I. Faits historiques
IjCS Femmes sa^aiites sont iiae siifte des Préetenses rldieules. Les traders se remplaeent, se répercutent. —
Dans la Critique de F École des femmes^ en 1663, Molière faisait ainsi parler Dorante : « Ce seroit une chose plaisante à mettre sur le théâtre que leurs grimaces savantes, leur vioieuse coutume d'assassiner les gens de leurs ouvrages, leur friandise de louanges, leur trafic de réputation, et leurs ligues offensives et défensives, aussi bien que leurs guerres d'esprit, et leurs combats de prose et de vers. » N'était-ce pas là montrer comme en lointaine perspective les Femmes savcmt^s, et tracer d'avance un léger crayon de cette comédie qui est une suite des Précieuses ridicules ? U y avait déjà treize ans que s'était engagée cette première escarmouche. N'ayant pas voulu 8*attaquer de front à une coterie redoutable et distinguée ^, Molière lança contre de maladroites et vulgaires imitatrices des traits qui atteignirent par ricochet l'espèce tout entière. Se tenant pour averties, ses victimes renoncèrent au jargon quintessencié ; mais, ne pouvant plus raffiner sur le sentiment, elles se mirent à déraisonner sur la science ; car un ridicule a la vie dure, quand il a ses racines dans l'araour-propre. On croit le mal détruit, et il ne fait que se transformer, ou, suivant l'expression médicale, se répercuter. C'est ainsi que, tout en gardant le goût des fades madrigaux, les femmes à la mode, ou qui voulaient
1. Ce fut vers 1608 que s'ourrit la Chambre bUue d'Arthénice, à Thôtel de Rambouillet. Il n'en faut pas médire: car elle fut le berceau de la société polie. Mais si ces beaux esprits d'élite donnèrent au langage plus de délicatesse, ou de pureté, ce cercle brillant ne put échapper au travers des coteries. Sur son moJèle se formèrent des ruelles bourgeoises, des alcàvee de province où Ton ii*était admis qu'à condition de connaître le fin des choses^ le graïid /ïn, le fin du /In. C'est à cette seconde génération 'de Précieuses que s'attaqua Molière.
passer pour telles, se passionnèrent pour le grec sans savoir le lire, et pour la physique ou Tastronomie sans y rien comprendre *. Les Tourbillons de Descartes faisaient alors tourner bien des têtes* : les Précieuses étaient devenues des Pédantes, et la petite pièce en prose qui ouvre la carrière du poète avait été le germe de la grande comédie en vers qui la ferme. Toutes deux procèdent du même dessein, et vont à la même fin.
Avec quelques changements, les personnages de la première purent se retrouver dans la seconde. Ghrysale est un autre Grorgi bus dont les colères sont plus relevées. Sœurs de Gathos et de Madelon, Philaminte, Armande et Bélise se montrent également entichées de beau langage, travaillées du désir de briller, pleines d'admiration pour elles-mêmes, de dédain pour les autres, et engouées d'un sot qui recouvre un coquin méprisable. Trissotin est aussi le pendant de Mas carille. Introducteur d'un impertinent digne d'être accueilli à bras ouverts par des pécores, il vient, comme lui, lire ses sottises rimées à des folles qui se pâment d'aise devant un fat. Martine elle-même, avec ses mots estropiés et ses phrases villageoises, rappelle cette Marotte qui n'a pas appris, comme ses maîtres, la plofie dans le Grand Cyre, et demande qu'on lui parle chrétien. Quant à Glitandre et
1. La pédanterie devait tenir^bon longtemps encore, comme l'atteste Boileaa disant, Tingt ans après, dans la satire sur les Femmes :
Qui 8*orrrira d'abord ? Bon, c'est cette gavante
Qu'estime Roberval, et que Sauveur fréquente.
D'où Tient qu'elle a l'oeil trouble, et le teint si terni ?
C'est que sur le calcul, dit-on, de Cassini,
Un astrolabe en main, elle a, dans sa gouttière,
A suivre Jupiter passé la nuit entière.
Gardons de la troubler. Sa science, je croi.
Aura pour s'occuper ce jour plus d'un emploi :
D'un nouTeau microscope on doit, en sa présence,
Tantdt, chez Dalancé, faire l'expérience.
Puis d'une femme morte avec son embryon
Il faut, chez du Vernez, Toir la dissection :
Rien n'échappe au regard de notre curieuse.
(Sat. X.)
2. Dans leur engouement pour la science, les femmes restent femmes: elles suivent la mode; c'est un caprice de vanité; elles traitent l'étude comme une parure.
Henriette, ils sont esquissés, non pas dans les' Précieuses, mais dans la Critique de r École des femmes^ où ils se nomment Élise et Dorante. L'une, aussi franche que la fille cadette de Ghrysale, se moque des mines de Glimène dont la pruderie voit des impuretés dans les plus innocenter syllabes. L'autre, comme l'amant d'Henriette, venge la Cour des mépris de Lysidas, ce proche parent de Vadius. Bref, entre les victimes de ces deux satires il n'y a guère qu'une différence, celle qui sépare des laquais travestis en hommes qualifiés, et deux auteurs qui déshonorent leur profession.
Froideur du public. Préwentions* Sous Vadius et Trissotin, faut-Il voir Ménage et Cotln. — L' œuvre parut au
Palais-Royal, le 11 mars 1672 *. Elle n'eut que dix-neuf représentations, et les neuf premières seules furent assez suivies. On dit même qu'avant l'audience des préventions hostiles la condamnèrent sur son titre, comme froide et languissante. Cette fois pourtant, Molière ne devait presque rien à ses devanciers *, et jamais son génie n'avait été plus fertile en ressources. Mais il est toujours périlleux de fronder une coterie, 'et les vanités furent d'autant plus ombrageuses que la malignité publique signala sous le masque des originaux contemporains. Je veux parler de Ménage et de Cotin que chacun nomma tout bas, en face de Vadius et de Trissotin.
Pour ce qui est de Ménage, le cas peut rester douteux; car plus d'un savant eut alors le travers de piller les Grecs
. 1. Le privilège du Roy est du 31 décembre 1670. La pièce fut imprimée le 10 décembre 1672. L'édition fut liyrée au public en 1673, à Paris, au Palai8> et chez Pierre Promé, sans dédicace, ni préface, un mois avant la mort de Molière, qui revit les épreuves. Elle se vendit mal, et ne s'épuisa que cinq ans plus tard.
2. Nous signalerons seulement quelques traits empruntés au Fidèle de Pierre de La Hivey, par exemple à la scène où une servante, nommée Babille, va trouver un pédant nommé Josse, qui épilogue sur ses fautes de langage. « Babille. Le seigneur Fidèle sont^h en la maison? — Josse; Femina proter^a, rude, indocte impérite, ignare, qui t'a enseigné à parler de cette façon? Fidèle est numeri singularisa et SONT numeri pluralis, — Babille. Je n'ai point appris cesjchoses-là ; chacun sait ce qu'il a appris. — Josse. Sentence de Sénèque, au livre de Moribus : unus quisqiie soit quod dididt, » Le personnage de Bélise avait aussi été d'avance esquissé par Desraarets dans ses Visionnaires. Enfin, quelques analogies lointaines rappellent deux pièces espagnoles : Ne badinez pas atfec l'amour, de Caldéron, la Présomptueuse et la Belle de Fernando de Zaratt.
et les Latins. Plus d'un écrivain ne vit son nom qu'une seule fois enchâssé dans les hémistiches de Boileau. Quant à la scène qui, débutant par des louanges réciproques, finit par de mutuelles injures, ce n'était pas accident rare parmi lesrimeurs du temps; et la chronique mentionne plus d'une autre altercation de ce genre. Ajoutons que le maître de Mine de Sévigné fut réputé pour son esprit, et que, loin d'avoir eu des torts envers Molière, il prit plus d'une fois son parti, non sans courage S notamment lorsqu'il défendit les Femmes savantes contre la colère des salons. En effet, il eut le bon goût de louer la pièce et de ne pas s'y reconnaître ; un jour que Mme de Montausier lui disait : « Quoi I vous souffrirez que cet impertinent vous joue de la sorte, » il aurait répondu : « Madame, j'ai vu cette comédie ; elle est parfaitement belle, on n'y saurait trouver rien à critiquer. » Sur ce point donc, il est permis d'hésiter; ou du moins, on voudrait croire à la sincérité de Molière qui nia publiquement toute intention de railler un galant homme '.
Mais cette apologie ne doit pas s'étendre à l'abbé Gotin : d^abord, il est incontestable que, dans la pièce le personnage devait s'appeler Tricotin '. S'il reçut plus tard le nom de Trissotin, au lieu de réparer l'injure, ce travestissement ne fit que l'aggraver. Ensuite, sans parler d'une allusion évidemment faite au malheur qu'avait eu l'abbé de passer par les verges de Boileau, sans redire après tant d'autres que la fameuse querelle du troisième acte est le souvenir d'une dispute semblable dont Gotin fut le héros, et qui éclata devant Mademoiselle, au palais du Luxembourg, nul n'ignore que le sonnet sur la fièvre de la princesse Uranie, et le madrigal sur le carrosse Amarante sont textuellement empruntés aux œuvres du malencontreux
1. En voyant les Précieusea, il aurait dit: « Il nous faudra brûler ce que nonp avons adoré, et adorer ce que nous avons brûlé. »
2. Dans un article du Mercure (12 mai 1672), Donneau de Visé le dit expresse* ment: c Beaucoup de gens font des applications de cette comédie...; mais M. Molière s'en est suffisamment justifié par une harangue qu'il fit au public, deux jours avant la première représentation. »
3. Il donna un instant son nom à la pièce. Mme de Sévigné écrit, le 9 mai 1672;; c Molière lira samedi soir au cardinal de Retz Trisêotinf qui est une fort plaisanta pièce. 9 s
rimeur*. Il est donc manifeste qu'il figure ici en personne, lui et ses vers : procédé d'autant plus blessant que les ridicules du bel esprit se compliquent des lâchetés d'un drôle*,
Molière osa do droit de représailles, mais eruellement. — C'était aller trop loin. Mais il faut bien reconnaître que le poète usa du droit de représailles ; car, dans sa Satire des Satires, l'abbé Gotin avait eu l'insolence de diffamer tout ensemble Boileau et Molière par les outrages que voici :
Despréaux, sans argent^ crotté jusqu'à réchine,
S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine.
Son Turlupin l'assiste ; et, jonant de son nez ,
Chez le sot campagnard gagne de bons dînes.
Despréaux à ce jeu répond par sa grimace.
Et fait en bateleur cent tours de passe-passe.
Puis ensuite enivrés et de bruit et de vin,
L'un sur l'autre tombant renversent le festin.
On les promet tous deux, quand on fait chère entière,
Ainsi que Ton promet et Tartuffe et Molière.
Depuis ces grossières invectives, sa malveillance avait encore essayé de persuader au duc de Montausier qu'il était joué sous le couvert d'Alceste. Tous ces griefs il eût été plus digne sans doute de les oublier; mais convenons qu'ils autorisaient une revanche. Or, si elle fut cruelle, nul aujourd'hui ne s'en plaindra, puisqu'elle nous vaut des scènes incomparables. Après tout, Aristophane se passa bien d'autres licences; et, au dix-septième siècle même, on n'y regardait pas de si près ^. Ne soyons donc pas plus exigeants sur les bienséances que Louis XIY et l'élite de sa Cour.
La réputation de Cotin avait résisté, tant bien que mai,
1. Ménage Ta jusqu'à dire que Molière flt acheter un des habits de l'abbé, pour en revêtir l'acteur chargé de son rôle. Nous ne croyons pas à cette impudence. H y a eu méprise. Alors, un poète et un abbé coureur de ruelles avaient à peu près le même costume.
2. Il est clair que Molière ne trace plus un portrait quand il peint Te soupirant. Le poète seul est représenté d'après nature.
3. Dans V Impromptu de Versailles, Molière a Vait injuricusement nommé Boorsault, sans que Louis XIV fronçât le sourcil
aux épigramroes de Boileau ; mais, i) demeura vraiment écrasé sous le coup porté par Molière. Ce n'est pas qu'il en soit mort de chagrin, comme ou Ta prétendu : car il ne trépassa que dix aûs après. Mais il dut se retirer du monde où il ne pouvait plus figurer sans exciter la moquerie; et il n'eut pas même la consolation dètre oublié, malgré son silence, puisqu'il était voué pour jamais à l'immortalité du ridicule. C'est à peine si son successeur à l'Académie ^, l'abbé de Dangeau, dit un mot de lui dans son discours de réception; et le Directeur de la Compagnie ne parla pas du défunt ; mais un ami de Molière lui fit cette oraison funèbre :
Savez- vous en quoi Cotin Diffère de Triîsolin ?
Cotin a fini ses jours, Trissotin vivra toujours.
IL Étude littéraire.
Comédie de mœiirs. li 'action. Analyse do snjet. Sa logique. Le dénouement sort des caractères. — - La
comédie à laquelle il méritait de donner son nom fut un retour à ce comique tempéré qui devait plaire à Boileau plus qu'au public. Quelques mots suffiront à l'analyse d'une action aussi simple que naturelle. C'est une satire dramatique du bel esprit, et des ravages que sa manie peut produire dans un ménage d'honnête bourgeoisie. Il s'agit d'une mère de famille qui, atteinte de cette contagion, s'est affolée d'un méchant poète, et veut, à toute force, lui donner sa fille en mariage. Le père qui l'a promise à un
1. Ses parents prétendirent qae ses facultés baissaient, et Toulurent le mettre en curatelle. Pour se défendre, il invita, dit-on, ses juges à l'entendre prêcher; et il parait qu'il gagna sa cause, comme Sophocle lisant Œdipe à Cjolone. Il n'était pourtant dépourvu ni^ d'esprit, ni de savoir. 11 entendait l'hébreu et le syriaque Il pouvait réciter par coeur Homère et Platon. Il fit un charoMnt madrigal. Aumônier du roi depuis 163S, académicien depuis 165S, fort recherché des salons qui goûtaient sa paraphrase du Cantique des cantiques, il avait une haute estime de lui-même. «Mon chiffre, disait-il, se compose de deux C entrelacés (Charles Cotin)i qui forment un cercle, ce qui, par un sens mystique, indique le rond de la terre que mes œuvres rempliront. »
galant homme enrage d'une sottise qui révolte son bon sens et afflige son cœur. Mais ce chef nominal de la communauté est trop faible pour tenir tête au « dragon » dont il a peur. Aussi Tadorab le Henriette courrait-elle* risque d'être sacrifiée à un faquin, si la Providence, sous les traits d'Ariste, ne venait, par un couv de théâtre, sauver l'une et confondre l'autre. Pour ouvrir les yeux à une mère aveugle, il faut que l'oncle s'avise d'un expédient qui démontre l'indignité du choix où elle s^entête, et démasque un fripon convaincu d'être plus amoureux de la dot que de la fille. Ge dénouement est excellent; car il ne répugne point à la vraisemblance, et laisse à chacun son caractère. En capitulant^ Philaminte cède aux circonstances, non à son mari. Ghrysale triomphe d'être enfin le maître quand on ne lui dispute plus rien, et d'enfoncer les portes une fois ouvertes. Trissotin porte la peine de son avarice hypocrite. Henriette et Glitandre ont la récompense d'un amour généreux, Armande et Bélise se voient punies de leur vanité par le bonheur d'une rivale. Les Femmes savantes sont dupes sans être corrigées. Admirons donc avec quelle adresse Molière sut enrichir un sujet qui semblait indigent; car il n'y met en scène qu'un ridicule assez mince dans un cadre assez étroit, sans autre péril qu'un sot mariage s'opposant à une espérance d'union bien assortie. L'ensemble du tableau n'en est pas moins digne de figurer entre le Tartuffe etleMisa^^ thrope, comme un modèle moins intéressant que l'un, mais plus animé que l'autre, et dont la facture aussi correcte aue régulière les égale tous les deux ^.
Les earactëres. La coterie. Philaminte. L'ambition de dominer. — Sans le prouver par le détail des beautés plaisantes qui sont dans toutes les mémoires, passons en revue les caractères dont le conflit partage une famille en deux camps où se groupent, pour la lutte, des intérêts contraires.
Dans l'un d'eux commande Philaminte, escortée d'Ar-
1. Cette pièce se distingue par une gaieté qui u'a rien d'amer. Molière venait de se réconcilier avec Armande Béjart. 11 y eut là pour lui comme uoe heure de trêve, parmi ses ennuis et ses Foufirances.
mande et de Bélise. Toutes trois étant affectées du . même travers, on pouvait oraindre un peu de monotonie ; mais, en conservant Tair de famille, Molière a su varier les nuances et distinguer les figures par une expression très indivi^luelle. Chacune d'elles a donc la physionomie propre, à commencer par Philaminte qui attire et retient surtout Tattention, parce qu'elle joue le principal rôle dans l'intrigue. Bien qu'elle ne paraisse qu'à la scène vi du deuxième acte, où elle éclate comme un ouragan contre la pauvre Martine et ses solécismes *, on reconnaît, dès cette première explosion, la maîtresse femme qui gouverne sa maison en despote, et mène son mari par le hout du nez *. Si elle le prend de si haut avec le bonhomme Ghrysale, c'est qu'elle a foi dans sa propre supériorité : elle croit avoir sur lui les droits de l'esprit sur la matière. Voilà pourquoi elle est sèche, acariâtre, dure, hautaine et aussi méprisante que toute confite en douceur avec les beaux esprits qui flattent sa vanité. Mais les coquetteries qu'elle leur prodigue ne seront jamais une menace inquiétante pour la sécurité d'un mari trop débonnaire; car elle n'est éprise que de doctes suffrages, et elle n'embrasse les gens que pour Tamour du grec. Sa vertu, elle la fait même payer assez cher à Ghrysale pour qu'il n'en doute pas. Son trait saillant, c'est l'ambition de dominer : elle se trahit jusque dans son engouement pour la science; car elle voudrait régner sur un cercle de savants et de poètes, diriger une académie, lui imposer des statuts, régenter le langage comme Ghrysale, et proscrire les mots qui lui déplaisent, comme elle chasse Martine et tous ceux qui ne caressent pas son faible. Cet égoïsme d'amour-propre qui étouffe en elle la raison et presque le cœur n'exclut pourtant pas une sorte de dignité dont l'ascendant tient toute la