‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 59 sur 193 · Guerres de Syrie^ par Appien ; chapitres lxvh-lxix · texte numérisé non relu

Guerres de Syrie^ par Appien ; chapitres lxvh-lxix

e&mmandant à Silbert une reine mère édifiante par sa magnanimité ^

Préférences de^ Corneille pour Rodbi^^aiie.— Dénigrerneni de ¥oltalre. — Mais ne nous attardons pas davan* tage à un épisode dont il serait superflu d'évoquer le souvenir, sans Tétourderie de Voltaire qui en fit un abus regrettable. Si Corneille eut alors son Pradon, il n'en a pas du moins souffert autant que Racine, puisque le public n'attendit point la mort du poète pour rendre pleine justice à la plus dramatique de ses tragédies^, à celle qu'il préférait entre toutes, comme il l'avoue en disant avec ingénuité : <c Mes meilleures pièces ont peu d'avantages qui ne se rencontrent en celle-ci. Elle a tout ensemble la beauté du sujet, la nouveauté des fictions, la force du vers, la facilité de l'expression, la solidité du< raisonnement, la chaleur des passion3, les tendresses de l'amour et de l'amitié ; et cet heureux assemblage est ménagé de sorte qu'elle s'élève d'acte en acte. Le second passe le premier, le troisième est au-desau» du second, et le dernier l'emporte sur tous les autres. » En supposant qu'il y ait là quelque indulgence paternelle, on trouvera le correctif de cet éloge dans ce jugement de Voltaire parlant ainsi de Rodogtme: « Je n'en ai guère entendu le commencement, j'ai été révolté du milieu, la dernière scène m'a beaucoup ému, quoiqu'elle me semble peu vraisemblable. Je ne nie suis intéressé pour personne, et je n'ai pas retenu vingt vers, moi qui les retiens tous, quand ils me plaisent ^. »

1. Ce qui autorise cette supposition, c'est ce passage de la Préface où 'Gilbert disait: «Monseigneur, cette héroïne vous assure qu'elle n'a jamais eu la pensée de tremper ses mains dans le sang de son mari, ni de ses ûls. Si elle eût eu des sentimens si contraires aux inclinations de Votre Alteâse Royale, elle n'eût jamais osé se présenter devant Elle, et n'eût pas eu assez d'audace pour demander à la vertu la protection du vice. >

3. De 1680 à 1715, on donna à la cour 23 représentations du Cid, 22 d'Horace, 21 de RodogHfiô. Phèdre fut jouée 30 fois, Briiannicus 28^ Bajazet 2S, Miihrir date 25.

Au xvni* siècle, la marquise de Pompadour imprima Bodogune en letfxes d'argent, à 20 exemplaires, avec une eau-forte dessinée et gravée de sa main.

3. Ulfigénu de Voltaire. Il se trouve ici d'accord avec la critique allemande, et ses jalousies dénigrantes. Rodogune ayant été représentée, le 5 juillet 1767, à Hambourg, devant le roi de Danemark', Lessing lui consacra le chapitre xvxv do sa Dramaturgie, U ne voit dans ce drame que des caractères faux, monstrueux,

128 CORNEII.LB.

Entre ces sentiments contradictoires se rencontre peutêtre la vérité, comme nous essayerons de le prouver d Sabord par une rapide analyse du sujet, ensuite par l'esquisse des principaux caractères.

IL — Étude littéraire.

li'fictlon. — £ie duel de Bodogniie. — — Constmctlon

savante. — La haine mutuelle de deux femmes, traversée par la passion de deux frères dont l^amour prétend au même objet, sans que leur amitié en soit altérée, tel est le fond de cette tragédie qui se résume en ces mots : le duel de Gléopâtre et de Rodogune.

Gléopâtre, reine de Syrie, a tué par jalousie son mari Nicanor, qui lui a laissé deux fils, Séleucus et Antiochus. Ils sont jumeaux, et longtemps elle s'est refusée à désigner l'aîné, c'est-à-dire Théritier du trône. Or un traité de paix qu'elle a dû subir l'oblige à le nommer enfin, pour lui céder le pouvoir, et l'unir à Rodogune*, son ennemie, fiancée naguère à l'époux dont elle a puni l'infidélité par un assassinat. Le roi des Parthes qui vient de lui imposer ces dures conditions étant rappelé loin de la Syrie par une autre guerre, Gléopâtre en profite pour exercer ses représailles. - G'est alors qu'elle offre la couronne à celui des princes qui la débarrassera d'une rivale.

Entre deux fils que j'aime avec môme tendresse, . Embrasser ma querelle est le seul droit d'aînesse.

La mort de Rodogune en nommera Talné

Je vous le dis encor : le trône est à ce prix;

gigantesques* et non pas grands : « car 11 n'y a pas de grandeur où il n*y a rss de vérité. Corneille pétrit ses propres inventions et les matériaux de rbistoire, comme des œufs et de la farine. Puis il étend la pâte en un lourd et indigente roman. 11 la dispose sur son cadre d'actes et de scènes, et voilà sa pâtisserie au four. » Les Allemands n'ont vraiment pasja plaisanterie légère.

1. Rodogune est la sœur du roi des Parthes, Phraates. Nicanor i'ay«it épousée^ durant sa captivité. Corneille suppose qu'il a seulement promis ce mariage, empêché par sa mort. Le. poète ne voulait pas choquer les bienséances, en prêtant à ddS ti\3 une passion pour la veuve de leur père.

Je puis en disposer comme de ma conquête ;

Point d'aîné, point de roi, qu'en m'apportant sa tôte '.

Mais tous deux aiment Rodogune, qui n'est pas moins implacable que Gléopâtre ; car, à son tour, elle s'engage à ne donner sa foi qu'au vengeur dont le bras consent à la délivrer de celle qui fit périr son amant, leur père Nicanor.

C'est à vous de choisir mon amour ou ma haine; ^ <

J'aime les Ûls du roi, je hais ceux de la reine ; Réglez-vous là-dessus ; et, sans plus me presser,

Voyez auquel des deux vous voulez renoncer

Appelez ce devoir haine, rigueur , colère ] Pour gagner Rodogune, il faut venger un père, Je me donne à ce prix : osez me mériter, f t voyons qui des deux daignera m'accepter '.

Seront-ils assez amoureux pour devenir parricides, ou assez ambitieux pour sacrifier leur maîtresse, telle est ralternative de cette situation horrible qui serait sans issue, si Gléopâtre, qui ne campte plus que sur elle-même, ne recourait à un nouveau crime. Simulant une réconciliation, elle feint d'accorder à Antiochus'le sceptre et Rodogune, mais pour en finir avec ceux qu'elle regarde comme des traîtres. Tandis que, par ses ordres, une main vénale poignarde Séleucus, elle se décide à empoisonner la coupe nuptiale d' An tiochus; et, pour écarter toute défiance, elle n'hésite pas à boire la première. Mais les effets du poison se déclarent trop tôt, et elle meurt en exhalant les ^mpré- / cations de sa rage impuissante.

Il faut bien avouer que cette conception prodigue les plus affreux coups de théâtre. Corneille lui-même l'a compris ; et voilà pourquoi il tempère la terreur qu'inspire tant de scélératesse par la pitié qui s'attache à Rodogune dans les premiers actes, à Séleucus et Antiochus dans les derniers. Il n'a même pas craint de modifier les circonstances historiques pour atténuer l'odieux de sa fable ^, En y intro-

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