‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 62 sur 193 · Acte I, scène iv · texte numérisé non relu

Acte I, scène iv

contre ses propres victimes*. Or cette impudence devient vraiment tragique par ce titre de mère qui persiste, malgré tout, alors môme que ses paroles et ses actes en outra "gent la sainteté*.

Bodognne. Sa vendeita esi-elle vraisemblable? — On ne s'est pas moins étonné de voir Rodogune rivaliser avec Glëopâtre, ou plutôt la dépasser en scélératesse : car le meurtre qu'elle commande est un parricide. Gomment donc concilier cette férocité soudaine avec la douceur et la discrétion craintive qui nous avaient rendus sympathiques à ses périls?

A cette question nous répondrons d'abord qu'on a trop exagéré son innocence première. Car elle ne s'est point i^nnoncée comme une ingénue, ou une bergère de pastorale. Si Corneille a parfois le tort de lui prêter un langage dont la galanterie rappelle trop l'hôtel de Rambouillet, ces apparences sentimentales recouvrent pourtant un caractère aîtier, impérieux, et susceptible de lutter par ses ruses avec Gléopâtre, de la blesser en fuyant, à la façon des Parthes.

Du reste, n'est-elle pas en droit de légitime défense? Aigrie par le malheur, exaspérée par la persécution, privée de sa liberté, menacée de mort, elle traverse une crise d'où elle ne peut sortir victorieuse que par une sanglante revanche ^. Tous ses souvenirs, toutes ses douleurs, toutes ses craintes lui conseillent une vendetta sans merci, qui doit venger les regrets de son deuil, assurer sa vie, et mettre son amant sur le trône par la perte d'une exécrable ennemie. Est-il donc si étrange qu'habituée à ces coups de force dont elle est la victime, elle repousse la violence par

1. Voir la scène m de Tacte IV. C'est comme son Discours du trône prononcé devant ses flls. Ailleurs (Acte II, scène ii), elle fait à Laodice une confession qui est toute une leçon de machiavélisme.

2. Gléopâtre ne s'attendrit qu'en parlant du Pouvoir. Alors elle a des expressions amoureuses et caressantes :

Délices de mon cœur, il faut que je vous quitte.

3. H en est d'elle comme de Camille dans Horace, d'Emilie dans C'inna. elle est cxallée par un ma Ihcur exceptionnel.

iâ4 Corneille.

la violence, et s'autorise d'une guerre ouvertement déclarée pour prévenir le crime par le crime? Dans le péril pressant qui l'assiège, elle n'a plus d'autre ressource que d'arracher les armes de l'adversaire, et d'en user pour son salut*. C'est alors que, réduite aux abois, elle ose proposer l'assassinat d'une mère à deux princes dont elle connaît la vertu. Que ce soit odieux ou absurde, je ne le nierai pas. Mais l'art exige-t-il donc qu'un personnage tragique, agité d'une passion extrême, soit toujours raisonnable dans ses paroles et ses actes ? Ne suffit-il pas que ses folies soient conformes à la logique de sa situation et de son caractère? Si le poète s'est trompé, son erreur se justifie par la nouveauté de l'invention, par l'effet théâtral, par l'influence que cette faute heureuse exerce sur le dénouement.

D'ailleurs, ce projet parricide ne nous semble pas prémédité : il n'est qu'une explosion de la colère et de l'effroi. Détestant Cléopâtre, sachant ce dont elle est capable, devinant ce qu'elle prépare, regardant comme un piège l'hymen offert par sa perfidie, Rodogune put, à l'heure où la tête se monte, se laisser aller à cet aveugle mouvement de fureur. Mais alors, a-t-elle voulu, a-t-elle espéré être prise au mot? Non, si j'en crois ce qu'elle dira plus tard :

Votre refus est juste autant que ma demande * A force de respect votre amour s'est trahi ; Je voudrois vous haïr, s'il m'avoit obéi •.

Au fond, son intention dut être de mettre à l'épreuve les cœurs ou les caractères dont l'amour ou le courage allait être son rempart. N'étant pas encore sûre elle-même de sa préférence pour l'un ou pour l'autre, elle s'épargnait aussi par cet expédient l'embarras de choisir entre deux prétendants dont la poursuite devenait importune ou périlleuse.

i. La résignation ne serait plus que sottise. Elle a raison de s'écrier:

J*ose reprendre un cœur pour aimer el haïr. (Acte III, scène m.) Eh bien donc, il est temps de me faire connoltre. (Acte IV, socn&iv.)

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