Lettre & Chapelain; 15 janvier
3. La pièce fat imprimée le 15 janvier 1641. On lit dans ]a préface : c Cer- ^9, Monseigneur, le changement visible qu'on remarque dans mes ouvrages
n. — Étude littéraire.
lie ré«it de Tite-Llire; comment Corneille en tire une tra^^dle. — L'action, ses ressorts dans les trois premiers actes. — Il fallait un art consommé pour tirer une tragédie des pages cpie nous lisons dans le premier livre de Tite-Live ; et Ton peut dire que jamais Corneille ne fut plus qu'ici redevable à son génie. Car, dans cette légende fameuse surtout par le nom de Rom€, la matière semblait trop simple pour suffire à un intérêt soutenu durant cinq actes. Voyons donc tout d'abord quelles ressources réussirent à féconder et varier une situation ingrate pour la scène.
Le grand ressort dont s'avisa Corneille fut de supposer que les liens du sang unissaient déjà les deux familles, et allaient être resserrés encore par une nouvelle alliance. Dès l'exposition, nous savons eh effet qu^un des Romains a épousé Sabine, et qu'un des Albains aime Camille, sœur des Horaces. Les émotions du foyer se mêleront donc à celles de la patrie, pour rendre pathétiques les alternatives qui serviront ici de cadre à la peinture des caractères et des moeurs.'
Lorsque s'ouvre le théâtre, Albe et Rome sont en guerre ; et, ce jour-là même, doit se livrer entre elles une bataille décisive. Sabine, qui se plaint d'avoir ses frères dans une armée et son mari dans l'autre, n'ose former un vœu de défaite ou de victoire. Rassurée par un oracle *, mais alarniée par un songe, Camille, elle aussi, nous fait confidence de son espoir et de ses craintes, lorsque son amant vient
depa's que j'ai l*honnear d'être & votre fiminence, qa'est-ce aatre chose qa'an effet des grandes idées qu'elle m'inspire quand elle daigne souffrir que je lui rende mes devoirs ? Et à quoi peut-on attribuer ce qui s'y mêle de mauvais, fQ'aox ténèbres grossières que je reprends, quand je me trouve abandonné à ma propre foiblesse? »
t* Et tu seras unie avec ton Curiace
Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamaii.
annoncer que lliorreur d*une lutte presque fratricide * inspire aux chefs des deux peuples ' la résolution d'en finir par un combat de trois contre trois. En attendant larrêt du sort, on échange déjà des gages de concorde, à la faveur d'une trêve conclue d'un mouvement spontané.
Mais la joie des deux fiancés sera de courte durée ; car à la douceur de ces promesses pacifiques succède presque aussitôt l'impression douloureuse du premier choix qui désigne les Horaces au périlleux honneur d'un duel où il leur faut mourir plutôt que d'être vaincus. Or ces transes vont redoubler encore lorsque sera connu le nom des champions Albains. Pour que l'anxiété devienne de plus en plus poignante, il suffit que ces deux nouvelles soient séparées par un intervalle qui permet au poète de représenter au vif ses principales figures, et d'opposer par exemple à la stoïque impassibilité du héros romain l'attendrissement chevaleresque de Guriace qui le complimente avec tant de courtoisie.
Après la scène où Flavian, un simple messager, a produit, sans le savoir, un effet si tragique par ces mots : Vos deux frères^ et vov^. — Qui ? — Votis et vos deux frères^ il reste pourtant une lueur d'espérance. Car on apprend qu'au momeat où chacun des combattants s'apprête à faire son devoir, les deux camps ont été pris de remords ou de pitié soudaine. En face de ces parents si proches que le caprice du hasard condamne à s'entretuer, ils conviennent d'invoquer les dieux en un sacrifice, pour savoir s'ild consentent à une rencontre qui parait impie. Outre qu'il est conforme à Tesprit romain d'associer ainsi la religion à tous les actes de la paix ou de la guerre, il y a là comme un répit pour de cruelles angoisses, et les physionomies que font valoir de si saillants contrastes profitent de cet entr'acte pour se produire de plus en plus en pleine lumière'.
i* Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux Tilles
Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles?
(Acte, J, scène m).
2. Metius Suffetiua est le dicUteur d'Albe, et Tullus Hostilius, le roi des Romains.
8. Les deui héros ont è souUnir les assauts d'une femme et d'une amante.
Mais, après cet arrêt, raction reprend un nouvel élan ; car les auspices ont enfin prononcé : la volonté du ciel ordonne et consacre l'inévitable engagement que ne peuvent retarder les larmes dont le spectacle provoque cette explosion du vieil Horace
Qu'est-ce ci, mes enfants? Écoutez-vous vos flammes? Et perdez-vous encor le temps avec des femmes? Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs ? Fuyez^ et laissez-les déplorer leurs malbeurs.
Les adieux déchirants ou héroïques sont enfin accomplis Sabine a dit :
Tigres, allez combattre, et nous, allons mourir.
Le père et le citoyen s'est écrié .
Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux.
Les adversaires sont donc aux prises ; et, tandis que réponse et Famante tremblent pour leurs plus chères affecr tions, voici qu'éclate brusquement, comme un coup de foudre, la péripétie qui nous fait croire à la défaite de Home. Une suivante, Julie, accourt et raconte que deux Horaces ont succombé, que le troisième est en fuite, et que les trois Guriaces restent maîtres du champ de bataille. Rien de plus ingénieux que cette fausse alerte d'où vont procéder les plus éloquents motifs de développements. Mais laissons parler ici Corneille lui-même, et la candeur avec laquelle il fait en quelque sorte son examen de conscience littéraire. « Il passe pour constant, dit-il, que le troisième acte est un des plus artificieux qui soient sur la scène. Il est soutenu tout entier par la seule narration de la moitié du combat des trois frères, qui est coupé très-heureusement pour laisser Horace le père dans la colère et le déplaisir, et lui donner ensuite un beau retour à la joie dans le quatrième. Pour le jeter dans cette erreui, il a été à propos de se servir de l'impatience d'une femme qui suit brusquement sa première idée, et présume le combat achevé, parce qu'elle a vu deux Horaces par terre, et le troisième en fuite. Un homme, qui doit être plus posé et
4â COHl^'EILLK.
plus judicieux, n'eût pas été propre à donner cette alarme; il eût dû prendre plus de patience, afin d'avoFr plus de certitude de l'événement : il n*eût pas été excusable de se laisser emporter si légèrement, par les apparences, à présumer le mauvais succès d'un combat dont il n'auroit pas vu la ^n. »
C'est à cette méprise que nous devons l'incomparable scène où le vieil Horace, uniquement sensible au deuil de Rome, qui va devenir sujette, et à la honte que la fuite de son fils fera rejaillir sur son nom, jure de lui ôter la vie de ses propres mains, pour le punir de sa lâcheté. Cet éclat de colère ravive toutes les inquiétudes de Sabine, lorsque, par un brusque retour, les félicitations de Valère apprennent enfin la nouvelle du triomphe au père et au citoyen qui s'écrie dans un transport d'allégresse :
0 mon fils 1 ô ma joie, ô Thonneur de mes jours 1 0 d'un État penchant l'inespéré secours 1 Vertu idigne de Rome, et sang digne d'Horace^ Appui de ton pays, et gloire de ta race. Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements L'erreur dont j'ai formé de si faux sentiments ?
En résumé, la structure des trois premiers actes est une merveille d'industrie : Corneille n'a rien fait de plus savant et de plus sublime. Or, pour grouper ainsi des intérêts particuliers autour de l'intérêt général, pour multiplier et graduer les surprises, le plus naturellement du monde, le procédé qu'il emploie rappelle la ruse de son héros. Car il consiste à mettre entre les diverses phases de l'action un intervalle analogue à celui que la fuite habile du jeune Horace étendit entre chacun de ses adversaires blessés.
Les deux derniers aetes. — Le double péril d'Horace eompromet-il l'anité d'intérêt ? — L'ampleur qu'il a su donner à sa fable est donc un mérite tout personnel qu'il ne doit point à'Tite-Live. Mais s'il convient de l'admirer, en dépit de quelques vides remplis par des monologues ^^
1. On pourrait juger inutile le monologue de Sabine (Acte ni, scène i). u ift yfai qu'on se plaisait beaucoup alors à ces morceaux de déelamation que
CORNEILLE. (fc3
ce n'est pas sans raison que les deux derniers actes ont paru sinon languir, du moins n être plus qu^une rallonge, et comme un appendice (^ui contrarie Tunité d'action. Ne soyons pas ici plus indulgents que le poète qui fut pour luimême un juge si sévère, et condamne avec tant de désinté-' ressèment — le meurtre de Camille, — « le second péril où tombe Horace après être sorti du premier », — les plaidoyers du cinquième acte, — et jusqu'au rôle de Seîbine qui ne se soutient pas, puisqu'après avoir occupé le premier plan dans les scènes précédentes, elle rentre tout à coup dans l'ombre et disparaît. Oui, il faut bien avouer, qu'au lieu d'être progressif, l'intérêt va diminuant. Outre que la fureur de Camille nous laisse assez froids, la violence sauvage qui fait justice de ses imprécations a le tort d'amoindrir à nos yeux le sauveur de Rome. Tandis que ce fratricide nous révolte comme un crime, notre aympathie se refuse à une victime qpi semblait en démence. Ajoutons que si le vieil Qorace ne cesse pas de ravir nos applaudissements, on ne saurait éprouver une crainte sérieuse pour le dernier fils dont il va défendre avec tant d'éloquence l'honneur et 1«|. vie.
Telles sont les réserves suscitées par des défauts qui tiennent moins à la conceptipn du poète qu'au sujet même dont il subit les gênes. Sans nier la valeur de ces critiques, nous croyons pourtant qu'il est juste d'en atténuer l'importance. Et d'abord n'est-il pas incontestable que Corneille ne pouvait terminer l'action au troisième acte ? N'est-ce point un principe que le dénoûment doit décider avec vraisemblance du sort de tous les personnages, et qu'il faut les faire sortir des situations difficiles où les événements les ont engagés? Or finir le drame à la victoire d'Horace, c'eût été laisser Camille résignée à son malheur, ce qui
les actrices chantaient comme une complainte. Cette scène, où la pensée se toame et se retourne avec une symétrie si concertée, n'en est pas moins un hors-d'œuyre qui aujourd'liui nous impatiente. — La scène Vf du même acte entre Sabine et Camille est aussi un peu froide. Il y a la des redites qui n'ont pour objet que d'amuser le peuple, en attendant révénement intéressant. — nans une tragédie, tout doit être action, c'est à-dire servir à nouer et à dénouer Tintri^e, k devenir préparation on obstacle.
^ répugnait à la vérité morale comme au témoignage de la tradition. Mieux valait donc suivre strictement les données d'une légende qui devenait seule responsable d'une infraction légère faite aux lois d'Aristote.
Le véritable sa jet de la tragédie. — L'esprit romain dans la famille et la eité. — Quant à prétendre avec Voltaire que « le combat des Horaces convient à l'histoire, mais non pas au théâtre », c'est une opinion qu'un chefd'œuvre suffît à réfuter. Car il faudrait être vraiment bien exigeant pour ne pas estimer assez dramatiques les infoir tunes de cette maison qui achète si cher sa gloire et le salut de la cité. Si l'action paraît double, ne serait-ce pas la faute d'un malentendu ? Le véritable objet que se propose Corneille n'est point en effet, comme on le croit généralement, de raconter la victoire de Rome, mais de peindre l'esprit romain, dans l'intérieur d'une famille où il représente l'influence exercée sur chacun de ses membres par les devoirs de cette religion qui s'am)elle le patriotisme. Qu'importe donc que la destinée de l'Etat soit fixée à la fin du troisième acte ? Là ne doit pas être pour nous le principal, ou du moins l'unique intérêt. Car un personnage collectif n'excite qu'une sorte de curiosité abstraite. Si nos cœurs se passionnent, s'ils espèrent, s'ils tremblent, s'ils sont pris de terreur ou de pitié, c'est parce qu'ils sont touchés par les dangers ou les douleurs de ces héros qui se sacrifient à la cause commune. Lorsque le jeune Horace a flétri ses lauriers par le sang de sa sœur, cesse-t-il donc de nous émouvoir, parce que, malheureux et coupable, il se voit menacé ^e la mort, au lieu d'être honoré d'un triomphe ? Son père a-t-il perdu tout droit à nos sympathies, parce qu'on va lui ravir la douceur et l'appui de sa vieillesse ? Pour n'être pas illustres comme ceux du champ de bataille, ces nouveaux périls sont-ils si vulgaires qu'on y assiste avec une entière indifférence? — Mais, dira-t-on, nul ne s'alarme pour l'issue d'un jugement connu d'avance. Nous répondrons qu'on ne doutait pas davantage de la victoire remportée sur les Albains ; et cependant, c'est avec anxiété qu'on a suivi les àc* cidents de cette lutte. Pourquoi donc demeureraitH>n insen-
sîble au danger réel de celui que l'histoire nous montre condamné par les duumvirs, et enchaîné au poteau fatal par le licteur qui commençait à lui lier les mains pour le supplice, lorsque le peuple lui fit grâce ?
Pour conclure, nous dirons que les deux actions procèdent l'une de l'autre, et ne peuvent être séparées Le dénoûment n'est ni la victoire d'Horace, ni le meurtre de Camille, mais Dien la sentence qui, sauvant de l'ignominie le héros du combat, fixe le sort de cette famille dans laquelle se résume l'unité des impressions produites par cette peinture du caractère Romain. Aussi le chef de cette maison est-il le principal personnage. C'est sur lui que se concentre l'intérêt exprimé par ces vers du cinquième acte :
Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants; Trois en ce môme jour sont morts pour sa querelle; Il m*en reste encore un 3 conservez-le pour elle.
Les earactèresi. — Le vieil Horaee. Le eitoyen. Le père. L'héroïsme et la Nature. — S'il y a des faiblesses dans réconomie de la pièce, le rôle du vieil Horace les couvrirait à lui seul de son éclat. Aussi Voltaire a-t-il raison de dire qu'on chercherait vainement son pareil « chez les anciens et dans tous les théâtres étrangers. » Dès qu'il paraît, sa grandeur domine tout. Dès lors Sabine et Camille ne sont plus rien; elles peuvent se retirer presque sans qu'on y fasse attention. Jamais l'Honneur et le Patriotisme n'ont parlé plus sublime langage. Citoyen avant tout, il a la majesté de ces Romains qui, prêtres et rois dans le foyer, ont sur leurs lils droit de vie et de mort *. Voilà le trait saillant de sa physionomie. Xe sentiment de cette toute-puissance lui communique un caractère auguste et souverain. Il a conscience de sa magistrature ; car, lorsqu'il apprend la fuite de son fils, il n'hésite pas à prononcer contre lui ce serment :
J*en atteste des Dieux la suprême puissance;
1. Le Romain pouTait Tendre ses enfants jusqu'à trois fois, selon la loi des douze Tables. Le ûls avait beau se marier et devenir père» il n'en était pas
Avant ce jour fini, ces mains, ces propres maint Laveront dans son sang la honte des Romains*.
Ne lui demandez donc pas les mollesses famiEères à radoucissement de nos mœurs. Outre que pour son pays il est décidé à tout faire, à tout souffrir, il a foi dans Tautoritë qu'il tient de la nature, et que lui confèrent les lois comme les coutumes de la patrie. Tandis que chez nous les pères semblent parfois douter de leur pouvoir, et suppléer à leur droit par la tendresse ou même la complaisance, Ini^ il commande avec la sécurité d'une omnipotence incontestable, et accepté^ comme un dogme.
Faut-il en conclure que cette énergie impérieuse exclut de son cœur les mouvements de la nature ? Au premier abord, un regard distrait pourrait le faire supposer ; car le vieil Horace, comme don Diègue, ignore ces agitations et ces faiblesses qui, chez nous, passent pour être un signe de sensibilité. Mais ce serait cependant une erreur de croire que le stoïcisme étouffe en lui la tendresse.
<c Prenez cette grande âme dans les moments où elle ne se surveille plus, où quelque coup inattendu ôte à l!homme Tempire qu'il a sur lui-même ; prenez-la par exemple quand ses fils partent pour le combat, et entendez -la s'écrier :
Ah 1 n'attendrissez pas ici mes sentiments I Pour vous encourager ma voix manque de termes, Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes. Moi-même, en cet adieu, j*ai les larmes aux yeux. Faites votre devoir,. et laissez faire aux dieux* I
Voilà bien la tendresse d'un cœur qui se trouble et l'avoue. Ce vieillard, qui paraît si dur, sait même consoler sa fille et sa bru, Camille et Sabine, et cela, comme on console, en prenant part à leurs peines, en les ressentant:
Je ne le cèle point; j'ai joint mes vœux au vôtres ;
moins, lai et sa femme, sons cette omnipotente tutelle. Le consulat même ne 1 affanchissait pas : la loi politiqoe slncUoait devant la loi civile*