Edouard Fournier. Notei tur ta vie de Corneille
furieuses. Elles courarent sus aux commis, démolireQt leurs maisons, et pendirent tous les agents dont elles purent s'emparer.
De tels attentats, Richelieu n'était pas homme à les souffrir, surtout dans une province qui regrettait ses ducs, et sous les yeux de l'Anglais toujours prompt à profiter de nos troubles.
Il donna donc pleins pouvoirs au chancelier Séguiei*, qui, accompagné d'une petite ' armée, partit pour châtier les rebelles, et faire respecter les édits. Quelques jours après, en dépit d'une députation suppliante, Rouen, traitée comme une ville prise d'assaut, dut payer une amende d'un million quatre-vingt-cinq mille livres. Son conseil municipal fut dissous, son lieutenant au bailliage fut révoqué : son parlement et sa cour des aides se virent frappés d'interdit ; vingt-quatre factieux périrent sur la roue ou par le gibet, et vingt-deux des plus notables furent condamnés au bannissement perpétuel. L'hôtel de ville eût même été rasé, si le cardinal ne lui avait fait grâce.
C'est en présence de ces événements que Corneille, avocat aux sièges généraux de l'amirauté, et ayant, à ce titre, droit d'assister aux séancçs du parlement, rencontra dans Sénèque une graiide leçon de clémence qui pouvait devenir un magnifique plaidoyer en faveur des proscrits parmi lesquels il comptait des amis, et peut-être des parents. Est- il donc téméraire de croire qu'en évoquant un souvenir antique si bien approprié aux vœux de sa cité natale, il fut animé par l'espérance de fléchir là colère d'un ministre aussi puissant qu'Auguste? Les émotions qu'éprouva, dans cette crise, le témoin de ces représailles terribl^es, purent du moins inspirer à son génie des accents dignes de vivifier |uelques-unes de ses plus belles scènes.
L'esprit frondeur. — Il y avait d'ailleurs un à-propos plus général encore dans les dispositions du public qui allait applaudir ce nouveau chef-d'œuvre. Car « ses premiers spectateurs furent, comme dit Voltaire, ceux qui combattirent àLaMarfée, et firent la guerre de la Fronde, x» Les idées que développait ce drame, ses discussions poli-
tiques sur la meilleure forme de gouvernement, l'espèce de gloire qu'il attachait au courage ou à l'habileté des conspirateurs^ tous ces tableaux de faction devaient donc plaire à des esprits occupés de ces intrigues qui produisirent l'explosion d'une guerre civile. Aussi le succès de Cinna fut-il très-retentissant ; mais il n'eut pourtant pas les conséquences que désirait son auteur. Car Richelieu ne se laissa point tenter par la magnanimité d'Auguste, et l'éloquence de cette indirecte supplique n'empêcha nullement le cours des sévérités nécessaires.
Jouée en 1640, plusieurs mois après Horace qui est du 9 mars de la môme année, imprimée le 16 juin 1642, avec cette épigraphe :
eut lecta patenter erit reSj
Nec facundia deseret hune, nec luddtis ordo *,
cette pièce est, dans le théâti'e de Corneille, celle qui, de son vivant, fit le plus de bruit *. Elle fut dédiée à Pierre du Puget, seigneur de Montoron , receveur général de la province de Gruïenne, sorte de Mécène dont les libéralités ne justifient pas des éloges trop emphatiques, qui font aujourd'hui sourire la postérité.
Le sujet fut emprunté au traité de la Clémence^ composé par Sénèque pour l'édification de Néron. Il fait remonter cette aventure au séjour d'Auguste dans les Graules. Or Dion Gassius, qui la raconte aussi, en transporte la scène à Rome. Si cette contradiction et le silence de l'histoire nous autorisent à élever des doutes sérieux sur la réalité d'un événement inventé peut-être, ou du moins trèsembelli par l'imagination des rhéteurs. Corneille Ta fait entrer de vive force dans le domaine des légendes acceptées.
1. Celui qui aura choisi un sujet approprié à tes forces ne manquera ni d^élcquence, ni d'un ordre lomineuz. (Horace.)
2. L*abbé de Pure la parodia dans une brochure intitulée \0oiieau ou là cjtfmenfie de M. de Colbert.
3. Liv. I, chap. iz. Cette page a été traduite par Montaigne en ses Essais, chap zxia.
n. — Étude littéraire.
Analyse de la pléee. — Une rapide analyse de cette pièce fera comprendre comment une simple conversation, citée par un philosophe, est devenue le germe d'une tragédie.
Acte /•**. — Le poëte suppose qu'Emilie, fille de Toranius, tuteur et victime d'Octave, aspire à venger son père, malgré les bienfaits d'Auguste qui la traite comme sa fille adoptive. Aimée de Ginna, petit -fils de Pompée, elle ne donnera sa main qu'au meurtrier de l'ancien triumvir. C'est ce que nous apprend un monologue * qui sert d'ouverture à la pièce. Engagé par sa passion dans un complot ourdi contre l'empereur, Ginna raconte comment ses éloquentes invectives ont exalté la fureur et l'enthousiasme des conjurés qui viennent d'arrêter l'exécution de leur dessein. Le jour, l'heure, le lieu, tout est convenu. Déjà les deux amants s'applaudissent d'un triomphe prochain, lorsque César mande auprès de lui Maxime ' et Ginna. Seraient-ils donc découverts ou trahis? Après des protestations de dévouement et de courage, ils obéissent, non sans crainte, à l'appel du prince.
Acte IL — Leurs alarmes étaient mal fondées. Car Auguste, las du pouvoir et de ses périls toujours renaissants, ne voulait que consulter ses plus chers confidents sur son projet d'abdiquer, et de rendre à Rome sa liberté. Mais Ginna l'en dissuade ; n'écoutant que les intérêts de son cœur, il démontre que, pour vivre en paix, le monde a besoin d'un maître. Maxime est d'un avis contraire, et ses conseils l'eussent emporté, si les instances de Ginna ne décidaient Auguste à sacrifier son repos à la sécurité de l'empire. Il gardera donc la toute-puissance ; et, pour récompenser le zèle de ses familiers, il donne à l'un le gouvernement de la Sicile, à l'autre la main d'Emilie.