‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 68 sur 193 · CARLOS · texte numérisé non relu

CARLOS

A mon vainqueur.

A la nouvelle de cet étrange défi qu'accepte seul don Alvar, Isabelle, alarmée des suites d'un combat qu'elle n'avait pas prévu, fait appeler les trois compétiteurs, et leur annonce que, rétractant sa volonté première, elle prétend disposer de sa main en faveur de celui qui consent à devenir beau-frère de Carlos : car chacun d'eux à une sœur.

Tandis qu'ils se récrienjt, et que Carlos se refuse à cette proposition, le bruit se répand que le jeune roi don Sanche d'Aragon n'est pas mort, comme on le pensait depuis vingt ans, et qu'il pourrait bien être l'obscur soldat dont la renommée est maintenant si glorieuse. Déjà même Carlos s'étonne des respects dont il est l'objet, et qu'il regarde comme l'injure d'une railleuse ironie :

Je pense avoir rendu mon nom assez illustre

Pour n'avoir pas besoin qu'on lui donne un faux lustre.

Reprenez vos honneurs où je n'ai point do part.

1. Acte I, scène m. Ruy-Blas^ le valet de don Sallusle, devient premier ministre, six mois après son entrée à la Cour. Voilà ce qui s'appelle faire un chemin rapide. Parlpz-moi des monarchies absolues pour abréger le noviciat politique. Il lui a suffl d'aimer la reine, et de lui plaire, pour avoir, l'éloire d'un PrésiJent du Conseil.

J*impulois ce faux bruit aux fureurs du hasard, Et doutois qu'ii pût être une âme assez hardie Pour ériger Carlos en roi de comédie.

Don Lope et don Manrique persistant à ne pas vouloir lui rendre raison d'un outrage, parce que le secret de sa naissance n'est point encore éclairci, Carlos va s'en plaindre à la reine, dont le trouble involontaire provoque l'aveu, d'un amour partagé. Mais, au moment où se révèle la tendre inclination d'Isabelle, arrive le vieux pêcheur que Carlos reconnaît pour son père, dans ce magnifique élan de piété filiale :

Je suis fils d'un pêcheur, mais non pas d'un infâme : |

La bassesse du sang ne va pas jusqu'à l'âme, Et je renonce aux nom's de comte et de marquis,

Avec bien plus d'honneur qu'aux sentiments de fils

Sanche, fils d'un pécheur et non d'un imposteur, De deux comtes jadis fut le libérateur ; Sanche, fils d'un pêcheur, mettoit naguère en. peine Deux illustres rivaux sur lé choix de leur reine; Sanche, fils d'un pécheur, tient encore en sa main De qupi faire bientôt tout l'heur d'un souverain ; Sanche enfin, malgré lui, dedans cette province, Quoique fils d'un pécheur, a passé pour un prince *.

Le dénouement, chacun le pressent. Cette méprise ne tarde pas à s'expliquer, grâce à l'intervention d'un vieil ami du dernier roi d'Aragon qui apparaît trop brusque ment, mais fort à propos, avec je ne sais quel écrin dont le témoignage rend à Carlos son nom, et tous ses droits de prince du sang. Dès lors, plus d'obstacle. Puisqu'il est don Sanche d'Aragon, il peut épouser Isabelle qui ne demandait qu'à lui donner sa couronne et son cœur.

Cette tragl-eomédle est contemporaine de la Fronde. Don Snnehe ancêtre de Bn}-Bla«. — On le voit, nouS

sommes ici en pleine fantaisie ; mais, pour peu qu'on s'y prête, l'agrément ou l'intérêt ne fait point défaut à cette fiction dont la vraisemblance naît de l'harmonie qui existe entre des sentiments et une situation également invrai-

■ 1. Acte V, scène v.

semblables. Ces deux mensonges s'accordent si bien qu'ils ont un air de vérité. Contemporaine de la Fronde, cette tragi-comédie trahit le voisinage de cette date par la bizarrerie d'une invention qui s'affranchit de la discipline classique, et cherche aventure en dehors des voies frayées. Il y 9. là comme Tiniluence d'une crise révolutionnaire qui réagit sur le théâtre. On dirait aussi, qu'en esquissant la figure de Carlos, Corneille rêva l'idéal d'un rôle protecteur et sauveur pour uneépée digne de trancher souverainement les nœuds de l'intrigue politique où périclitait la fortune de la France. Il est du moins certain, d'après la préface même de Don Sanche, que la pièce échoua, « faute d'un illustre suffrage. » Quelques-uns ont supposé que ce récaciltrant fut le prince de Condév Mais c^tte hypothèse est une erreur ; car il était alors en prison. Le blâme ne vint-il pas plutôt de la Reine-mère qui dut craindre que le public ne s'avisât de chercher dans le personnage de Carlos des allusions trop complaisantes pour le vainqueur de Rocroy, dont la gloire altière et bruyante excitait des alarmes ombrageuses?

Quoiqu'il en soit, le charme et la grandeur ne manquent pas à ce héros qui nous plaît par sa grâce et sa fierté. Il est original cet ancêtre de Ruy-Blas dont la physionomie associe l'orgueil castillan aux sentiments les plus démocratiques. Il semble devancer les temps, lorsqu'il s'écrie :

Se pare qui voudra du nom de ses aïeux ! Moi, je ne veux porter que moi-même en tous lieux; Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait naître... Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits ; Ma valeur est ma race, et mon bras est mon père *.

Isabelle ne nous agrée pas moins par le tour presque racinien d'un caractère qui concilie la naïveté d'une jeune fille et la dignité d'une reine. On en jugera par l'accent de ces vers :

Blanche, as-tu rien connu d*égal à ma misère? . Tu vois tous mes désirs condamnés à se taire,

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