‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 36 sur 193 · C'est le 'taot dont il se servait · texte numérisé non relu

C'est le 'taot dont il se servait

par le bienfait qu'il considère d'abord comme un outrage, rougisse de recevoir Emilie d'une main qu'il déteste ; puis, qu'après ce premier mouvement, dont son trouble se rend à peine compte, retrouvant le sang-froid de la réflexion, il recule devant l'exécution d'un forfait auquel ne le porte point l'ardeur d'une conviction ? En résumé, Corneille n'a pas voulu nous peindre un républicain farouche, mais un amant dont le caractère est aussi faible que le cœur. Âur guste suffisant à l'intérêt, qu'importe que les autres figures perdent tout ce qu'il gagne? Sa clémence n'en sera que plus triomphante. Yoilà pourquoi Ginna peut baisser impunément de scène en scène; et si le conspirateur de la veille finit par se métamorphoser en courtisan, l'histpire ne prouve-t-elle pas que les choses se passent souvent ainsi ?

Maxime ; le p6le saeriflé. — De Maxime nous ne pouvons 4ire qu'un mot. S'il eut un bon moment, lorsque, pour se dispenser d'un assassinat, il conseilla l'abdication, sa lâcheté le rend odieux, et son amour ridicule.

Livie. — - Quant à Livie, son intervention subite et passagère* rappelle Tlnfante du Cid, Non-seulement elle est inutile, mais elle diminue le mérite d'Auguste, en mêlant des suggestions étrangères et des raisons d'intérêt à un acte que doit dicter la générosité toute seule. En représentant l'impératrice comme le bon génie d'Auguste*, Corneille contredit le sentiment de Tacite, qui voit en elle une marâtre funeste à la famille des Césars et à l'Ëtat'. Mais l'histoire autorise les dehors imposants que le poète prête à ce p<jrsonnage. '

Si son divorce fut un scandale, si son ambition astu-^

1. Ce rôle fat supprimé, pour n'être rétabli que le 20 mars 1806, dans une représentation donnée à Saint-Cloud, devant l'empereur, par Mlle Raueourt. *

2. Elle était mariée à Tiberius Claadius Nero, et enceinte de six mois, quand Octale envoya à son époux l'ordre de la répudier,, en 716.

3. Pour briser tous les obstacles qui fermaient à Tibère le chemin doi trône, elle entra dans la voie des crimes domestiques, et aida souvent la fatalité qui ravit. tour à tour, aux espéranoes du prince et de Rome, Marcellus, Gains et Lucius César, mourant l'un à vingt-trois ans, l'autre à vingt ans. Elle fit exiler Julie, déporter Agrippa Posthumus, écarta tous les enfants et pelits-enfants d'Aiitfaste.

cieuse poursuivit constammeDt un seul but, la toute-puissance, soit par son mari qu'elle inspirait, soit par son fils qu'elle espéra dominer un jour, on doit cependant admettre que son expéiîence et salnodération contribuèrent à transformer Octave en politique. Elle lui apprit du moins la diplomatie et la réserve. Pendant les neuf années qui précédèrent une dictature définitive (716-725), elle sut conseiller à propos la ruse, la temporisation, le silence et la patience. Somme toute, ses tempéraments furent un frein salutaire à des violences qu'elle finit par dompter, et Ton peut dire qu'elle fit une réalité de la vieille légende d'Égérie*.

t,e sens historique, et la tragédie politique ehes Corneille. — Ici donc Corneille a, comme toujours, le sens historique. Cette intelligence n'éclate pas moins en de magnifiques scènes qu'il faut signaler.

Quelle science intime de la société romaine dans Ib récit de la conjuration', et dans les peintures où Cinna représente les sanglantes proscriptions du Triumvirat ! C'est une merveille de véhémence, de couleur expressive et sobre. Si quelques traits déclamatoires se mêlent à ce tableau, c'est une vérité de plus ; car la faconde de ces hyperboles sied à un conspirateur qui, plus épris d'Emilie que de la liberté*, remplace parfois la conviction parla rhétorique, et se monte la tête froidement, comme un acteur qui apprend ou répète son rôle Notons aussi des hardiesses républicaines qui ne tiraient point alors à conséquence, dans un temps où la littérature ne fut que littéraire, et où le pouvoir était plus tolérant qu'on ne pense, par suite de sa sécurité même.

L'idée monarchique ne va-t-elle pas d'ailleurs triompher

' 1. Il faut Toir au Louvre sa statue. Un front net, limpide, lisse, inattaquable comme Tairain, des yeux puissants et tranquilles, un nez aquilin aux narines pincées, une bouche petite, des lèpres minces étrangères au sourire, une rérénité impitoyable, la majesté d'une matrone qui se sent souveraine : voilà 1*1. traits de sa physionomie.

■ i. Acte I, scène m.

S, Quel conspirateur n*a pas son Emilie, je veux dire une arrière-pensée d'intérêt et d'ambition, dont les belles phrases et les grands mots sont la masaue, le prétexio ?

dftna ce conseil privé où seront agités les mérites relatifs des deux régimes qui sont aux prises dans cette tragédie? La tradition de ce grand débat remonte à Dion Gassius * . k\x cinquante -deuxième livre de son histoire, il nous raconte qu'après Actium (31 av. J.-C, 725), Octave voulut consulter Agrippa et Mécène sur la question de savoir s'il devait garder l'autorité, ou rétablir l'ordre ancien. La répu^ blique aurait été défendue par Agrippa, et l'empire par Mécène. Est-il besoin de dire que ce récit est simplement une fiction oratoire analogue à ces exercices dont parle Juvénal, quand il écrit : « Moi aussi, lorsque j^étais jeune, j'ai composé de belles déclamations, où je conseillais à Sylla de ronfler dans la vie privée. » Il n'y a pas là plus d'authenticité que dans nos harangues d'école. Car, bien loin d'avoir regretté le gouvernement du peuple et du sénat. Agrippa fut toujours un des auxiliaires les plus dévoués à la fortune impériale, et l'homme d'action qui fit le plus pour fonder la dynastie. Sans prendre autrement au sérieux la délibération immortalisée par le génie de Corneille, cher-^ chons y donc seulement l'art d'un poète qui, pour la première fois parmi nous, met l'histoire au service d'une situation dramatique.

Ce qui nous émeut tout d'abord, c'est l'hostilité secrète des confidents qui soât appelés à jjger cet important procès. Notre attente est vivement sollicitée par le contraste de la confiance que leur témoigne le maître du monde, et de la perfidie qui répond à ces avances. Sachant qu'ils ont fait serment de l'assassiner, nous assistons avec une anxiété poignante à cette crise morale qui nous laisse voir des pièges cachés sous l'apparence d'une insidieuse franchise.

Ajoutons que ni la poésie ni même la prose ne s'était encore élevée à cette hauteur, et qu'ici Corneille inaugure l'éloquence politique par la mâle précision de son langage, et la sûreté d'une intuition digne de Tacite. Ces maximes générales, qui conviennent rarement au théâtre, n*ont jamais

1. Né en 155) il entr» dans la yie politique sous Commode, et fut sénateur sous Septime sévère.

été mieux appropriées à Taction par un génie qui semble les graver sur Tairain. Quel clairvoyant exposé des. maux ' qui travaillaient la république et en précipitèrent la chute ! Quelle vivante analyse des causes qui vont, en dépit de regrets généreux, mais impuissants, donner à Rome le régime qu'elle mérite par la faute de cette liberté menteuse, dont l'anarchie déchaînait Sylla contre Marins , Pompée contre César, les triumvirs contre Cicéron et Brutus, Antoine contre Decimus, et Octave contre Antoine * !

A n'en juger que par la chaleur des plaidoiries, il est manifeste que Corneille prend secrètement parti pour la thèse monarchique. Cinna est trop persuasif pour n'être pas l'interprète du poète. En cela il se rencontre avec le sentiment des contemporains qui, aux environs de la Fronde, entre Richelieu et Louis XIV, appelaient de leurs voeux Tavénement d'un maître assez puissant pour assurer au dedans comme au dehors la sécurité du présent et de l'avenir*.

' Nous n'insisterons pas sur les dernières scènes ; car il faudrait répéter ce que nous ont appris les applaudissements de deux siècles. Si les monologues sont d'ordinaire languissants, il n'en est pas ainsi de celui ' qui nous mon-

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