‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 196 sur 344 · LE DIALOGUE SATIRIQUE · texte numérisé non relu

LE DIALOGUE SATIRIQUE

des leçons appropriées aux vivants. Pour en retrouver les premières traces, il faut remonter aux évocations pratiquées dans les âges les plus lointains, par exemple à ces mystérieuses formules que nous ont conservées les chants orphiques. C'était alors une des formes que revêtait la croyance à l'immortalité. En devenant poétique, cette fiction ne perdit pas tout d'abord son caractère éminemment religieux. C'est du moins ce dont témoigne ce onzième chant de VOdyssée, dans lequel nous voyons Ulysse sacrifier une brebis et un bélier noirs aux divinités infernales, et préluder par des prières à cette scène fantastique où les âmes exténuées viennent boire avidement le sang des victimes, afin de recouvrer un instant le souffle et la voix. Ce respect des morts et celte terreur de l'inconnu devaient s'associer encore, même en un siècle sceptique, dans l'épopée savante où Virgile fait descendre son héros parmi les ombres : car c'est avec une sorte d'effroi sacré que le chantre d'Énée lève le voile sous lequel se dérobent les mystères d'outre-lombe ; et son accent est celui d'un initié qui révèle des vérités solennelles

De même aussi, les philosophes n'ont eu recours à ces artifices que pour donner plus de crédit aux solutions qu'ils proposaient, en face des plus importants problèmes de la destinée humaine. Voilà pourquoi, dans le dixième livre de sa République, Platon prête une autorité d'oracle au discours d'Her l'Arménien, qui, ressuscité par les dieux, vient sur la terre proclamer le bonheur du juste et le malheur du méchant. Plus tard, fidèle à la tradition de son maître préféré, Cicéron, au sixième livre de la République, rivalise avec ce mythe lorsqu'il représente Scipion l'Africain et Paul Emile qui, dans un songe, apparaissent aux yeux du jeune Scipion Émilien, lui rappellent sa divine origine, enflamment son patriotisme, et le consolent d'avance de ses disgrâces par le tableau de la béatitude réservée on un monde meilleur aux citoyens qui se sont voués ici-bas au culte héroïque du devoir.

Le dialogue satirique. Aristophane : « les Grenouilles ». Horace. — Tandis que des génies austères demandaient aux morts illustres l'éloquence d'une prédication morale, des talents d'un ordre tout différent virent dans ces dialogues posthumes un cadre favorable aux traits de la satire. Un des

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premiers chez les Grecs, Aristophane semble s'être avisé des ressources que cette fantaisie pouvait offrir à la censure des travers ou des vices i. Une de ses pièces, les Grenouilles, n'at-elle point pour théâtre les Enfers, où Bacchus est allé chercher un poète digne de célébrer les Dionysiaques et capable de sauver Athènes par l'excellence de ses conseils? C'est là qu'il préside au conflit dans lequel Eschyle et Euripide, se disputant le trône de la tragédie, raillent mutuellement les sujets, les chœurs, les prologues et le style de leurs drames. Ils sont accusés, l'un d'emphase, d'obscurité, de mots ronflants et boursouflés, l'autre de réalisme vulgaire, d'impiété, d'effronterie, de complaisance pour des caractères bas ou des crimes révoltants. Ainsi s'instruit le procès du bel esprit et du libre penseur qui amollit ou corrompt les cœurs.

Chez les Romains, nous rencontrons encore des motifs analogues. Horace, entre autres, sut en tirer parti, soit dans l'ode où Archytas gémit sur le naufrage qui le laisse privé de sépulture, soit dans la conversation où Ulysse et Tirésias font une peinture plaisante des mœurs romaines, sous le principat d'Auguste ^.

L'initiateur classique da genre. Lucien. Un moraliste dramatique. Revanche des humbles. — Mais, si heureuses qu'elles fussent, ces tentatives n'avaient été qu'une exception isolée, avant le jour où Lucien, de Samosate, au ii'^ siècle de l'ère chrétienne, transforma en un moule littéraire un mode de composition qui convenait particulièrement à l'ironie frondeuse de son humeur maligne. Oui, l'on peut dire que ce domaine va lui appartenir en propre : c'est de lui que relève, à tout jamais, le Dialogue des morts. S'il ne l'a pas inventé, son initiative l'érigea du moins en un genre classique : car il en a fixé les règles, déterminé l'esprit et mesuré la portée.

En faisant converser des personnages qui n'ont plus intérêt à mentir, et dont la sincérité n'admet ni faux-fuyants ni réticences, il pouvait, sous leurs noms, dire librement la vérité aux habitants delà terre, à leurs passions, à leurs préjugés ou à leurs vices. Mais, en les démasquant, il ne poursuivit pas le

1. Avant lui. Eupolis. dans une comédie intitulée ArjjjLOt, avait usé de la même invention. (Voir Meinekc, Histor. cnt. comic. Grxc, p. 126.)

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