Avertissement au lecteur
3. Il se trompe de trente-six ans, lorsqu'il rapproche les premières années de Nicomède du séjour d'Annibal en Bithynie. Prosias mourut en 148 av. J.-C.» Annibnl en 183*
de mœurs politiques, et nous montre à l'œuvre ces diplomates romains qui, tour à tour impérieux ou insinuants, savent intimider les faibles, enchaîner les forts, abattre les uns, caresser les autres, semer à propos les soupçons et les inimitiés, en un mot combiner la violence et la ruse jus^ qu'au jour où, sous le nom d'amis ou d'alliés, ils pourront parler et agir en mattres .
En face de ces manèges, toutes nos sympathies vont aux vaincus. On dirait même qu'après 2|voir exalté Rome dans ses premières tragédies, Corneille se plaît à l'humilier dans celle-ci, ou du moins à nous la rendre odieuse ; car nous sommes tous pour Nicomède contre Flaminius, et ses complices. On en jugera par le résumé rapide du complot qui se trame dans le palais de Prusias. Ce vassal du sénat voit se renouveler autour de lui les discordes qui désolèrent la vieillesse de son beau-père, Philippe de Macédoine. Mais, si les intérêts et les artifices sont les mêmes, si l'ambition a recours à la calomnie contre une renommée populaire qui excite les ombrages de Rome, l'agresseur n'est plus un frère habile à irriter les défiances de son père par de criminels mensonges ; il s'agit d'une marâtre qui abuse de son influence toute puissante sur un vieillard imbécile. Aussi servilement soumis aux volontés de sa femme qu'aux ordres des proconsuls, Prusias est prêt à livrer son fils aîné à cette belle-mère qui veut le perdre, et son royaume à ces Roinains auxquels il vient de vendre Annibal. Ace commis de la république s'oppose Nicomède qui, tout fier d'avoir conquis trois royaumes, accourt de son camp pour défendre ses droits et son amour ^ contre des embûches domestiques où se cache la main de Rome. Précurseur de Mithridate, il est de ceuï qui préfèrent une mort glorieuse à un trône avili.
A la noblesse de ses sentiments répond comme un écho Laodice, reine d'Arménie, dont le cœur lui est disputé par son frère Attale, l'otage que Flaminius ramène de Rome,
1. Il aime Laodice, reine d'Arménie, que lui dispute Attale, le (lis ûe :ii\ irrtrâtre, l'otage de Rome. Flaminius traversera ce projet d'union qui inquiète le Sinat.
pour le substituer au légitime héritier de la couronne. L'âme de cette conspiration est sa mère, Arsinoé, qui prétend régner bientôt sous le nom de son fils. De là naissent de noirs complota^ où la politique et Ten^ie se liguent pour tendre des pièges à un ennemi loyal et intrépide qui sortira vainqueur de cette redoutable crise. Car, au moment où il allait succomber, s'éveille tout à coup la générosité d'Attale qui recule devant le crime maternel, refuse d'en profiter, et, devenu le digne frère de Nicomède, lui sauve la vie par son dévouement inattendu. L'honneur persécuté mais triomphant de toutes les épreuves, la magnanimité luttant contre la bassesse, la piété .filiale s'alliant à l'amour de la patrie pour affranchir un roi et son peuple d'une commune servitude : voilà le spectacle offert par la vertu d'un héros qui désarme ses plus implacables adversaires, et finit par leur arracher le poignard des mains, la haine du cœur.
Études de mœurs politiques. -^ Que des Critiques puissent s'élever contre cette conception trop austère où les acteurs représentent des idées et des principes plutôt que des sentiments et des passions, nous ne le contesterons pas. Cependant, ne disons point avec Voltaire qu'il n'y a rien de tragique dans la conduite de l'intrigue, ou que la grandeur manque à ses ressorts, et la vraisemblance à son dénouement. Sans doute il ne faut point chercher ici la terreur et la pitié : nous avouerons même que les moyens mis en jeu pour produire les péripéties sont parfois misérables comme les caractères de ceux qui les emploient. Mais, outre qu'ils conviennent à la situation et aux personnes, faut-il donc oublier que ces conflits, mesquins en apparence, recouvrent des intérêts considérables, puisqu'ils ne tendent à rien moins qu'à changer l'ordre ,4e succession dans un État composé de quatre royaumes, et à réduire au silence la seule voix libre encore qui ose protester contre les outrages de la domination romaine? Non, le nœud du drame n'est point, comme l'affirme La Harpe, dans la question de savoir si le projet d'empoisonnement tournera contre Nicomède ou Arsinoé. Ce n'est
là qu'un incident accessoire dont les agents subal ternes ne paraissent même pas sut la scène. Mais chacun de nous se demande avec perplei^ité quelle sera Tissue de ce duel inégal qui met Flaminius aux prises avec Tunique espoir des peuples opprimés, avec le champion vaillant dont la défaite entraînera l'asservissement de l'Asie. Aussi n'est-ce pas sans un transport d'enthousiasme que les spectateurs applaudissent le coup de théâtre qui satisfait tous leurs vœux, je veux dire ce miracle d'amitié fraternelle qui sauve Nicomède du péril extrême où sa fortune allait faire naufrage.
Les caraetéres. Nleomède. li'ironle trsf^qae. Jactance. Estime des Komains qu'il hait. ÏLe prlnee de Condé.
— Le caractère de Nicomède est donc le principal soutien de la pièce. Ce n'est pas qu'il agisse : mais il parle, et c'en est assez pour que notre admiration soit acquise à son bon sens, à sa clairvoyance, à sa fei^meté, à l'audace de sa franchise et de son courage. Ce qui le distingue éminemment, c'est l'impassibilité d'une âme toujours maîtresse d'elle-même, et incapable de plier, ou de trembler. Il fait exception à ce précepte d'Horace et de Boileau :
Pour me tirer des pleurs, il faut que vous pleuriez
Ce neveu de Persée se souvient qu'en ses veines il y a du satig d'Alexandre; et, loin de chercher à surprendre notre émotion par des plaintes, il se reprocherait plutôt ses larmes comme une déchéance. Il n'a pas même besoin d'un confident : car il n'a point de secret à cacher. Tout ce qu'il pense, ce barbare le dit en face à ses ennemis : au lieu de soupirer, il les défie; au lieu de gémir, il les condamne de son mépris calme et intrépide. Si l'ironie devient le trait dominant de sa physionomie, c'est que cette arme a toujours été la dernière ressource de l'indignation impuissante, et l'unique force de la faiblesse. N'a-t-on pas vu plus d'une fois des temps malheureux où le sourire de l'honnête homme était la seule voix laissée à la conscience publique? Le dédain fut alors la dignité de ceux qui ne savaient pas se résigner. Aussi cçmprend-on que Nico-
mède. se réfugie dans cet asile. II y retrouve son indépendance ; et les vérités qu'elle lui inspire ne perdent rien aux formes équivoques de la raillerie. Le fer qui se dérobe n'en est pas moins acéré : sa blessure invisible n'en va que plus sûrement au cœur. Nicomède a donc le droit de dire :
Le maître qui pHt soin d'instruire ma jeunesse Ne m'a jamais appris à faire une bassesse ^
On pourrait même lui reprocher trop de témérité : car il est le moins diplomate des héros. On sent l'imprudence généreuse de la jeunesse dans les saillies de la colère qui gronde sous ses contraintes; et, lorsqu'il s'aventure en d'orgueilleux défis qui ne sauraient passer de la parole aux actes, on est tenté parfois d'excuser Prusias s'écriant avec effroi:
Âhl ne me brouillez pas avec la République I
Rencontre-t-il chez Laodice l'ambassadeur lomain, il Be craint pas de lancer cette apostrophe :
Vous a-t-il conseillé beaucoup de lâciielés, Madame ?
Son père donne-t-il audience à Flaminius, il ose protester en ces termes :
De quoi se mêle Rome, et d'où prend le Sénat, Vous vivant; vous régnant, ce droit sur votre Élat? Vivez, régnez, seigneur, jusqu'à la sépulture, Et laissez faire après ou Rome, ou la nature.
Si le proconsul s'irrite et menace, loin de s'intimider, il réplique avec une assurance qui frise la fanfaronnade :
Vous pouvez cependant faire munir ces places, I Préparer un obstacle à mes nouveaux desseins^
Disposer de bonne heure un secours de Romains ;