‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 65 sur 193 · Autant vaudrait qu'il mourût d'apoplexie · texte numérisé non relu

Autant vaudrait qu'il mourût d'apoplexie

3 . La péripétie eut donc été beaucoup plus théâtrale, si, comme le propose Voltaire, Phocas, méconnaissant son fils Martian, s'était décidé à le faire périr. Alors Héraclius, en défendant son ami, tuerait le tyran, et se croirait coupable d'un parricide. Mais Léontine viendrait lui dire : « Non, vous n'êtes pas souille du sang de votre père : car vous avez puni l'assassin du vôtre. » v

présentatipn de ce poème fatiguoit autant Tesprit qu'une étude sérieuse. Il n'a pas laissé de plaire ; mais je crois qu'il Ta fallu voir plus d'une fois, pour en emporter une entière intelligence. »

Ajoutons que les Vertus des deux héros méritent également nos sympathies. Comme ils nous paraissent au même titre dignes du trône, nous n'osons pas faire des vœux pour l'un contre l'autre. L'amour de Pulchérie peut seul établir entre eux quelque différence. Mais cet amour a dans l'action une importance si faible qu'il ne supplée pas à ce manque de contraste entre des caractères qui devraient être opposés, ou du moins plus distincts.

Les sUnations dramatiques. — Cependant, au moment où se fait enfin la lumière, on applaudit au combat de générosité qui s'élève entre les deux amis se disputant le péril d'un nom qui est un arrêt de mort. Des larmes viennent aux yeux, quand Héraclius, en face de l'épée prête à s'abattre sur la tête de Martian, consent à revendiquer un titre funeste, et s'écrie, dans un sublime élan :

.... Je suis donc, s'il faut que je le die. Ce qu'il faut que je sois, pour lui sauver la vie.

Les angoisses de Phocas ne sont pas moins dramatiques, dans cette crise où l'instinct paternel est aux prises avec l'intérêt politique, et lui inspire ces plaintes* :

Hélas ! je ne puis voir qui des deux est mon fils; Et je Vois que tous deux ils sont mes ennemis. En ce piteux étal, quel conseil dois-je suivre ? J'ai craint un ennemi : mon bonheur me le livre; Je sais que de mes mains il ne peut se sauver, Je sais que je le vois, et ne puis le trouver. La nature tremblante, incertaine, étonnée, - D'un nuage confus couvre sa destinée :

L'assassin, sous cette ombre, échappe à ma rigueur, Et, présent à mes yeux, il se cache à mon cœur. Martian ! à ce nom aucun ne veut répondre, Et l'amour paternel ne sert qu'à me confondre. Trop d'un Héraclius en mes mains est remis ;

1. il lui faut choisir la victime qu'il doit frapper pour épargner soo Gis, en tllcigoaut Héraclfus.

Je tiens mon ennemi, mais je n'ai plus de fils

0 malheureux Phocas! ô trop heureux Maurice! Tu recouvres deux fils, pour mourir après toi \ Et je D'en puis trouver pour régner après moi *■ 1

GomelUe Justifié du sonpçon de f»laglat. — Ces

beautés, Voltaire voudrait en ravir le mérite à Corneille, pour l'attribuera Calderon de la Barca, qui fit paraître un HéracliuSj sous ce titre : la Comédie fameusùy et avec cette épigraphe : En cette vie tout est véritéy tout est meri" songe*. Il prit même soin de traduire cet ouvrage; et, tout en raillant sa bassesse, son enflure, sa bizarrerie» sa démence, il s'autorisa de ces défauts pour affirmer que la pensée première de cette fiction devait appartenir en propre à Tauteur espagnol. Il en conclut que Corneille, sans avouer ses emprunts, avait « tiré son or de ce fuipier. » Bien que la pièce de Calderon nous transporte dans un monde plus invraisemblable que les contes des Mille et une Nuits, nous reconnaissons qu'elle a des analogies avec notre tragédie française. On y retrouve les mêmes acteurs', parfois les mêmes situations et les mêmes vers. Mais l'imitateu^ puisqu'il y en eut un, ne fut point Corneille ; car il est aujourd'hui démontré que cette fantaisie de Calderon n'a jamais été imprimée avant 1664*. A défaut de cette preuve décisive, la parole de Corneille suffirait d'ailleurs à trancher la question. Car il n'était pas de ceux qui dérobent la gloire d'autrui ; et l'insinuation malveillante de Voltaire répugne à la bonne foi du poète sincère qui écrit, dans son Examen iTHéraclius : « Cette tragédie a encore plus d'effort d'invention que celle de RodogunSy et je puis dire que c'est un heureux omginal^ dont il s'est fait beaucoup de belles copies^ sitôt qu'il a paru.»

Adresse avee laquelle Corneille a modifié l 'histoire.

— Au lieu d'incriminer sa franchise, Voltaire eût mieux

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