Acte V^ scène i
2. Corneille dil avec raison dans son Examen: « Gléopâtre est tt^ méchante; il n'y a pas de parricide qui lai fasse peur, pourvu qu'il la puisse conserver sur le trône. Mais tous ses crimes sont accompagnés cTune grandeur d'âme qui a quelque citose de si haut qu'en même temps qu'on déteste ses actions on ad» mire la source d*où elles parlent. »
Et, quoi qne nous étale un lanjçage si doux,
Elle a tout fait pour elle, et n'a rien fait pour nous *.
Étant admis ces principes, nous devons accepter également les situations qu'ils comportent* Aussi n accuseronsnous pas d'invraisemblance la proposition d^assassinat faite à ses fils par une mère ambitieuse, jalouse et vindicative.
D'abord, elle ignore un amour que ces deux frères ont dérobé à tous les regards. Pourrait-elle croire qu'en si peu de jours ils se soient épris d'une passion subite pour son ennemie, pour la fiancée de leur père, pour une princesse étrangère que les Parthes imposent à la Syrie ? Mais, quand même elle serait instruite de ce secret, une Cléopâtre est-elle femme à penser que ce tendre sentiment tiendra contre Tespoir du trône, et que ses fils, étant nés de son sang, failliront à leur origine? Leur amitié réciproque ne saurait non plus lui faire craindre un refus : car non seulement elle ne connaît pas le cœur de ces princes élevés loin de ses yeux; mais, jugeant les autres d'après elle-même, elle compte sur leur rivalité, et n'imagine pas qu'ils puissent s'effrayer d'un crime dont le prix sera l'empire. Aussi risque-t-elle le tout pour le tout. Si Tépreuve réussit, la voilà libre de toute crainte pour l'avenir; car elle régnera sous le nom du fils qu'elle doit couronner. En cas d'échec, elle avisera: car nul attentat ne lui fait peur. S'ils hésitent, l'embarras où elle les met sera du moins un prétexte pour différer l'élection d'un roi : en attendant, « ellepossède », elle gagne du temps, et ajourne Tavènement d'un maître. Car, sans raisonner froidement comme un vieux ministre dans son cabinet, elle court au plus pressé; elle finira même par oublier les conseils de la prudence, et n'écoutera plus que l'idée fixe de Tégoxsme enragé qui est toute sa politique.
Ainsi comprise, Cléopâtre est une autre Agrippine. Tantôt elle joue l'innocence avec le sang-froid de l'hypocrisie, tantôt elle se glorifie de ses forfaits avec une impassibilité sereine, et transforme leur apologie en accusation