I. — Faits historiques
Est-il Trui que Corneille ait iailfté île romaai de tHo^
dogone? — Avant d'examiner Rodogune^ il convient de justifier cette œuvre contre une insinuation erronée ou malveillante par laquelle Voltaire, commentant Gorneillei, laisse entendre que sa pièce fut l'obligée soit d'un ancien roman que nul n'a jamais vu, soit d'un devancier obsouc, Gabriel Gilbert, dont il n'a pas soufflé mot dans ses préfaces.
Pour ce qui est du roman, on peut dire qu-il existe en effet à la Bibliothèque nationale un ouvrage en deux volumes in-S**, dont 'le titre exact est: Rodogune ou V Histoire du grand Antiocus : A Paris y chez Estienne Loyson. Il est précédé d'un Avis au lecteur signé d* Aiguë d'Iffre* mont. Mais il ne fut imprimé qu'en 1668; il doit donc être mis hors de cause, et d'autant plus que l'auteur attribue seulement à Corneille l'idée mère de son sujet, lorsqu'il dit: ce Le notm que j'ai donn^ à tout l'ouvrage n'est pas inconnu en France.... L'illustre M. de Corneille en a fait une tragédie que j'appellerois la plus achevée de ses pièces, s'il n'étoit toujours dans toutes également admirable. » Quaat à un autre récit .antérieur, jamais aucun érudit, malgré les plus patientes recherches^ ne put en découvrir nulle part la moindre trace \, Par conséquent, son
1. Geoffroy s'est également trompé, quand il prétendit avoir tq ce roman: il parle éyidemment de celui qui parut ei) fOÇ8. U est vrai que le cbansonoier Lan-
existence est aussi fabuleuse que sa disparition serait învraisemblable.
Est-il le dëbilcnr de CSabrIel CSilbert ? Oit cnt le pla-
éclaire? — A plus forte raison n'admettrons- nous pas que Corneille soit, à aucun titre, ie débiteur de ce Gabriel Gilbert, qui, en 1664, quelques mois avant lui, s'empressa de faire paraître au théâtre du Marais une Rodogune dédiée au duc d'Orléans, frère de Louis XIII, et bientôt oubliée de son protecteur comme du public ^ Ce qui ne saurait être contesté, c'est la ressemblance des deux pièces. Il est certain que les quatre premiers actes sont souvent analogues par le plan, les situations, et le dessin des principales scènes. Mais conclure de cette similitude à une sorte de plagiat que Corneille aurait dissimulé, et en chercher la preuve dans le silence qu'il garde sur son concurrent, c'est se tromper aussi étrangement que l'avait déjà fait Voltaire, lorsqu'il affirmait que l'auteur du Cid copia, sans Tavouer, son propre traducteur, Diamante, dont la tragédie (El Honrador de su padre^) fut postérieure à la sienne d'environ trente-cinq ans*.
Et d'abord, des objections morales suffiraient à réfuter ces soupçons injurieux pour un poète dont la franchise égalait le génie, comme en témoignent les examenSyOÎi il juge son théâtre avec un désintéressement qui est un
jeon, candidat académique âgé de quatre -yingts ans, prétendit, pour s'en faire un titre, avoir jeté au feu l'unique exemplaire d'nn roman latin sur Rodogune^ que Voltaire voulait lui acheter à prix d'or. Par dévouement à Corneille, il aurait préféré le détruire. Il faudrait être bien naïf pour croire à cette invention d'un chansonnier octogénaire.
1 . Ce Gabriel Gilbert, alors secrétaire de la duchesse de Rohan, et devenu plus tard le résident de la reine Christine en France, éuit une sorte de Maître Jacques, moitié diplomate, moitié poète, très besogneux, très pauvre d'invention, mais assuz habile dans le choix de ses sujets. Ménage disait de lui : « Il trouve bien au gîte le gibier, mais ce n'est pas pour lui qu'il le fait partir. » U avait composé déjà deux tragi-comédies : Marguente de France (1640), PhitoeUe et Téléphonie (1642). Celte pièce inspira plus tard Mirope à VolUire. En 1646, il fit représenter Hippolylc ou le garçon insensible. Il mourut vers 1680.