Acte m, scène v
2. M. Saint-Marc Girardin. Cours de littérature dramatique^ t. I, p. 145 et Boivantes.
Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom
D'un guerrier à qui tous doivent un si beau notn
Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse,
Où tu penses choisir un lieu pour son supplice ;
Sera-ce entre ces ndurs que mille et mille voix
Font résonner encor du bruit de ses exploits ?
Sera-ce hors de ces murs, au milieu de ces places
Qu'on voit fumer encor du sang des Guriaces,
Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur
Témoin de sa vaillance, et de notre bonheur ?
Tu ne saurois cacher sa peine à sa victoire :
Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire ^
De tels accents excusent les irrégularités auxquelles nous les devons ; et, en goûtant à son prix un art si original jusque dans ses emprunts, nous comprendrons Tenthousiasme de Mme de Sévigné écrivant, en dépit des critiques" : « Vive donc notre vieux Corneille ! »
Le Jeune Horaee. L^&me des Brntas. Le firatrieide. — Le jeune Horace est bien du même sang, mais avec Tâpreté d'une vertu si violente qu'elle semble inaccessible à nos courages. Car pour lui, Rome est tout: dès qu'elle parle, il ne raisonne plus, il obéit avec le dévouement aveugle du soldat enchaîné par la discipline, disons mieux, par sa consigne. Il ne sera ni ami, ni frère, ni époux. En lui vit Tâme des Brutus, des Manlius, des Gorvus, celle de la patrie même.
Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie, J'accepte aveuglément cette gloire avec joie. Celle de recevoir de tels commandements Doit étoufier en nous tous autres sentiments.
1. Acte V, scène m. « Hunccine, quem modo decoratara ovantemqae vieiorià incedentem vidistis, quirites, eum sab farcâ, vinotum inter verbera et craciatus videre potestis ? Qaod vix Àlbanoram ocali tam déforme spectaculum ferre possent. I, lictor, coUiga manus qas paulo ante armatae imperinm populo RomanO pepererant. I, caput obnabe liberatoris urbis hoJQS ; arbori infelici suspende; verbera vel intra pomserium, modo inter illa pila et spolia hostium; vel extra pomsriam, modo inter sepulcra Curiatiorum. Qao enim ducere^ hune juvenem potestis, abi non sua décora eum a tant& fœditate supplicii vindicent? i {Tite-Live.)
2. Fénelon, dans sa lettre à l'Académie, reproche à Corneille d'avoir c donné aux Romains un discours trop fastueux : ills pehsoient hautement, dit-il, mais parloient avec modération. » Il y a là de rezoôi. Disons seulement que les
Qui, près de la servir, considère autre chose A faire ce qu'ij doit l&chement se dispose. Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien. ' Rome a choisi mon bras, je n'examine rien. Avec une allégresse aussi pleine et sincère Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère ; Et, pour trancher enGn des discours superflus, Albe vous a nommé, je ne vous connois plus.
Ce sublime, avouons qu'il est par trop sauvage. Corneille lui-même en éprouve comme le frisson. Ce qu'il y a d'outré, ne le tempère-t-il pas en prêtant k Curiace cette touchante réponse :
Je vous connois encore, et c'est ce qui me tue.
Ce contraste met d'autant plus en relief Timpassibilité du stoïcien qui s'exalte ainsi :
Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime, S'attacher au combat contre un autre soi-même, Attaquer un parti qui prend pour défenseur Le frère d'une femme et l'amant d'une sœur ; Et, rompant tous ces nœuds, s'armer pour la patrie Contre un sang qu'on voudroit racheter de sa vie, Une telle vertu n'appartenoit qu'à nous !
Bien que nos instincts de nature protestent contre ce bel essor, et disent avec Curiace :
Votre fermeté tient un peu du barbare;
Peu même des grands cœurs tireroient vanité D'aller par ce chemin à l'immortalité,
nous ne devons cependant pas reprocher à Corneille ce généreux excès que lui imposait la logique même d'un rôle héroïque. Bien au contraire : loin de blâmer comme inconvenants les traits d'ironie, de mépris, ou d'amertume qui nous offensent dans les dernières entrevues d'Horace et de
Romains de Corneille sont encore voisins de l'Espagne. Le vieil Horace est da même sang que don Diègue.
J'aime trop Thonneâr, Sire, et ne sois point de rang ▲ souffrir ni d'allront, ni de crime en mon sang.
(Acte V, scène m.)
itJJïXÊM LITTÉRÀtRISt I* — 4
son beau-frère, il faut en savoir gré au poète qui veut ainsi préparer et expliquer le meurtre de Camille par le caractère de son personnage. Ce vigilant souci de poser à l'avance les principes de l'action qui va suivre n*est-il pas sensible dès la quatrième scène du deuxième acte, dans ces vers que le frère adresse à sa sœur au moment de partir pour le combat :
Ne me reprochez pas la mort de votre amant ; Vos larmes vont couler^ et votre cœur se presse; Consumez avec lyi toute cette foiblesse ; Querellez ciel et terre^ et maudissez le sort ; MaiSj après le combat^ ne pensez plus au mort.
Une telle rigidité rend vraisemblable la violence qui déshonore sa victoire. Ce n'est pas que cette action atroce doive nous sembler alors moins révoltante. Aristote condamne avec raison les catastrophes qui ensanglantent de sang-froid la scène ; et Addison, dans son Spectateur, déclare ce fratricide odieux, parce que le meurtrier, traversant tout le théâtre pour aller poignarder Camille, avait le temps de. la réflexion, comme il Tavoue lui-même par ce vers malheureux :
G^est trop, ma patience à la raison fait place; Va dedans les enfers plaindre ton Guriace.
Nous reconnaîtrons donc avec Voltaire qu'il aurait mieux fait de « laisser une femme pleurer et crier », ou même de la plaindre, puisqu'elle est sa sœur et que Curiace était son fiancé.
Si encore il se repentait de son crime I mais non ; il n'en a pas même conscience, et, lorsqu'il demande la mort, ce n'est po^lt pour expier Tirréparable ; il n'y met qu'une ambition de vaine gloire ; il craint que la longue durée de ses jours ne l'expose à une inaction qui ternirait sa renommée. Notre pitié même, il n'en voudrait pas; car elle lui serait une injure. *
Cnrlaee. L'héroïsme tempéré par des sentiments hamains. -« On voit par là que Corneille a su varier ici les
expression? du patriotisme : dans le même sentiment il distingue comme les degrés d'une échelle que Ton monte et que Ton descend. C'est ainsi que, chez Guriace, la vertu ci* vique se tempère de douceur, et n'exclut ni l'amitié m l'amour. U n'a point oublié la vieille fraternité latine qui faisait dire au dictateur d'Âlbe :
Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes, Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles?
Il ne dément pas la religion clémente de sa race quand il se plaint en ces termes :
Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur,
Mon cœur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur :
J'ai pitié de mon âme, et jette un œil d'envie
Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie.
Sans souhait toutefois de pouvoir reculer,
Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler;
J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôtc ;
Et, si Rome demande une vertu plus haute.
Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain,
Pour conserver encor quelque chose d'humain.
Parfois même on serait tenté de croire qu'il va faiblir. Ne fait-il pas fi d'une gloire qui lui coûte le bonheur ?
A quelque prix qu'on mette une telle fumée. L'obscurité vaut mieux que tant de renommée.
On dirait qu'il a des pressentiments de sa défaite. A peine a-t-il appris le choix d'Horace, qu'il tremble pour Albe :
Puisque vous combattez, sa perte est assurée.
Mais ces défaillances furtives ne font que donner à son courage un attrait de sympathie ; car, n'en déplaise à son adversaire qui l'accuse •<€ d'embrasser la vertu par contrainte », il a le droit de se rendre ce témoignage :
J'ai le cœur aussi bon, mais enfin je suis homme.
Avant d'être à Camille, il sait qu'il appartient à son pays. Ce sera donc en vain que Camille essaiera sur lui la
puissance de ses larmes. Il aime trop son honneur pour nopas raccorder avec ses regrets ; et, comme il dit,
Il vivra sans reproche, ou périra sans honte.
Sabine et ses moholo§paes. — Les nuances ne sont pas moins ménagées entre les caractères féminins. Le rôle de Sabine a l'avantage de nous reposer d'un sublime trop continu. On se plaît à entendre parler ainsi sa bienséante mé- . lancolie :
Je suis Romaine hélas 1 pulsqu'Horace est Romain ; J'en ai reçu le titre en recevant sa main ; Mais ce nœud me tiendroit en esclave enchaînée, S'il m'empôchoit de voir en quels lieux je suis née. Albe, où j'ai commencé de respirer le jour, Albe, mon cher pays^ et <uon premier amour, Lorsqu'entre nous et toi je vois la guerre ouverte, Je crains notre victoire autant que notre perte Rome, si tu te plains que c'est là te trahir. Fais-toi des ennemis que je puisse haïr. Quand je vois de tes murs leur armée' et la nôtre. Mes trois frères dans Tune, et mon mari dans l'autre, Puis-je former des vœux, et sans impiété, ' Importuner le ciel pour ta félicité?
Mais à ces accents d'impuissante tristesse, on prévoit qu'elle va subir les gênes d'une situation fausse, qui la réduit à se lamenter dans le vide. Fauta de mieux, elle remplit les lacunes de Faction, non toutefois sans une certaine langueur qui se trahit dès les premières scènes, par exemple, lorsqu'après avoir ouvert la pièce avec sa confidente, elle la quitte sans raison apparente, à l'arrivée de Camille, et dit à celle-ci : Ma sœur^ entretenez Julie. Ce défaut devient plus sensible encore dans un monologue éclatant, mais inutile, qui commence le troisième acte, et dans l'entrevue où Sabine discute avec Camille sur la question de savoir laquelle des deux est la plus malheureuse. Toutes ces analyses nous laissent froids ; il. est vrai qu'il ne pouvait guère en être autrement pour un personnage tout passif, et qui ne saurait exercer aucune influence sur les événements. Les cœurs qui l'entourent étant invulnérables, elle ^'essayera de les fléchir que par acquit de conscience ; car elle sait d'à*
vance que ses larme» ne les entameront pas. Toute espèce de lutte devenant impossible, elle n'a guère d'autres ressources qu'une rhétorique sentimentale. Ne dit-elle pas :
Allons, ma sœur, allons, ne perdons plus nos larmes ; Contre tant de vertus ce sont de foibles armes.
n lui faut donc ou se résigner, ou se désespérer.
C'est ce dernier parti qu'elle choisit ; et voilà pourquoi elle ne cesse de s'offrir comme victime expiatoire tantôt à son frère, tantôt à son époux. Si elle s'écriait avant le combat : %
Qu'un de tous deux me tue, et que l'autre me venge,
il ne lui restera plus, après le fratricide , qu'à invoquer contre son sein la main du meurtrier*. Voilà son idée fixe; et, lorsque s'apprête le châtiment du coupable, nous l'entendons encore , non sans un peu d'impatience , supplier le roi Tullus, dans un langage subtil jusqu'au ridicule, d'accepter sa vie en échange d'Horace qu'elle voudrait sauver :
Il mourra plus en moi qu'il ne mourroit en lui.
Aussi Voltaire ne lui a-t-il pas ménagé l'ironie. Sabine lui porte tellement sur les nerfs qu'il désire qu'on la prenne au mot. Si on lui demandait : « Que vouUez-vous donc qu'elle fît? » il répondrait volontiers : qu'elle mourût.
Camille et ses impréeations. — Quant à Camille, malgré sa mort, elle n'a pourtant pas désarmé des censeurs exigeants qui lui reprochent de traduire trop volontiers ses sentiments en maximes, et d'être une raffinée de l'hôtel de Rambouillet. Nous n'excuserons pas ce travers qui tient à l'esprit d'un temps où Ton mettait la métaphysique dans la galanterie. Ici comme ailleurs, Corneille a payé tribut à cette mode. Mais certaines subtilités de détail n'empêchent pas la figure d'avoir sa convenance, et sa raison d'être. Au fanatisme patriotique le poète devait opposer une passion assez aveugle pour que ses éclats pussent pousser à bout le héros du devoir, et provoquer les vio-