‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 3)Chapitre 79 sur 193 · Acte III, scène i · texte numérisé non relu

Acte III, scène i

2. A une représentation de Sertorius^ Turenne s'écria, dit-on, plus d'une fois: K Où donc Corneille a-t-il appris Tart de la guerre ? »

3. La première tragédie dont Sophonisbe fut l'héroïne est de Jean-Georges Tnssino, qui la fit jouer à Vicence, vers 1514, aux frais du Sénat de cette ville. Son grand succès provoqua de nombreuses imitations. Nous signalerons MeUin de Sainl- Gelais (1559), Claude Afermety notaire ducal de Saint-Rambert (1583), Antoine de Aluntehresiien, qui, en 1596, paraphrasa l'œuvre itatienne sous ce titre la Carthorginoige ou la Liberté^ Nicolas de Monireux (1601). La plus célébra de ces tentatives fut celle de Mairet qui transforma ses personnages en hgros de Roman. Dans cette tragédie qui date de 1639, et dont le style unit la noblesse à une basse familiarité, quelques scènes se délachent avec relief d'une action qui ne manque pas d'intérêt. Corneille déclare certains endroits inimitables, entre autres « le démêlé de ScipioQ avec Massinisse, et le dt'sespoir de ce prince. » Mairet prit une part très vive à la cabale du Cid. Après une réconciliation, ses colères se rcveilicrett, au lendemain ûp la nouvelle Sophonisbe.

femme de Syphax, roi de Numidie^ trahit son époux vaincu, pour se donner à Massinissisi, l'allié de Rome. Mais Scipion ne put consentir à voir sur le trône de Numidie une fille d'Hasdrubal, toute dévouée à Carthage, et qui pouvait gagner à sa cause un puissant auxiliaire. Aussi ordonna-t-il au Numide de renoncer à son amour. Le Barbare obéit ; mais, pour que Sophonisbe n'appartînt à personne, il lui envoya du poison ; et cette mort lui fut si douloureuse que, pendant plusieurs jours, il remplit le camp romain de ses sanglots et de ses gémissements. Tel est le drame que Corneille emprunte au récit de Tite- Live.

Dans sa préface, il déclare que, « pour respecter la gloire » de Mairet, son devancier, et « pour ménager la sienne», il s'est étudié, par une scrupuleuse exactitude, à « s^écarter de sa route. » Or, cette route étant celle de la passion, il en résulte que, parmi des événements et des personnages dénués de vraie grandeur, nous ne pouvons nous intéresser ni à Scipion et Léiius qui ne jouent qu'un rôle secondaire, ni à Massinissa dont la bassesse nous révolte, ni à Syphax dans lequel on méprise un mari de comédie, ni même à Sophonisbe que possède uniquement l'ambition de régner et la crainte d'orner un triomphe au Gapitole.

Si nous jugeons vraiment trop puniques les procédés de cette Carthaginoise qui, f^mme de Syphax le matin, épouse Massinissa à midi, et, le soir, offre de nouveau son cœur à son premier mari, reconnaissons pourtant qu'à la veille de Zama elle personnifie énergiquement l'âme de Garthage, et le patriotisme de la famille Barcine. C'est que le duel des deux cités rivales est le fond même de cette tragédie où Tamour se subordonne aux maximes d'État!

Le genre une fois admis, on ne refusera pas l'éloge à cette protestation d'Eryxe, reine de Gétulie, que Massinissa vient de sacrifier à Soplhionisbe. Elle voit clair daijs la politique romaine, quand elle dit :

Il est beau de trancher du roi comme vous faites ; Mais n'a-t-oD aacun lieu de douter si vous Tôtcs T Et n'est-ce points seigneur, vous y prendre un peu mal

Que d'en faire Tcpreuve en gendre d'Haèdrubal ? Je sais que les Romains vous rendront la couronne ; Vous en avez parole, et leur parole est bonne. Ils vous nommeront roi; mais vous devez savoir Qu'ils sont plus libéraux du nom que du pouvoir.

L'auteur d^Horace et de Cinna ne faiblissait pas non plus, lorsqu'il exprimait ainsi la plainte des rois offensés dans leurs intérêts et leur dignité :

Vous allez hautement montrer notre foiblesse, Dévoiler notre honte, et faire voir à tous Quels fantômes d'État on fait régner en nous. Oui, vous allez forcer nos peuples de connottre Qu'ils n'ont que le Sénat pour véritable maître, Et que ceux qu'avec pompe ils ont vu couronner En reçoivent les lois qu'ils semblent leur donner.

T'aime aussi Tâpreté vindicative du vieux Syphax dénonçant à Lélius le danger de laisser Massinissa sous Tempire de l'épouse qui vient de le trahir :

Sophonisbe par là devint ma souveraine, Régla mes amitiés, disposa de ma haine, M'anima de sa rage, et versa dans mon sein De toutes ses fureurs l'implacable dessein. G'éloit une Alecton que déchaînoit Garlhage Elle avoit tout mon cœur, Garthage tout le sien ; Hors de ses intérêts, elle n'écoutoit rien.

Dans ces traits se condense tout un caractère. Voilà bien l'héroïne qui, en expirant, résume sa vie par ce dernier mot ;

Et, n'étant plus qu'à moi, je meurs toute à Garthage.

Aussi, ne lui reprochons plus d'avoir abandonné Syphax. Elle lui serait restée fidèle, s'il avait voulu s'ensevelir avec elle sous les ruines de sa capitale.

Othon, 1604. L'agonie de l'Empire. — Si le Style suffisait à faire vivre une tragédie, Othon garderait encore toute sa valeur ^ ; car il y a là des vers qui ne sentent pas

1. Cette prièce parut en f66'î, le 3 août, à Foûlaincbleau. En 16^2, Ghirar'delii avait fait représenter uo OUone.

le déclin. Mais il était malaisé de rendre théâtrale Tintrigue ourdie pour donner un successeur à Galba. Dans cetta étude il y a du moins le sérieux de Thistoire, et Corneille nous peint sous des couleurs saisissantes Tagonie de l'Empire. Après la mort de Néron, Tacite écrit : « Un grand secret venait d'être révélé ; on sut que le prince pouvait être élu ailleurs que dans Rome ^ » Ce mot signifie que les légions commencèrent à usurper le droit de faire des empereurs. C'était l'anarchie; et le sénat ne la vit pas sans une joie profonde : car il espérait que le besoin de rétablir l'ordre lui rendrait le pouvoir dont il se trouvait dépouillé. Quelques-uns rêvaient une restauration ^républicaine, et le règne de Galba parut même en être le prélude, comme le prouvent et l'adoption de Calpurnius Pison issu d'une des plus anciennes familles du patriciat, et certains traits du discours prononcé par le prince en cette occasion ^ Mais ce ne fut là qu'une illusion, qu'une chimère. La crise se caractérisa bientôt par la rivalité militaire des pré^ toriens et des légions , c'est-à-dire des cohortes urbaines, et des armées provinciales dont la jalousie longtemps contenue éclate enfin par la prétention d^mposer un maître à l'empire. Tels sont les intérêts dont Corneille se fait ici l'interprète éclairé.

Bien que la mort de Galba foi:me le nœud, de la pièce, ce personnage n'y figure pas au premierplan : il devait en être ainsi du prince que les Histoires nous représentent nlutôt exempt de vices que doué de vertus. Gouverné par

1. ETulgato imperii arcano, posse principem alibi quàm Romo; fkri. (Hist, I, iv.) 3. Corneille Ta compris, quand il dit:

Jnle et le grand Auguste ont choisi dans leur sang, Ou dans leur alliance, à qui laisser ce rang. Moi, sans considérer aucun nœud domestique, J'ai fait ce choix comme eux, mais dans la République. . Je l'ai fait de Pison : c'est le sang de Grassus, C'est celui de Pompée.... U en a les vertus.

Oui, Pison est bien le candidat du parti des honnêtes gens, de ces aristocrates qui, dans leur retraite, parlaient sans, cesse des vertus ima^naires de l'ancien temps, et se flguraient innocemment qu'on peut gouverner les hommes avec des

Vertus.

des favoris aussi lâches que pervers, devenu la proie des Vinius, des Lacon et des Martian *, il nous apparaît au vrai dans cette esquisse :

On n'approchoit de lui que sous leur bon plaisir ; J'eus donc, pour m'y produire, un des trois à choisir. Je les voyois tous trois se hâter sous un maître Qui, chargé d'un long âge, a peu de temps à Têtre ; Et tous trois, à l'envi, s'empresser ardemment A qui dévoreroit ce règne d'un moment. •

Quant à Olhon, nous voyons en lui le conspirateur ambitieux dont la perfidie se dérobe sous les grandes manières et les formes polies du courtisan. On le reconnaît à cette prudence qui parait timide et joue la peur, afin de convoiter davantage *, Enfin, Corneille ne fait pas un tableau moins fidèle des intrigues ourdies par ces affranchis auxquels la faiblesse d'un vieillard laissa toute la réalité du pouvoir. Leur type est ici Tancien esclave Icélus (jui, sous le nom de Martian, exerce la toute- puissance, parce qu'il a l'oreille du maître :

Vinius est consul, et Lacon est préfet;

Je ne suis l'un ni l'autre, et suis plus en effet ;

Et de ces consulats et de ces préfectures

Je puis, quand il me plaît, faire des créatures.

Galba m'écoute enfin, et c'est être aujourd'hui,

Quoique sans ces grands noms, le premier après lui.

Acette intelligence des caractères, des événements, et des causes qui les produisent, s'ajoute la concision d'une éloquence ardente qu'envierait Tacite. Mais la scène n'est pas une tribune, et de beaux discours n'y suffisent point.

Asésilas, teiMl. — Il nous reste Hélas! à parler d'Agésilas ; mais qu'on se rassure : nous n'en dirons qu'un mot. Dans sa préface de Sophonisbe, Corneille écrivait : « J'aime mieux qu'on me reproche d'avoir fait lâes femmes trop héroïnes que de m'entendre louer d'avoir efféminé mes

1. c Vinios et Lacon, Ton le plas méchant, l'antre le plus lâche des hommes, détruisaient ce Taible vieillard, chargé de la haine qu'inspirent les forfaits, et du mépris qu'excite l'inertie. » (Hist. I. vi.)

2. Fingebat et metum, quo magis concupisceret. {Hist. I. xxi.)

héros, par une docte et sublime complaisance au goût des délicats qui veulent de l'amour partout. » Lancé contre la Stratonice etl'^s/?'a^ede Quinault, ce trait ricocha bien tôt contre Y A lexandre de Racine, mais non sans un choc en retour. Car, sept mois après, en 1666, Agésilas fit de manifestes avances au parti des « Doucereux ». Rien de plus doux en effet que cette pastorale dont les héros rivalisent avec VArtamèneti.VHoraliusCoclèsàQ Mlle de Scudéry. C'est un long soupir de tendresse aboutissant à un triple mariage. Aussi, ne pouvons-nous trouver injuste l'interjection que Boileau a désormais rendue inséparable du nom àJAgésilcLS,

Atdia, i66V. — Nous n'en dirons pas autant du Holà qui accompagne ^ZtzYa; car il est trop rigoureux. En effet, si l'on pouvait supprimer de cette œuvre des détails choquants *, et des amours ridicules, elle mériterait plus qu'un souvenir, ne fût-ce que par le vif sentiment de l'époque où elle nous transporte. Corneille y fait revivre ce sombre héros qui se précipita compie un ouragan du fond de la Grande Tartarie, ce vrai barbare qui, voulant tout envahir pour tout détruire, personnifia le ravage sans rançon, le massacre sans pitié, le despotisme sans frein *. Plus d'une scène ne languit pas si on la compare au rapport de Priscus, à la chronique de Jornandès, et à l'épopée de Niebelungen.

Il y a par exemple d'admirables vers dans la conférence du roi des Huns délibérant avec Ardaric et Valamir ' sur le parti qu'il doit prendre entre la France qui s'élève et Rom6 qui tombe. Écoutez ces paroles de Valamir :

Un grand destin commence, un grand destin s'achève : L'Empire est près de choir, et la France s'élève.

1. Par exemple, la puérile et plate description du saignement de nez d'Attila.

i. Les Goths, les Vandales, les Borgondes, les Suèves, les Hérules, les Lom« Mrds et les Francs n'envahirent que pour s'établir sur le sol dont ils dcTinrent les défenseurs. Mais les Huns et leur chef avaient horreur de la yie sédentaire.

3. Ardaric commande aux Gépides, et Valamir aux Ostrogoths. L'un' aime PIqnorie, sœur de Valentinien, et conseille au roi des Huns d'épouser Ildione, sœur de MéroTée. L'autre aime Ildione, et l'engage à épouser Honorie. Quant aux deux héroïnes, elles détestent Attila, mais veulent l'épouser, Tune par ambition, l'autre pour yenger le monde par un assassinat. C'est Ildione qui dit :

n est beau que ma main venge tout l'univers.

L'une peut avec die afTermir son appui.

Et l'autre en Irébuchant l'ensevelir sous lui.

Vos devins vous Pont dit : N'y lùettez point d'obstacles,

Vous qui n'avez jamais douté de leurs oracles.

Soutenir un Élal chancelant et brisé,

C'est chercher par sa chute à se voir écrasé.

La réplique d'Ardaric n'est pas moins vigoureuse :

Cependant, regardez ce qu'est encor l'empire; Il chancelle, et se brise, et chacun le déchire : De ses entrailles môme il produit des tyrans ; Mais il peut encor plus que tous ses conquérants.

Yalamir ne demeure pas sans réponse: car il riposte ainsi :

L'empire est quelque chose, et l'empereur n'est rien. Ses deux fils n'ont rempli les trônes des deux Romes Que d'idoles pompeux^ que d'ombres au lieu d'hommies.

Cette plaidoirie contradictoire est nourrie de réflexions profondes, de raisons ingénieuses ou solides, de vues décisives sur les personnages ou les intérêts qui sont alors aux prises. Tour à tour solennel ou familier, toujours serré, nerveux et original, le style s'approprie habilement aux caractères ^ C'est ainsi qu'Attila associe l'ambition et la férocité au génie inflexible et délié du Tartare qui fut Teifroi du monde. Si dans le troisième acte il s'oublie un instant, et devient un amoureux vulgaire, son attitude est grandiose dans tous les autres, et surtout au dénouement, où son rôle providentiel s'affirme en ces magnifiques images :

Ce Dieu dont vous parlez, de temps en temps sévère, Ne s'arme pas toujours de toute sa colère ;

i. C'est là que se rencontrent ces beaux vers sur Mérovée:

Il montre un cœur si haut sous un front délicat Que dans son premier lustre il est déjà soldat : Le corps attend les ans; mais Tâme est toute prête.

Ce trait n'est-il pas supérieur à celui du Cid :

Je suis jeune, il est Trai ; mais aux âmes bien nées La valeur n'attend pas le nombre des années.

Mais, quand à sa Airear il livre Tunivers, Il a pour chaque temps des déluges divers, Jadis, de toutes parts faisant déborder l'onde, Sous un déluge d'eaux il abîma le monde. Sa main tient en réserve un déluge de feux Pour les derniers moments de nos derniers neveux; Et mon bras, dont il fait aujourd'hui son tonnerre, D'un déluge de sang couvre toute la terre *•

Voilà des beautés solides comme Tairain, et contre lesquelles s'émousse Tépigramme de Boileau.

Tite et Bérénice, 1690. — Cette infatigable puissance d'invention ne fut point découragée par la rivalité victorieuse de Racine, comme l'atteste encore l'imprudence de Tite et Bér^énice. On sait en effet qu'Henriette d'Angleterre se fît un jeu cruel d'engager, à son insu, le vieil athlète dans un tournoi trop inégal, où il allait lutter, malgré les fatigues de l'âge, contre les grâces de la jeunesse, et la pleine maturité du génie. Ce qui manque le plus à cette comédie héroïque, d'ailleurs spirituellement' conçue, c'est la passion. Gêné par l'histoire qui d'ordinaire n'est pas sentimentale, et jugeant la matière trop ingrate pour une action dramatique, Corneille supposa que les vœux de Rome et du Sénat invitaient Titus à épouser Domitie, fille de Corbulon. Or, cette patricienne aime Domitian, frère de Titus ; mais, étant fort avisée, elle n'hésitera pas à l'abandonner pour devenir impératrice. C'est ce qu'elle dit très haut, sans le moindre embarras, à celui-là même qu'elle va sacrifier :

Je ne veux point, seigneur, vous le dissimuler ; Mon cœur va tout à vous, quand je le laisse aller ; Mais, sans dissimuler, j'ose aussi vous le dire, Ce n'est pas mon dessein qu'il m'en coûte l'Empire; Et je n'ai point une âme à se laisser charmer Du ridicule honneur de savoir bien aimer. La passion du trône est seule toujours belle, Seule à qui l'àme doive une ardeur immortelle.

Voilà un congé nettement signifié. Mais Domitius no

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