‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 46 sur 193 · L'Âme do jeune Crasse, et celle de Pompée · texte numérisé non relu

L'Âme do jeune Crasse, et celle de Pompée

L'une et Tautre yertu par le malheur trompée. Le sang des Scipions, protecteurs de nos Dieux, Parient par votre bouche, et brillent dans tos yeux.

S. Acte V, scène i.

106 CORNEILLéT.

SCS larmes, ou distraire sa douleur, Gornôlie n'a-t-elle pas aussi les mème^ droits, lorsque, mêlée si longtemps à la guerre civile dont elle & ressenti toutes les blessures, elle se redresse menaçante, et possédée par l'unique passion de la revanche qui consolera son deuil? C'est ce qui fait dire à Saint-^Êvremond : « De toutes les veuves qui ont jamais paru sur Je théâtre, je n'aime voir que la seule Gornélie, parce qu'au lieu de me faire imaginer des enfants sans père, et une femme sans époux, ses sentiments tout romains rappellent dans mon esprit l'idée de l'ancienne PiOme et du grand I^ompée^ » Il y a du vrai dans cette impression. Pourtant, n'allons pas jusqu'à ne voir en elle qu'une républicaine dévouée seulement à des principes. Ce serait la rendre moins touchante dans ses gémissements, mo^ns terrible dans ses imprécations. Car, lorsqu'une doctrine a remplacé le cœur, le fanatisme commence; et, s'il joious étonne, il ne nous émeut pas.

Ce qui nous charme plutôt dans cette stoïcienne, c'est la lutte des sentiments contraires qui attestent qu'en elle la femme vit encore sous l'héroïne. Il est visible, en effet, qu'elle a besoin d'un effort pour ne point sacrifier sa haine contre César à l'estime, ou même à la reconnaissance qu'elle éprouve pour sa grandeur d'âme. On dirait parfois qu'elle a peur de faiblir ; et voilà peut-être le secret de certaines tirades trop tendues, où l'on sent que le naturel se force. Cette raideur ne trahirai l^elle pas la contrainte du combat intérieur qu'elle dérobe sous l'ostentation de ses défis? Ses grands airs de force ne seraient-ils point une attitude qui déguise l'embarras où se trouve sa générosité réduite à subir les bienfaits de celui qu'elle déteste assez pour redouter sa clémence plus que ses rigueurs? Il est vrai qu'elle est quitte envers César : car, s'il châtie les meurtriers de Pompée, elle l'avertit du complot qui met sa vie en péril'. Cet ingénieux coup de théâtre met à l'aise la

Page 1