‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 50 sur 193 · LE MENTEUR · texte numérisé non relu

LE MENTEUR

Soarce espagnole, la ¥érlté «anpeete 4'Alaveon. UnitattoA origtoale. — Après s'être guindé jusqu'à l'emphase dans la Mort de Pompée^ Corneille voulut sans doute relâcher les ressorts d'une intelligence qui s'était forcée. C'est à ce besoin de détente que nous devons une tentative dont le succès, encouragé par le cardinal de Richelieu *, devint pour la comédie une date presque aussi mémorable que celle du Cid pour la tragédie. Cette fois, ce fut encore l'Espagne qui lui porta bonheur; car il eut pour guide une pièce intitulée la Verdad sospechosa (la Vérité suspecte) j qu'il découvrit, en 1642, dans un recueil apocryphe, où elle se trouvait attribuée à Lope de Véga. Or,

1. Richelieu élatt alors très malade, et presque mourant. Corneille réussit à distraire ses souffrances. Le ministre lui en sut gré. Il fit présent d'un habit magot* llque à Bellerou, qui jouait le Menteur d'original, dit-on. Il est curieux de voir un cardinal consoler la scène des rigueurs de l'Église.

elle appartenait à don Juan Huiz de Âlarcon, poète de mérite, bien qu'assez peu soucieux de sa paternité littéraire*. Corneille ne fut averti de son erreur qu'en 1660; et alors, dans VExamen du Menteur^ il restitua le vrai nom du modèle dont il était l'obligé. Il en parle avec une vive gratitude, et va jusqu'à dire qu'il « donneroit volontiers ses deux plus belles pièces pour que ce sujet fut de son invention. » Il déclare même « n'avoir rien vu, dans le théâtre espagnol, qui l'eût satisfait davantage ». Mais, en rendant cet hommage à <c un admirable original », il se dispense d'entrer dans le compte exact des dettes contractées par sa reconnaissance, comme il le fit pour le Cid et Pompée^ en mettant sous nos yeux les vers de &uillen et de Lucain qui l'avaient particulièrement inspiré. Pour expliquer ce silence, il ajoute qu'ayant a dépaysé le sujet », et « habillé ses acteurs à la françoise », il craindrait de nous importuner par des citations où il serait malaisé de voir a un rapport entre les moeurs des deux pays ».

Quoi qnll en soit, il est certain que ces emprunts furent, en général, très habilement accommodés au milieu dans lequel ils devaient passer. Ce procédé d'appropriation est indiqué par cet aveu : a Tout ce que notre Menteur raconte des guerres d'Allemagne où il se vante d'avoir été, l'Espagnol le dit du Pérou et des Indes dont il fait le nouveau revenu. » De même, en émigrant du Manzanarès sur les bords de la Seine, le tableau de la collation imaginée par Dorante devient aussi parisien que possible. Des équiva^*» lents sont donc substitués à tous les traits dont la vérité pouvait paraître trop locale, ou trop étrangère à nos habitudes. S*il conserve les principaux motifs, il les acclimate en quelque sorte par des ruses adroites qui modifient le costume, et trompent l'œil. Or', il n'était point facile de mener à bien ces jeux d'illusion, ni surtout de resserrer en cinq actes, ou de réduire en alexandrins une composition très complexe, très libre d'allure, variée d'incidents pris sur le vif, et toute pleine de menus détails qui trahissent le

1. Alarcon, né au Meiiqu» de taog espagnol, occupait à Madrid an ofQee 4« judicature. Il mourut en 1039.

Yoisinage de la réalité. Il fallait tantôt ajouter, tantôt retrancher, ailleurs atténuer, plus souvent condenser et transposer. L'étude de ces raccords serait une excellente leçon pour les imitateurs qui ne veulent point être réputés plagiaires.

Pourtant, malgré son industrie, et son entente des constructions dramatiques. Corneille ne nous a pas toujours dérobé les gènes d'une traduction. Il embrouille quelquefois les fils (ténus de ces intrigues légères où s^égare la galanterie espagnole. Pour les démêler d*une main vive et sûre, il n'avait ni la prestesse d'un Figaro, ni la dextérité d'un Beaumarchais. Il arrive aussi que certains effets de scène résistent à leur interprète, et ne se prêtent point à un changement de patrie. Ailleurs, la loi des unités contrarie la vraisemblance; et les événements ne peuvent pas, faute de temps et d'espace, être liés ou justifiés comme dans l'original. Mais l'homme de génie reprend ses avantages, lorsqu'il traite les parties morales de sa fable et ne vise qu'à la peinture des caractères. Alors, il est maître à son tour, et l'Espagnol ne paraît plus qu'un écolier. Cette supériorité, il la doit non pas seulement à la force de l'accent et à l'énergie du ton, mais à la sobriété d'un style alerte, net et agissant, dont le tour naturel et franc fut un signal et un exemple ^

L'aetton : faiblesse de l'tntrtgne. — Ce n'est pas dans la conduite de l'action qu'il faut chercher l'intérêt de cette comédie. Car on demeure indifférent à une intrigue fondée sur un faux pas que fait une demoiselle en se promenant aux Tuileries. Nulle sympathie ne s'éveille pour cet amour de hasard qui n'a ni le sérieux d'une passion, ni l'agrément d un caprice. On ne pourrait dire à quel

1. Voltaire mentionne comme une imitation de Corneille une pièce de Goldoni intitulée U Bugiardo {le Hâbleur) et représentée à Mantone, en 1750. Sans parler du talent, les deux ouyrages sont pourtant très différents, il suffira de dire que, dans la comédie italienne, écrite en prose commune, presque en patois, le père du Menteur s'appelle Pantalonô: c'est un type vulgaire, comme le masque tradition* nel d*Arleech4no qui est i^ des Ttlets de cette comédie. Le ton n'est donc plus le même. Le Menteur de Goldoni, LeHo^ finit par être chassé de la famille à laquelle il Tonlait s'allier. Son père le rejette, et l'abandonne. Ce dénouement ne ressemble guère à celui de Corneille.

monde appartiennent ces deux femmes entre lesquelles s'égarent les méprises de Dorante. Lui-même il ne sait trop vers quel objet vont ses préférences ; car son cœur n'a pas l'air d'être de la partie; son imagination et sa vanité entrent seules en jeu dans l'imbroglio galant où le dupeur est à son tour dupé par ses propres finesses. Les aventures qui servent de prétexte à son travers rappellent donc trop l'artifice des combinaisons familières aux pièces de cape et d'épée. Quant au dénouement, il témoigne que Corneille a voulu rester dans le domaine de la tantaisie pure, sans arrière-pensée de moraliste. En effet, le Menteur n'est point puni de ses mensonges. S'il épouse Lucrèce au lieu de Glarice, peu lui importe, comme le prouve la volteface qu'il opère subitement, lorsque averti de son erreur par un propos fortuit de Clarice il se met à soutenir qu'il a toujours été le soupirant de Lucrèce. Il sauve ainsi son amour-propre par un dernier mensonge dont il profite, et le rideau se baisse sur ce mot effronté de Cliton :

Par on si rare exemple apprenez à mentir *.

Dorante. Il ment par amour de l'art. Corneille et Reg^nard. JL'Idée morale. — Il y aurait aussi des réserves à faire sur le principal personnage. Car il est rare que le mensonge ne soit pas un calcul malhonnête. D'ordinaire, on déguise la vérité par intérêt, et l'on trompe les gens pour surprendre l^r estime. C'est ainsi que l'imposture de Tartufe tend' des pièges à l'imbécile Orgon. Il prend le masque d'une vertu pour déguiser sa convoitise et sa sensualité. Or, il n'en va point ainsi de Dorante. Le plus souvent il débite ses contes avec une sorte d'innocence, ou par amour de l'art, comme s'il ne pouvait résister à la tentation de donner cours à sa verve. Il ne s'en cache pas, et confesse son faible en ces vers :

J'aime à braver ainsi les conteuif^ ]e nouvelles ; '

Et, sitôt que j'en vois quelqu'un s'imaginer

1. Dans la préface, Corneille avoue qu'il a été indifférent à la question inprale: « J'ai Toulu, ditp-il, tenter ce que pourroit Tagrément da sujet dénué de la force des vers, comme, dans Pompée, j'ai fait un essai de ce que peut la majesté du raisonnement et la force des vers, dénués de l'agrément du style. »

ETUDES LnT£aAll\£d. I. — iS

Que ce qu'il veut m'appreadre a de quoi m'étonaer^

Je le sers aussitôt d'un conte imaginaire '

Qui l'éionne lui-môme, et le force à se taire.

Si tu pouvois savoir c^uel plaisir on a lors

A leur faire rentrer leurs nouveUes au corps * !

Bien que natif de Poitiers, il eat donc surtout un Gascon, un compatriote de Monsieur de Crac^. et ses écarts vien* nent de l'esprit plus que du cœur. Aussi nVt-il pas honte de l'aplomb qu'il met à forger ses faux récits : au ccmtraire, il s'en fait gloire, comme un virtuose qui se. donne en spectacle'. Nous-mêmes nous devenons presque ses complices, tant il nous amuse par l'entrain d'une invention qui n'est jamais à court, et l'à-propos des expédients dont il s'avise pour se tirer des embarras où l'engagent les témérités de son imagination.

En cela, le Menteitr de Qorneille ressemble au Joueur de Regnard. D'un côté comme de l'autre, rien de violent, pas d'entraînement furieux^ point d'idée fixe ^dominante; mais do la jeunesse, de l'étourderie, une insou(iiance allègre, volage et souriante, qui désarme la censure. Peutêtre eût-il mieux valu pousser résolument le travers jusqu'au vice. Molière n'eût' point hésité à tirer du sujet tout l'enseignement qu'il pouvait comporter, etue se serait pas contenté de nous divertir par ce badinage qui glisse sur les surfaces. Au moins aurait-il fait sojlir toutes les situations du caractère même, comme les conséquences d'un principe. Corneille en a bien eu l'instinct, mais furtivement, et presque à son insu. Quand, au premier acte, l'étudiant débarqué de Poitiers se donne à Clarice pour un brave qui vient de guerroyer en Allemagne", on s'ex-

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