‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 45 sur 193 · I. Acte m, scèM n · texte numérisé non relu

I. Acte m, scèM n

Ge n'est pas seulement la morgue sénatoriale qui lui dicte ce langage. Sous le patricien issu du sang des Jules, il y a le Romain irrité d'un attentat qui offense la dignité du citoyen ^ ; il y a le vaincfueur indigné d'une perfidie dont la complicité, même apparente^ déshonorerait son triomphe ; il y a le politique avisé qui repousse l'amitié suspecte des traîtres et des lâches.

Le même instinct de Tidéal a mis Corneille en garde contre les prérentions qui rendirent Lucaîn incrédule aux larmes versées par César, quand on lui présenta la tète de Pompée'. Tout en se défiant d'une tradition qui pourrait bien n'être qu'une légende, il a compris ce qu'il y avait de pathétique dans cet attendrissement d'une grande âme ; et, sans faillir à la vraisemblance historique ou morale, il a représenté par ces beaux vers les émotions contradic* toires de l'ambitieux et du héros :

César j à son aspect^ comme frappé de foudre, Et comme ne sachant que croire et que résoudre, Immobile, et les yeux sur l'objet attachés, Nouis tient asses longtemps ses sentiments cachés; Et je dirois, si j'ose en faire conjecture^ Que, par un mouvement commun à la nature^ Quelque maligne joie en son cœur s'étevoit, Dont sa gloire indigiiée à peine le sa«voit. L'aise de Yoir la terre à son pouvoir soumise Ghatouillolt malgré lui. son àme avec surprise; Et de cette douceur son esprit combattu Avec un peu d'effort rassuroit sa vertu. S'il aime la grandeur^ il hait la perfidie Il se juge en autrui, se tâte, s'étudie,

1. Rappelez-vous GaTÎus mis en croix par Verres, et dont le supplice fournit à Cicéron un argument victorieux.

2. Non primo Cssar damnavit roancra visu, Avertitque ocnlos: vultas, dum crederet, facsit; Utque lldem vidit sceleris, tutumque putavit

Jam bonus esse socer, lacrymas non sponte cadentes Effudit, gemitusqae expressit pectore Isto, Non aliter manifesta potens abscondere mentis

Gaudia quàm laerjmis

Quisquis te flerc coegit

Impetus, à verâ longe pictate recesfiit.

{Phar. IX, T. 1033.)

Examine en secret sa joie et ses douleurs. Les balance, choisit, laisse couler des pleurs ; Et, forçant sa vertu d'être encor la maîtresse, Se montre généreux par un trait de foiblcsse ^.

Quaad il reçoit Gornélie prisonnière, ses respects serablent la réparation d'une injuste disgrâce:

0 d'un itrustre époux noble et digne moitié, . Dont le courage étonne, et le sort fait pitié I

Plût au grand Jupiter, plût à ces mômes Dieux Qu'Annibal eût bravés jadis sans vos aïeux, Que ce héros si cher dont le ciel vous sépare N'eût pas si mal connu la cour d'un roi barbare^ Ni mieux aimé tenter une incertaine foi Que la vieille amitié qu'il eût trouvée en moi I

Alors, foulant aux pieds le discord et l'envie, Je l'eusse conjuré de se donner la vie, D'oublier la victoiref et d'aimer un rival, Heureux d'avoir vécu pour vivre son égal : J'eusse alors regagné son âme satisfaite Jusqu'à lui faire aux Dieux pardonner sa défaite; 11 eût fait, à son tour, en me rendant son cœur, Que Rome eût pardonné la victoire au vainqueur *.

L'histoire nous permet-elle de croire à la sincérité de ces beaux élans? C'est chose fort douteuse; car ils sont rares, pour ne pas dire impossibles, ces traités de paix entre des rivalités orgueilleuses et jalouses. On ne voit guère ni les vaincus se résigner, ni les vainqueurs se modérer en philosophes. Mais il suffit que ces mouvements éloquents se fassent applaudir, et honorent l'âme humaine. Après tout, cette chevalerie est ici d'une parfaite convenance, et répondit un jour aux vœux chimériques des meilleurs citoyens. Ne cherchons doue pas des arguments contre notre enthousiasme. Souffrons même que, dans

1. En face de son ennnemi, César nous rappelle Paul-Émile allant, dit Plutarque, les yeu2 baignés de larmes, à la rencontre du roi Persée, vaincu et captif.

2. Acte III, se iT. C'était le yœu des poètes et du peuple. Dans V Enéide^ Virgile fait Toir unies et encore sœurs les Ames de César et de Pompée :

CoDcordes animai nuuc, et dùm noctepremuntur.

d'autres rencontres, César ait parfois trop d'emphase, et tâchons d'oublier l'impassible simplicité dont témoi^e le style de ses Commentaires.

Nous regretterons seulement qu'afin de satisfaire au goût romanesque de son public, Corneille ait transformé ce grand homme en Amadis provoquant les géants pour les beaux yeux d'Oriane, ou en héros de la Fronde associant la galanterie aux intrigues politiques. Ne souffre-t-on pas de l'entendre dire à Gléopâtre :

Oui; reine, si quelqu'un dans ce vaste univers, Pouvoit porter plus iiaut la gloire de vos fers, S'il étoit quelque trône où vous pussiez parottre Plus hautement assise en captivant son maître, J'irois, j'irois à lui, moins pour le lui ravir Que pour lui disputer le droit de vous servir.

Mais, n'abusons point de ces faiblesses contre un beau génie qui ne pouvait impunément «'affranchir de la mode; mieux vaut le plaindre d'en avoir subi les exigences, et imputer à soi| temps les travers sans lesquels il aurait couru le risque de déplaire. Si le caractère de César rappelle trop l'Alexandre de Racine soupirant pour Cléopliiie, il n'en mérite pas moins cette louange de Cornélie :

0 ciel ! que de vertus vous me faites haïr *■ I

Cornélie. Le veavai^e politique. La femme soas Théroine. — Le rôle de Cornélie est encore plus relevé. Presque toutes les pièces de Corneille nous offrent des personnages qui, tout en ayant leurs traits individuels, sont des types généraux dans lesquels il a représenté les passions ou les intérêts d'un peuple, d'une classe, d'une caste'.

1. Acte III, se. IV. A mesure que le déDOuement approche, Corneille se sépare davantage de Lucain, et relève son héros par le sublime: témoin cet hommage rendu aux cendres de Pompée :

Restes d'un demi-dieu dont à peine je puis Égaler le grand nom, tout vainqueur que je suis, De vos traitres, dit-il, voyez punir les crimes Attendant ces autels, recevez ces victimes.

2. Tels sont Niuomède, Sertorius. Viriathe, Prusias, la [*hcnicicnne Sophooisbs, al l'Africaine Eryxe.

Telle est la veuve de Grassus et de Pompée. En elle respire la. fierté de Taristocratie romaine, avec ses regrets et ses espérances. Vraiment digne de ce Sénat qui défendit de pleurer les morts de Trasimène, et remercia le consul plébéien Varron de n'avoir pas désespéré de l'avenir après le désastre de Cannes, cette fille de Scipion porte en son cœur Tâme de la République*. Nourrie des antiques maximes, elle parle au nom de ces intransigeants qui protesteront par Tépée de Caton, en attendant le poignard de Brutus.

Dès qu'elle apparaît, on respecte en elle la matrone romaine dont la majesté est encore rehaussée par lé deuil auguste d'une impérissable mémoire. Elle veut venger non seulement la mort d'un époux, mais la défaite de son parti. On a même pu se demander si le héros ne lui ^ient pas au cœur beaucoup plus que le mari. Mais bornons-nous à dire que sa passion politique est la. forme nécessaire de sa fidélité conjugale. Car l'héritière d'une cause à laquelle furent unies les destinées de Rome et du monde ne saurait être considérée comme une veuve ordinaire. Le nom qu'elle porte est une responsabilité d'honneur. Elle a le devoir de s'écrier :

0 vous, à ma douleur objet terrible et tendre, Éternel entretien de haine et de pitié, Restes du grand Pompée^ écoutez sa moitié ! N'attendez point de moi de regrets ni de larmes : Un grand cœur èi ses maux appelle d'autres charmes.

Moi ! je jure des Dieux la puissance suprême, Et, pour dire encoir plus, je jure par vous-même, De n'éteindre jamais l'ardeur de vous venger *.

Si, dans une condition privée, les obligations de la famille, le soin des enfants et le souci des affaires domestiques s'imposent à la mère qui survit, et peuvent étouffer

Page 1