Quant à M. Jourdain, sa liaison se compose de vanité : il ne vise qu'à se donner ainsi l'air d'un gentilhomme. Or, chez Harpagon, le sentiment est sérieux et profond. Lui qui dut jadis faire un mariage d'argent, et ne vit dans la perte de ssi femme qu'une bouche de moins à nourrir, voici que, sur le tard, il se laisse prendre par un

1. Poureeatt^naOf I, tt. — a Le commissaire. De quelle couleur est la cassette? -> Maître JacqueI. N'est-elle pas rouge ? — Harpagon. Non, grise. — Maître Jacques. Eh oui, gris-rouge; c'est coque je voulois dire. — Harpagon. Il n'y a point de doute. C'eet elle assurément.... »

caprice auquel il s'obstine avec rentêtement d'un vieillard égoïste. La Bruyère nous parle des hommes qui commencent par Tamour, continuent par Tambition, et finissent par Tavarice, parce qu'il leur faut alors une passion sédentaire. Que ce soit, en effet, Tordre habituel des choses, nous ne le contesterons pas. Mais pourquoi donc ceux qui commencent par l'avarice ne suivraient-ils pas la marche inverse, de manière à finir par l'amour? Ge serait invraisemblable, dira-t-on ; car il y a contradiction entre ces deux faiblesses qui s'excluent ou se combattent. Nous pourrions répondre avec Pascal qu'il arrive à l'amour « de rendre un avaricieux libéral », et que par conréquent Ha^ pagon a le droit de se démentir en aimant une fille pauvre, comme le rigide Âlceste en recherchant la main d'une coquette. Mais à quoi bon opposer des arguments psychologiques aux vaines chicanes qui, depuis deux siècles, se perdent dans les explosions de l'applaudissement public? Bornons-nous à dire que les tendres soupirs d'Harpagon étaient nécessaires au portrait» ne fût-ce que pour égayer un peu des impressions trop fâcheuses, et mêler le comique à Todieux.

En effet, rien de plus plaisant que cette nouvelle épreure où la lésinerie du prétendant est aux prises avec son amour. Qui donc pourrait y trouver à redire, en face de tant de scènes si amusantes où le rire éclate à toute volée, par exemple, quand le front d'Harpagon se rembrunit ou s*éclaircit, selon que Frostne lui demande de Targent, ou lui prodigue des louanges auxquelles il ouvre des oreilles ravies? Quoiqull se complaise à sa chimère, le caractère ne se déconcerte pas. Autant il est faible pour les douceurs qui caressent son illusion, autant il tient ferme contre les attaques dont sa bourse est menacée. S'il est assez sot pour boire à longs traits les compliments adressés à son teint frais et gaillard, il se garde bien de les payer. Quand la fine mouche lui fait le compte de la dot imaginaire que lui vaudront les vertus de Mariane, il n'entre pas dans ces calculs, ce Car encore n'épouse-ton point une fille sans qu'elle apporte quelque chose 1 » Il faudra donc que k

mère c< s'aide un peu, fasse quelque effort, qu'elle se $aig^ne

pour une occasion comme celle-là. » A plus fort raison

sera-t-îl au supplice, lorsque Tespièglerie de son fils fera

passer un diamant de son doigt à celui de Mariane. Il

s'élancerait volontiers pour arracher le précieux bijou à la

main qu'il embellit, malgré lui. Bref, il est clair que les

beaux yeux de sa cassette finiront par être les plus forts.

Aussi, dès qu'il l'aura perdue, tous ses instincts de nature

prendront-ils une irrésistible revanche. On le verra bien

quand le soigneur Anselme reconnaît son fils dans Valère,

et sa fille dans Mariane. Toutes ces aventures romanesques

Harpagon les écoute sans mot dire. Il consent au double

mariage pourvu qu'on lui restitue son trésor; puis, sûr

qu'il ne payera pas son habit de noces, les frais du mariage,

el les écritures du commissaire, au lieu d'aller, comme les

autres, porter sa joie chez la mère de Yalère, il court vers

sa vraie, sa seule maîtresse ; il va revoir « sa chère cassette* ».

L'action procède da caractère. — Les figures secondaires. — Résumer le caractère de l'Avare, c'est expliquer m l'action et tous ses épisodes, sauf son dénouement sentimental. Car il est la clef de voûte qui soutient l'édifice. La grandeur de cette création est telle que les autres personnages semblent offusqués par son ombre. Aussi, bien qu'ils soient très vivants, nous suffira-t-il de les grouper dans une rapide esquisse. Tous ojit ceci de commun qu'ils concourent à faire valoir la figure d'Harpagon, et jouent en quelque sorte près de lui le rôle d'agents provocateurs.

Clèante. — A père avare fils prodigue. -^ Volière ne

Teui pas l'absoudre. — Yoilà pourquoi Gléante ne pouvait guère nous être sympathique. Le poète voulant nous montrer les contre-coups du vice paternel dont il est la première victime, il faut nous résigner à la gradation qui le mène de la colère à l'impertinence et à la révolte. Pourtant, son naturel n'était pas mauvais : il a même du cœur, puisqu'il s'est laissé toucher par ce Tadorable honnêteté » d une jeune fille à laquelle il s'intéresse, à cause des soins

I. Molière se garde bien de le conTertiri comme TEucIion de Piaula.

tTUDES LITTÉ'- AIRES. ~ 1—30

aont elle entoure « sa bonne femme de mère », La délicatesse ne lui manque pas non plus. Ne serait-il pas heureux de « donner adroitement quelques petits secours aux modestes nécessités d'une vertueuse famille »? Mais la sécheresse et la cruauté d'un père dénaturé ont compromis ces généreuses inclinations. S'il se jette à corps perdu dans les dettes, c'est donc la faute de son tyran plus que la sienne. Comment ne pas crier sous l'étau qui le serre jusqu'à l'étouffer? Après tout, il regimbe parce que des rebuffades et les menaces du bâton le poussent à bout. Si encore cette persécution était franche ! Mais, pris au piège le plus déloyal, il se croit en cas de légitime défense, et il riposte à une perfidie par une insolence, ou, ce qui est plus grave, par la froideur d'une ironie goguenarde. Pourtant, je ne lui pardonne pas le recel de la cassette, ni ie chantage qui s'ensuit, ni surtout ce mot impie : « Et l'on s'étonne après cela que les fils souhaitent que leurs pères meurent! » Mais voilà l'œuvre d'Harpagon! Il a. dépravé ce jeune homme de vingt-deux ans qui ne demandait qu'à tourner vers le bien « son impatience, son impétuosité de désirs », l'ardeur <c de ce sang chaud et bouillant » dont les élans ne permettent « rien de rassis, ni de modéré * ».

Élise. -— Situation fan«se. — Circonstances tLité^ suantes. — Yalère. — fllariane. — fllaltre Jacques. — Ne

soyons pas non plus trop sévères pour Elise, sa sœur, bien qu'elle se prête à une situation fausse, en tolérant Ja ruse de Valère qui s'est introduit au foyer paternel, sous le titre d'intendant, pour lui faire une cour clandestine. N'oublions pas que cet amour est de la reconnaissance envers celui qui l'a sauvée d'un naufrage. D'ailleurs, elle rachète ce tort par sa réserve, son respect filial, la droiture de ses intentions et la dignité de sa tenue. Ce qui la distingue des Isabelle, des Lucile et des Henriette, c'est le sérieux qui parfois attriste sa grâce. Privée de sa mère, rudoyée par un père brutal, livrée à elle-même sans autre sauvegarde que sa vertu, sans autre confidente qu'une vieille

1. Ce sooi les expressioas deBoâsuei caraclériMuii uu jeuua homme de niog^-^^^-

lAB.

servante, elle a de bonne heure connu la souffrance ; et, par la violence faite à son cœur, Harpagon est encore responsable des armes dont elle use pour se défendre. Notice indulgence entre donc dans les intérêts de Valère, malgré son déguisement équivoque, et ses flatteries outrées dont la seule excuse est leur excès même : car elles ne sont plus ' dès lors qu'un persiflage, et par suite la censure indirecte du benêt qui confond la fausse monnaie avec la bonne. Du reste, il n'attend qu'une occasion pour jeter le masque, reprendre son rang, protester fièrement contre des soupçons outrageants, et sauver une seconde fois sa chère Elise, dont il est la providence.

Les autres acteurs secondaires mériteraient aussi un léger coup de crayon : car ils contribuent à l'harmonie du tableau, et à son effet moral, les uns par contraste, comme le seigneur Anselme, ou Mariane dont le charme touche même un Harpagon; les autres par leur coquinerie, comme Frosine qui sent la corde, ainsi que ses compères les Sbrigani et les Scapins. Mais, faute d'espace, signalons du moins au premier rang cet incomparable maître Jacques qui, sous sa casaque de cocher ou son tablier de cuisinier, est surtout un profond psychologue sachant tourner toutes ses déconvenues en belles théories de sagesse pratique^.

Critique littéraire de Féoelon. — La prose de niolièrO.

— Reproclie d'invraisemblance. — L'optique tliéâtrale>

— Sans nous attarder plus longtemps à l'analyse, hâtonsnous d'en venir à des critiques sur lesquelles il nous reste à dire un mot. L'une intéresse la forme, et s'auto rise du nom de Fénelon qui, reprochant à Molière « les phrases les plus forcées, les moins naturelles, et une multitude de métaphores voisines du galimatias », ajoute cette restriction : « L'Avare est moins mal écrit que ses pièces en vers. » Puis, aggravant l'injure de cet éloge, il l'accuse encore de « forcer la nature et d'abandonner le vrai--

1. Batta par Harpagon, pour lui avoir dit ses vérités, qu'il désirait entendre, it se console en s'écriant: c Eh bieni ne Tavois-je pas deviné? Vous ne m'avez pa» voulu croire. » La sincérité étant un mauvais métier, il y renonce, et ment avecr conscience. Cela ne lui réussit pas mieux, et il prononce ce dernier mot : c On me donne des coups de bftton pour dire vrai, et on veut me pendre pour mentir, »

semblable^ ». Précisant ce blâme, des Aristarques d'outre- Rhin ont découvert, par exemple, qu'on ne saurait admettrela crédulité avec laquelle Harpagon donne en plein dans tous les panneaux que lui tend ou la raillerie de Yalère qui commente ironiquement l'immoralité du sans dot, ou l'imposture de mattre Jacques interrogé sur le vol du trésor, et retournant au juge instructeur ses propres réponses. On va même jusqu'à nier que le quiproquo de la cassette puisse se prolonger à ce point. — Discuter pied à pied tous ces griefs serait leur donner une importance qu'ils n'ont pas. Pour ce qui est du style, disons seulement qu'un attique comme Fénelon est mauvais juge d'une verve comique à laquelle répugnent les aptitudes natives d'un délicat. Nous serions donc tentés de récuser sa compétence, lorsqu'il apprécie avec son goût personnel cette langue si drue, si spontanée, si franche et si populaire, qui sait tout dire par le trait le plus énergique et le plus expressif.

Quant aux exagérations que ne pardonne point le dénigrement d'un Schlegel, nous sommes plus à l'aise encore pour les absoudre. Car, outre que le théâtre a ses lois de perspective qui exigent l'agrandissement des objets, nous devons admirer surtout, chez Molière, ce que Ton peut appeler les coups d'État de sa puissance créatrice, et l'audace d'une invention qui dédaigne la vraisemblance passagère, pour mieux atteindre la vérité définitive. Ce serait donc méconnaître les droits ou même les devoirs du génie que de prétendre l'asservir aux étroites contraintes de la réalité vulgaire. Non, l'artiste n'est pas fait pour copier les scènes journalières de la vie, mais pour s'élever de l'accidentel à l'universel, et du portrait au type. C'est ainsi qu'il rivalise avec la nature, et met au jour des originaux supérieurs à ceux que nous coudoyons dans le monde : car ils résument les traits essentiels de l'espèce, et méritent d'en être considérés comme les exemplaires achevés. Voilà pourquoi

1. « Malgré lexemple de Plaute où nous lisons Cedo terliam, je soutiens contre Molière qu'un avare qui n'est point fou ne va jamais* jusqu'à vouloir regarder dans la troisième main de Thomme qu'il soupçonne de l'avoir volé. » Lettre à l'Académie,

MOIIÉRE. 469

Molière n'-apas voulu représenter seulement un hypocrite ou un avare, mais Thypocrisie et Tavarice, c'est-à-dire un idéal*. Or, pour y exceller, il n*a pas franchi les limites du possible. 11 a seulement écarté de son personnage tout ce qui pouvait paraître banal ou fortuit; et à ces incidents ingrats qui émoussent les angles d'un caractère il a substitué une combinaison de circonstances choisies qui favorisent son explosion la plus grandiose, en sorte que la logique de ses fautes le précipite de chute en chute dans le dernier mépris».

Critique morale. — Les reproches de J.-J. Ronsseaa.

— Erreur et paradoxe. — Harpngon pnni par Cléante.

— lie Tice châtié par le ^ice. — Mais il importe de savoir si la leçon a toute sa portée morale, et si Molière ne l'a point affaiblie ou compromise. Cette question qui semble étrange, il faut bien la poser, puisque J.-J. Rousseau Ta provoquée par le réquisitoire que voici : « C'est un grand vice assurément d*être avare et de prêler à usure; mais n'en est-ce pas un plus grand encore à un fils de voler son père, de lui manquer de respect, de lui faire les plus insultants reproches, et, quand ce père irrité lui donne sa malédiction y de répondre d'un air goguenard qu'il n*a que faire de ses dons? Si la plaisanterie est excellente, en estelle moins punissable? Et la pièce où Ton fait aimer le fils insolent qui Ta faite, en est-elle moins une école de mauvaises mœurs? » Avant de réfuter cette thèse par des principes, il convient d'y relever d'abojKl deux erreurs, Rousseau se trompe, en effet, quand il dit que Cléante vole son père; car le valet seul est coupable, et son maître

1. L'art, c'est la nature d'abord, mais vérifiée, contrôlée, jugée par un discernement et une raison qui la rectifie, et la restaure. C'est une réparation des déîaW lances et des oublis du Réel. Il immortalise les choses mortelles par une éliminalion clairroyante de tout ce qui est vulgaire. H consiste à faire les choses non comme le Hasard les fait, mais comme il devrait les faire. Il suppose donc une sélection, une invention créatrice.

2. Tous les mots qui expriment cette intention sont attendus comme des traita de nature. Le fameux sans dot par exemple est la conséquence d'une idée fixe. Il arrive tous les jours qu'un esprit p-.êêédé de sa passion ou de son Tice ne voit, n'entend rien en dehors de cette préoccupation. li est vraiment haUuoiné, Ses pensées, SCS sentiments ne sont plus que des instincts. On dirait un automate qu« ment un mé^^anisme. Ce u* sont plus que des mouvements involontaires.

n apprend la faute que pour la réparer. Ensuite, il n^est pas juste d'affirmer que le poète veut faire aimer Gléante : car, si Ton peut plaindre le fils d'un tel père, et atténuer les torts de l'un par ceux de l'autre, on ne va pas jusqu'à la sympathie qui les approuve ; on se borne à penser que des enfants indignes sont le châtiment des parents avilis. Or, cette vérité cruelle est précisément la leçon que Molière met en scène ; car la comédie, étant l'image de la vie, n'estpas plus édifiante qu'elle, et son enseignement, comme celui de l'expérience, qui ne corrige guère, ne vise qu'à montrer les vices punis par les vices. C'est le cas d'Harpagon : l'aversion et l'irrévérence de Gléante, il peut, en efl'et, se l'imputer à lui-même , puisqu'il déteste les siens, regrette leur naissance et souhaite leur mort. Il est donc responsable de la haine qui a tari la source des affections les plus naturelles. S'il a perdu ses droits, c'est parce qu'il a tout le premier manqué à ses devoirs. Le spectacle de cette solidarité n'est-il pas salutaire pour le bon sens, et d'autant plus efficace qu'il parle à l'Intérêt bien entendu? Au lieu de crier au . scandale, ne vaut-il pas mieux louer l'adresse avec la'quelle le poète engage ce conflit de passions, sans que leur choc ait trop de violence, ce qui dégénérerait en tragédie ? Par exemple, lorsque Gléante, attendant un usurier, se voit en face de son père, l'autorité paternelle souffre sans doute quelque atteinte, mais relativement légère, parce que tous deux ont raison l'un contre l'autre, et que, par suite, le rire tempère l'odieux de la situation. Or, cette rencontre eût été beaucoup plus grave si le fils, au lieu d'être un libertin, avait eu des vertus qui eussent donné du poids à ses reproches. Grâce au tour plaisant qui nous égayé, le péril est conjuré.

léWk scène de la malédiction. — La vérité est •Nkujoors

morale. — Reste donc ce grand mot de malédict\'^n que Rousseau fait sonner si fort, mais qu'il serait sage de ne point prendre à la lettre : car ce que l'avocat, pour le besoin de sa cause, regarde comme l'acte solennel d'un père justement courroucé, n'est que la boutade d'un vieillard amoureux qui s'emporte contre un rival ; et la riposte qui

accueille cet anathème nous paratt plus indécente que criminelle. Ici, Harpagon est un peu comme maître Jacques : le père a disparu pour n*être plus qu*un spupi- Tant ridicule par son âge, et odieux par sa supercherie ou sa jalousie. On peut même dire qu'en général les vieillards de Molière sont comiques non par leur caractère de pères ou de maris, mais par les passions qui dégradent ce caractère^. On comprend donc, dans une certaine mesure, qu'ici Gléante oublie les liens du sang; car le père lui est dérobé par l'amant, comme il Tétait tout à Theure par Tusurier. Nous n'excusons pas ce qui nous offense, mais nous l'expliquons; et nous estimons que dans cette crise, où le sérieux eût tout perdu, le rire sauve tout*.

En résumé, notre conclusion sera qu'une œuvre d*art doit nous éclairer non par des préceptes, mais par des exemples, et qu'elle est toujours saine, quand elle est vraie ; car les choses parlent d'elles-mêmes, et d'autant .plus éloquemment qu'elles n'ont point le parti pris de nous prêcher et de nous endoctriner. Or, nul observateur n'a vu plus juste que Molière. Il va toujours droit au fait, et nous montre le mal produisant tous ses fruits. Loin d'atténuer le vice par des ménagements pusillanimes, il le place en des situations violentes où il le force à lâcher son dernier mot. Par là, il nous fait pénétrer au plus profond de l'abîme. Que ces vérités à outrance soient parfois prématurées pour des âmes neuves et ingénues ; qu'il y ait là pour elles une lumière trop crue, trop brusque : soit ! mais pour l'homme fait, son théâtre vaut l'école de la vie; et c'est sa gloire.

1 . Dans VÉcole des maris j le trayers de Sgnanarelle n'est pas son âge» mais sa dureté, son entêtement, son égoïsme. A côté de lui, Ariste, bien qu'amoureux et TÎeux, ne fait*il pas assez bonne figure, lorsqu'il épouse Léonor? Dans VÉcole des femmes, Arnolphe prête à rire, parce qu'il est grondeur et jaloux. De même, Georges Dandin n'est risible que pour avoir fait un mariage de vanité.

La situation de l'acte IV, scène m, est celle de Mithridate dérobant à Monime le secret de son cœur; mais le ton n'est pas le même, et la note reste comique.

2. Il faut lire dans M. Saint-Marc Girardin la spirituelle parodie qu'il fait de cette scène, transposée sur le mode mélodra ma tique. {Cours de littérQture dramatiqite, 1, 274.)

LES FEMMES SAVAjNTES

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