‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 49 sur 193 · Acte II, scène i · texte numérisé non relu

Acte II, scène i

2. Rivale de son frère, elle veut recouvrer par le crédit de César sa part de souveraineté. Nous devons à cette situation une scène tout à fait alerte, celle où, apprenant Tarrivée de son amant, elle repousse avec une ironie piquante les avances d'une réconciliation proposée. C'est ce qu'il y a de plus heureux dans son rôle. (Acte II, scène ui.)

Car c'est le sort des nations qui se décide en ce conseil où les raisons égoïstes qui encouragent la perfidie sont exposées avec autant de force que d'habileté. Il est visible que Corneille sait bien par où la République doit périr. Il a compris les causes profondes qui expliquent sa ruine et ravènement de César. Une des principales est la lassitude des provinces. Elles ne veulent plus servir de proie à une aristocratie rapace, de jouet à d'insatiables convoitises, d'instruments aux acteurs de la guerre civile. Dans le dictateur qui s'annonce elles saluent le vengeur du passé, le pacificateur de l'anarchie présente, le patron tutélaire de l'avenir. Pour Photin la victoire de Pompée ne serait que le gouvernement du Sénat et l'insolente tyrannie des proconsuls, comme il le dit en ces vers :

11 fuit le désespoir des peuples et des princes Qui vengeroient sur lui ie sang de leurs provinces, Leurs États et d'argent et d'hommes épuisés, Leurs trônes mis en cendre, et leurs sceptres brisés ; Auteur des maux de tous, il est à tous en butte« Et fuit le monde entier écrasé sous sa chute.

Les opprimés ne semblent-ils pas s'écrier avec lui :

Assez et trop longtemps Tarrogance de Rome A cru qu'être Romain c'étoit être plus qu'homme. Abattons sa superbe avec sa liberté ; Dans le sang de Pompée éteignons sa fierté ; Tranchons l'unique espoir où tant d'orgueil se fonde ; Et donnons un tyran à ces tyrans du monde. Secondons le destin qui les veut mettre aux fers, Et prêtons-lui la main pour venger l'univers. Rome, tu serviras; et ces rois que tu braves, Et que ton insolence ose traiter d'esclaves, Adoreront César avec moins de douleur, Puisqu'il sera ton maître aussi bien que le leur.

Non, ce n'est pas là, comme le prétend Voltaire, une amplification de rhétorique, mais un murmure de révolte cpi dut gronder sourdement dans cette heure de crise où il y eut pour les vaincus un moment d'espoir, entre la chute de la République et les préludes de l'Empire.

Malgré cette clairvoyance historique, et des mérites ora-

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toires qui sont de premier ordre, nous ne classerons pourtant cette pièce qu'à une certaine distance des chefs-d'œuvre admirés en toute sécurité. Car on sent trop, même dans les plus heureuses rencontres, que Corneille a suivi les traces d'un dangereux modèle, et qu'il s^est abreuvé jusqu'à rivressé aux sources de la Pharsale. Un étalage bruyant de maximes atroces, des lieux communs où sont prodiguées de hideuses images, des vers sonores et inutiles, obscurs et entortillés, des métaphores outrées, une chaleur factice, le luxe et le fracas d'un style ambitieux : tels sont les défauts de ce drame où Fhyperbole s'étale trop souvent dans les caractères, les sentiments et le langage. Mais si le goût en souffre, la responsabilité en revient à Lucain, autant qu'à Corneille.

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