‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 63 sur 193 · Acte IV, scène r · texte numérisé non relu

Acte IV, scène r

C'était une façon de déplacer le danger, de tenir en échec d'infernales intrigues, et d'intimider l'audace de son ennemie, en la traitant comme elle était traitée par elle. Ce serait donc le cas de répéter avec Saint-Évremond : « Faisons grâce à cette pauvre princesse pour avoir demandé sa sécurité à un crime que la méchanceté de Cléopâtre peut faire passer comme une justice légitime. »

Antlochus et Séleocns. L'amitié fraternelle. — Toutefois, notre pitié ne s'émeut qu'en faveur des deux frères, dont la vertu repose nos regards. Pour représenter leur affection si touchante, Pierre Corneille n'avait besoin que d'écouter son coeur. Bien qu'ils soient vraiement jumeaux par leur foi mutuelle, et par la constance d'un dévouement inaltérable, il y a pourtant des nuances qui les distinguent. Séleucus est plus fougueux et plus expansif, mais avec moins de résolution et d'initiative. Antiochus a plus de calme et de mesure. Quand il s'agit de parler ou d'agir, c'est toujours lui qui prend les devants. Entre les écueils, il louvoie avec prudence. Il prévient ou répare les maladresses d'une franchise qui s'égare. Simple et'digne en face de Cléopâtre, il concilie le respect filial et la clairvoyance qui ne veut pas être dupe. En un mot, son habileté ne compromet point son honnêteté. A ce sang-froid, à cet équilibre qui ne se déconcerte jamais, on pressent que Corneille lui réserve la couronne. Il en est digne, ne fût-ce que pour ne pas vouloir la disputer à Séleucus,

Ce frère plus aimé que la clarté du jour*.

lie elnqntème acte. — Aussi conserve-t-il toutes nos sympathies, dans ce cinquième acte qui est supérieur à tout éloge. Ici les objections doivent se taire; car notre théâtre ne nous ofire pas de dénouement plus pathétique. Déclaré l'héritier du trône et l'époux de Rodogune, Antio-

1. Ces deux princes font honneur à leur maître Timagène qui joue dans la pièce le rôle d*tUiliU. Il écoute l'exposition, il concourt malgré lui au dénouement. C'est une sorte de Burrbus optimiste. Sa sœur Laonice sauve Rodogune en l'avertisfiant des complots de Cléopâtre. Ame généreuse, elle est digii^ de'son père. C'est une conûdenie qui ne manque pas de physionomie personnelle.

chus va boire la coupe nuptiale, avant d'aller au temple, quand accourt Timagène, son gouverneur; il annonce qu'il a trouvé dans le parc Séleucus blessé mortellement, et que ce prince vient d'exhaler Je dernier sou,pir.

Alors, Cléopàtre s*écrie qu'il a dû se frapper lui>même volontairement; mais c'est en vain qu'elle essaie de donner le change : car sa victime a parlé ; elle a pu dire :

Une main qui nous fut bien chère Venge ainsi le refus d'un coup trop inhumain. Régnez, et surtout, mon cher frère, Gardez-vous de la môme main.

Devant cette énigme, Antiochus éperdu ne sait d'abord s^il doit soupçonner sa mère ou son amante ; puis sa générosité l'emporte : plutôt que d'accuser l'une ou Tautre, il aime mieux affronter le péril :

Non, je n'écoute rien, et dans la mort d'un frère Je ne veux point juger entre vous et ma mère. Assassinez un fils, massacrez un époux , Je ne veux me garder ni d'elle, ni de vous. Suivons aveuglément ma triste destinée; Pour m'exposer à tout, achevons l'hyménée. Cher frère, c'est pour moi le chemin du trépas; La main qui t*a percé ne m'épargnera pas.

Il saisit donc la coupe, lorsque Rodogune l'arrête, et demande qu'on fasse sur un esclave l'essai du breuvage. « Je le ferai moi-même,» répond Gléopâtre; et elle aVale le poison, dans l'espoir que les époux n'hésiteront pas à l'imiter. Mais les effets sont trop rapides : ses yeux deviennent hagards, la sueur inonde son visage, sa gorge s'enfle : elle chancelle, et tombe ; Rodogune peut dire :

Pour vous perdre après elle , elle a voulu périr.

Ici, toute analyse languirait. Bornons-nous à citer ce cri sublime d'Antiochus :

N'importe : elle est ma mère, il faut la secourir, Puis éclatent avec fureur ces imprécations do Gléopâtre :

Va, ttt me veux en vain rappeler à la vie;

Ma haiùe est trop ûdèle, et m'a trop bien servie...

Règne; de crime en crime, enGn, te voilà roi.

Je t'ai défait d'un père, et d'un frère, et de moi.

t^uisseleciel tous deux' vous prendre pour victimes,

Et laisser choir sur vous les peines de mes crimes !

Puissiez-vôus ne trouver dedans votre union

Qu'horreur, que jalousie, ^et que confusion !

Et, pour vous souhaiter tous les bonheurs ensemble,

Puisse naître de vous un fils qui me ressemble !

S'il y a dans le reste du drame des situations contestables, elles sont rachetées par cette catastrophe. A côté de Gléopâtre, Lady Macbeth elle-même paraîtrait presque innocente. Car, avant déporter la main sur Duncan, son cœur a du moins comme un remords : elle hésite à frapper ce vieillard endormi qui, « avec ses cheveux blancs, ressemble à. son père. 5> C'est dire que Taudace de Corneille atteint, dans Rodogune, Tidéal de Thorrible. Peut-être même jugera-t-on qu'il en abuse, et que le théâtre n'est pas fait pour représenter des monstres *.

HERACLIDS

Corneille reeherehe des ressorts compliqués, et des ■Ituallons ex.traordinaYres. Analyse d'Héraellos. Crttl-

1. Dans la GtUerie des çicleurs du Théâtre Français, nous lisons cette anecdote: a Un jour où Mlle Dumesnil mit dans les imprécations de Gléopâtre toute l'énergie dont elle était dévorée, le parterre tout entier, par un mouvement d'horreur aussi vif que spontané, recula devant elle, de manière à laisser un grand espace vide entre ses premiers rangs et l'orchestre. Ce fut aussi à cette représentation, à l'instant même où, prête à expirer dans les convulsions de la rage, Gléopâtre pro- Bonce ce vœu terrible : ^

Je maudirois les Dieux, s'ils me rendoient le jour,

que Mlle Dumesnil se sentil frappée d'un grand coup de poing dans le dos par un vieux militaire placé sur le théâtre; il accompagna ce trait de délire, qui interrompit le spectacle et l'actrice, de ces mots énergiques: «Va, chienne, à tous les diables! » Lorsque la tragédie fut finie, Mlle Dumesnil le remercia de son coup de poing comme de Téloge le plus flatteur qu'elle eût jamais re^u. »

que de l'intrigae. — Le succès de Rodogune mit Corneille en goût de traiter un sujet analogue par la force des combinaisons, et les surprises d'une situation extraordinaire. Ce fut dans les Annales ecclésiastiques du cardinal Baronius qu'il trouva l'idée de cette tragédie nouvelle, jouée, non sans applaudissement, à l'hôtel de Bourgogi^ie, avant le 31 janvier 1647*. Bien qu'il soit difficile d'analyser une fable qui, même à la lecture, 'déconcerte l'attention la plus vigilante, essayons pourtant de débrouiller les énigmes qu'elle nous pvtpose.

. Phocas a usurpé le trône de Maurice, empereur dé ^Gonstantinople, et Ta fait périr. Sa cruauté voulut détruire toute la famille de ce prince, sauf une fille, Pulchérie, qu'il a recueillie dans son palais. Mais, à son insu, un fils de sa victime, Héraclius, a pu échapper au carnage, grâce au dévouement d'une dame de Gonstantinople, Léontine, qui, pour le sauver, n'hésita pas à livrer aux meurtriers son propre fils Léonce. L'héritier légitime du trône a donc été substitué par elle au fils de Phocas, Martian, dont elle était gouvernante, et que déguise maintenant le nom de Léonce. Elle prépare ainsi d'un côté la restauration de la dynastie qui semble éteinte, de l'autre le meurtre de Phocas qui sera tué par la main de son fils : car elle inspire à ce Léonce qiii la croit sa mère une haine implacable contre le tyran. Ce plan, elle le découvre à sa fille Eudoxe, en lui expliquant pourquoi elle a épargné la vie de Martian :

1. Cette date ressort de V avertissement de Rodogune, qui est du 31 janvier 1647. Nous y lisons: « Dans VHéraclius que je Tiens de* mettre sur la scène, j'ai poussé plus loin la liberté tie modifier l'histoire. »

Cette pièce fut dédiée à monseigneur Séguier, chancelier de France. Elle réussit moins que le Thémistocle de du Ryer, comme nous rapprennent ces vers du DéniaUé, comédie de Gillet de la Tessonnerie : #

J*ai fait voir à Daphnis dii fois Héraclius.

— Moi, vingt fois Thémistocle, et peut-être encor plus.

Molière joua le rôle d'Héracliu-^, mais assez mal : on lui jeta des pommes cuitci qui se vendaient à la porte du théàlre.

Ce fui sur l'espoir seul qu'un jour, pour s'agrandir,

A ma pleine vengeance il pourroit s'enhardir ;

Je ne Vax conservé que pour ce parricide *. '

Cet abominable dessein est tout le drame. Si cette conception révolte le sens humain, on ne saurait nier pourtant qu'elle soit vraiment tragique, surtout quand Phocas prétend conclure un mariage entre Héraclius qu'il regarde comme son fils Martian, et Pulchérie, la fille de Maurice. Ce projet sert de nœud à une intrigue qui devient plus monstrueuse encore, lorsque tout à coup le bruit se répand qu'Héraclius est vivant ; car on frissonne à la vue de Tabîme que côtoient les principaux personnages. C'est ■ pour eux ou l'inceste, ou le parricide, ou le meurtre d'un fils. Sommée de dire la vérité, Léontine redouble nos perplexités par les faux-fuyants de ses réponses équivoques. Entre le fils de Maurice et celui de Phocas, ne ditelle pas :

Devine si tu peux, et choisis, si tu l'oses ; L'un des deux est ton fils, l'autre ton empereur. Tremble dans \on amour, tremble dans ta fureur. Je te veux toujours voir, quoi que ta rage fasse, Craindre ton ennemi dedans ta propre race, Toujours aimer ton fils dedans ton ennemi, Sans être ni tyran, ni père qu'à demi ^.

Ses trames ne réussissent pasT, mais parce que le hasard s'en mêle, etlui dérobe son ennemi, Phocas, qui meurt d'un coup inatteifdu. Alors seulement Léontine révèle enfin le mystère dont le secret, suspendu par ses réticences, nous menaçait des crimes les plus affreux. Ce dénouement a le tort de se produire en dehors de la personne qui s'agitait pour tout mener, et finit par être dupe

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