‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 58 sur 193 · Celui qui honore son père · texte numérisé non relu

Celui qui honore son père

3. Voltaire est coutumier du fait. Plus tard, il traduisit une féerie de Calderon En esta tiida todo es verdad y todo mentira (En cette vie tout est vérité ol mensonge) pour démontrer que Corneille l'avait imitée dans Héraclius^ Or HérO' clius est de 1647, et cette féerie, de 1684.

si rare exemple de candeur et d'impartialité. Quoi! le père de tant de liéros applaudis depuis si longtemps serait devenu tout à coup Timitateur clandestin d'un débutant qui n'éfait guère connu que par ses échecs ; et il n'aurait plus le droit de dire^ sans craindre un démenti:

Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée !

Ainsi propose, le problème n admet qu'une solution. Il est évident que Voltaire intervertit les rôles, et qu'il impute à l'un les torts de Tautre. Depuis un an, Corneille se consacrait tout entier à son drame hautement promis, et impatiemment attendu ; déjà même plus d'un cercle d'auditeurs privilégiés en avait reçu la confidence*. Or il est probable que des indiscrétions furent commises, et qu'un rival peu scrupuleux exploita cette bonne fortune. C'est ce que démontre la précipitation même de sa plume inquiète, qui voulait à toute force arriver la première au but. Tandis, que le Maître poursuivait lentement son œuvre avec la sécurité d'une conscience exigeante qui visait à la perfection, un indigne plagiaire se hâtait d'expédier son ébauche pour prendi e les devants, et fonder sur cette vaine apparence un droit de premier occupant. Si plus tard le véritable inventeur ne daigna pas s'en plaindre, ce fut autant par fierté que par clémence. N'était-il pas d'ailleurs vengé suffisamment par la disgrâce de cette Rodogune bâtarde qui, malgré le patronage d'un prince du sang, mourut le jour même de sa naissance ' ?

, La fraude que nous dénonçons éclatera plus visiblement encore aux yeux du lecteur, s'il interroge de près les manœuvres du faussaire. Sa fourberie ne se trahit pas seulement dans ses emprunts, mais dans les précautions dont il s'avisa, pour dépister l'enquête, et tromper le juge d'instruction. Si Gabriel Gilbert avait, comme Corneille, tiré

i. U parait qu'à Thôtel de Rambouillci les quatre premiers actes avaieul été lus devaut le grand Condé.

2. « Il imita, dit GeoITroy, ce cuisinier suisse qui, voyant qu'un chien lui avait enlevé une pièce de gibier, se consola en disant qu'il n'avait pas emporté ia sauce. » •

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directement sa fable du récit transmis par Appian Alexandrin*, il se serait ménagé du moins le mérite facile de Texaotitude historique. Or il change arbitraireigent les noms de tous ses principaux acteurs. C'est lùnsi^que ies ^eux frères ne s'appellent plus Antiochus et Séleucus, mais Darie et Artaxerce. La Gléopâtre de Corneille devient chez lui Rodogune veuve d'Hydaspe, roi de Perse, et la vraie Rodogune se métamorphose en je ne sais quelle Lydie, fille de Tigrane, roi d'Arménie. C'est à peu près le même roman, mais avec transposition de personnes. Cette ignorance des sources, et ces tâtonnements confirment le témoignage de Fontenelle déclarant que d«s révélations avaient trahi le plan de Corneille, et qu'un écrivain déloyal sut écouter aux portes. Mais les renseignements furent incomplets : de là ses incertitudes et ses gaucheries. Il apprit par exemple que la pièce de Corneille attribuait le premier rôle à la reine mère ; et, d'après le choix du titre, il conclut qu'elle devait porter le nom de Rodogune. Quant au cinquième acte, comme il n'était pas encore terminé, il dut le triiiter tant bien que mal, à ses risques et périls, sans le secours d'un guide. Voilà pourquoi son dénouement est aussi plat que celui de Corneille fut terrible. Dans Rodogune on ne reconnaît plus en effet la femme ambitieuse qui tue son fils, après avoir assassiné son époux. Si le sang coule, ce n'est que par accident. Darie n'a-t-il pas la maladresse de s'enferrer, en se précipitant sur une épée? On le croit mort, mais il en est quitte pour une légère blessure ; alors, tout émue, de cette résurrection, sa mère embrasse Lydie, consent au mariage qui assure la couronne à une rivale, et promet de fiancer Artaxerce à la sœur de celle qui régnera bientôt à sa place. L'intenlion de ces fadeurs fut, dit-on, de plaire à la régente Anne d'Autriche. Le bruit ayant couru que Corneille allait produire sur la scène une héroïne tutrice de deux princes qu'elle égorge pouf conserver le trône, le duc d'Orléans, lieutenant général du royaume, voulut faire sa cour en

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