‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 69 sur 193 · Acte I, scène m · texte numérisé non relu

Acte I, scène m

Mon cœur faire un beaa choix, sans oser l'accepter .

El nourrir un beau feu sans l'oser écouter.

Vois par là ce que c'est, Blanche, que d'être reine :

Comptable de moi-môme, au nom de souveraine,

Et sujette à jamais du trône où je me voi ,

Je puis tout pour un autre, et ne puis rien pour moi *.

Toutefois, en signalant ce qu'il y eut de neuf dans la conception de ce sujet, nous reconnaîtrons qu'ici Corneille a trop confondu l'idéal et le romanesque, c'est-à-dire la poésie et ses trompeuses apparences. En falsifiant les conditions de la vie, on se condamne à des sentiments factices qui conseillent aux imaginations le goût des chimères, les vaines rêveries, et le mépris de la réalité. C'est l'écueil du genre. Le beau génie qui l'inaugurait n'a point évité ce péril.

NIGOMEDE

Premier essai du drame htstoriqae. '— On peut dire

que Corneille a inauguré toutes les formes du poème dramatique. Nous en voyons un nouveau témoignage dans Nicomèdey où se révèle comme le premier soupçon d'un genre qui plus tard s'appellera le drame historique. L'alliance du solennel et du familier se rencontre du moins dans plusieurs scènes de cette tragi-comédie qui parut, non pas en 1652, comme le disent les frères Parfait, mais

1. Acte n, scène i. Le rdle d'Isabelle pourrait être comparé à celni de la reine d'Espagne, Marie de Neubourg, dans le drame de M. Victor Hugo, et le parallèle ne serait peut-être pas ayantageux pour Tamanle de Ruy-Blas. Il est vrai que Tobjet de sa passion ne vaut pas Don Carlos. Mais, si elle a fait d'un ayenturier son pre* mier ministre, soit par amour, soit par admiration pour son génie politique, on s'étonne qu'elle cesse de l'aimer ou de l'admirer, dès qu'elle apprend qu'il a porté la livrée, six mois auparavant. Il est menteur le sentiment qui résiste à cette épreuve. Ajoutons seulement que le génie a ses privilèges, et que le prestige des beaui^ yen emporte toujours l'applaudissement.

avant le 13 février 1651, jour où les Princes sortirent de prison ^ Elle fut jouée par les comédiens du Roi,, avec un succès auquel la passion politique n'était pas étrangère ; car certains vers furent tournés en allusions que le poète ne songeait point à provoquer. Rappelons aussi que, plus tard, le 24 octobre 1658, cette pièce figura, devant Leurs Majestés et toute la Cour, sur un théâtre que Louis XIV avait fait dresser dans la salle des Gardes du vieux Louvre. Après la représentation, Molière supplia le Roi « d'avoir pour agréable qu'il lui donnât un de ces petits divertissements qui lui avaient acquis quelque réputation; » ce vœu fut accueilli favorablement, et le Docteur amoureux mérita d'augustes suffrages. A dater de cette soirée, la troupe de Molière s'établit définitivement à Paris '.

Sonroes da sujet f Justin. L'art de féconder une matière in§^rate. L'action. Inteiilg^ence de l'histoire. —7

Ce fut dans un obscur recoin de l'histoire de Bithynie que Corneille découvrit le motif de son tableau. Voulant peindre l'abaissement des rois d'Asie courbés sous le joug de Rome, et la fierté d'un héros; qui sut tenir en échec les maîtres du monde, il prêtera Nicomède à Mithridate, parce qu'il aimait les situations franches et nettes. Or, au temps des guerres soutenues par Sylla et LucuUus coutre le roi du Pont, les discordes civiles altéraient déjà les piires traditions du patriotisme républicain. Car, depuis les Gracques et Marins, les légions commençaient à devenir trop dociles à des chefs ambitieux ; et la politique du sénat ne pouvait plus être aussi indépendante, aussi suivie qu'auparavant. En choisissant une époque antérieure, Corneille se détermina donc par les avantages que lui offrait un sujet simple, distinct, et où l'intérêt n'était point partagé '.

1. C'est ce que nous apprend {'Avertissement du Théâtre de Corneille. 3. En 1663, dans VImpromptu de Versailles^ Molière critiqua finement le jeu de Montfleury récitant ces vers de Prusias:

Te le dirai-je, Araspe: il m'a trop bien servi

3. Ce fut ainsi qu'il choisit Sertorius, pour représenter nettement les omes de la guerre ciTile.

S'il emprunta ses personnages à Tite-Live, Polybe et Appien, il dut la première idée de sa fable à un chapitre de Justin où se trouvaient les indications suivantes^ : a Prusias, roi de Bithyn|e, forma le dessein de tuer son fils Nicomède, pour favoriser des enfants plus jeunes qu'il avait eus d'une autre femme, et qui habitaient Rome. Mais ce projet fut révélé au prince par ceux qui s'étaient chargésde l'exécuter. Ils l'exhortèrent à devancer les embûches paternelles, et à faire tourner la violence contre celui qui la méditât. Appelé dans les États de son père, il fut donc proclamé roi. Dépouillé par çon fils, et réduit à une condition privée, Prusias se vit abandonné même par ses esclaves. Il périt dans sa retraite, sous la main du fils dont il avait résolu la mort, et dont le crime ne fut pas moindre que n'eût été celui de son père. »

Cette matière assez ingrate, il s'agissait de l'enrichir, et de l'accommoder à la scène. Pour y réussir. Corneille a d'abord supprimé l'horreur d'une catastrophe barbare, et ce n'a donné ni au père ni au fils aucun dessein parricide'. » Plus soucieux de la beauté morale que de l'exactitude chronologique, il suppose, par un heureux anachronisme ^, qu'Annibal vient de s'empoisonner, et que Nicomède est son disciple, son vengeur, l'héritier de sa haine, sinon de son génie. Il idéalise donc en ce héros toutes les vertus de ces grands cœurs et de ces indomptables caractères qui conçurent la pensée de revendiquer les droits des peuples conquis ou menacés, et d'opposer une digue à l'invasion de la tyrannie romaine. Ya-t -il être victime d'une marâtre perfide, d'un père pusillanime et d'une nation jalouse dé sa gloire naissante, ou tiendra-t-il tête à ces ennemis que brave son sang-froid, à ces périls que déjoue son adresse : tel est le problème qui s'agite dans Ce drame où Tamour n'a plus qu'un rôle secondaire. Car, si le poète en fait un des ressorts de l'action, il se propose avant tout une étude

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