‹ Études littéraires sur les classiques français des classes supérieures (volume 4)Chapitre 197 sur 344 · LES MODERNES · texte numérisé non relu

LES MODERNES

même dessein que ses imitateurs. Outre que la plupart des. noms qu'il produit n'ont rien d'historique, il veut être surtout un moraliste que préoccupe le désir d'abaisser les superbes, d'exalter les humbles, de confondre dans la foule les privilégiés d'un monde où un abime séparait le maître de l'esclave, et le riche du pauvre. Le néant de la fortune, de la grandeur, de la gloire, de la science même, et de cette philosophie menteuse qui cache son hypocrisie sous des dehors spécieux, voilà le sujet ordinaire de ces entretiens qui rappellent un peu le comique lugubre de nos danses macabres. S'il se moque de? puissants, il console volontiers les malheureux et les opprimés par le tableau du régime égalitaire qui règne chez Pluton. Alors que des barrières infranchissables s'élevaient entre les classes et les conditions, ces lieux communs eurent un double enseignement, puisqu'ils conseillèrent aux uns la modération, et aux autres la résignation ' .

Dans ces causeries parfois amères se joue la verve étincelante d'un écrivain qui excelle à tenir l'attention en éveil. Il sait créer une action, communiquer la vie à ses figures, multiphcr les incidents, unir le sérieux au piquant, la logique au sentiment et le bon sens à la belle humeur. Sous sa plume, tout se meut et s'anime, avec un naturel parfait et original jusque dans ses réminiscences. Toute pleine d'Homère et des tragiques, égayée des récits délicieux d'Hérodote, parée des grâces de Platon, sa mémoire puise le plus pur atticisme aux sources de Xénophon et de Lysias. Elle conserve la forte saveur de Démosthène, et mêle l'âpreté d'Archiloque au caprice d'Aristophane ou à la fine observation de Ménandre. Toutes ces nuances concourent à l'expression d'une physionomie très personnelle : car Lucien est incomparable dans l'art de s'approprier les trésors de l'antiquité.

Les modernes. Dialogues abstraits. Boileau : « Les héros de roman ». Foutenelle : Un bel esprit. — En recueillant sa

1. Ces dialogues prêchaient le détachement des biens de la vie. Peut-être la leçon cst-eUe trop forte pour des enfants de quatorze ans, pour des élèves de troisième. Mieux valait choisir dans les écrits du satirique des pages plus susceptibles de plaire à la jeunesse : le Songe, le Timon, Y Icara-Ménippe, Charon, ou encore le Nigrinus, le Coq, le Maître de rhétorique. On vient do 6'oa apercevoir enâa.

tradition, les modernes ne l'ont point fait oublier. On peut même dire qu'ils sont en général fort au-dessous de leur devancier. Cette infériorité vient principalement de ce qu'ils n'ont pas comme lui le sens dramatique. Au lieu d'imaginer des caractères tellement individuels qu'ils s'imposent au souvenir avec un puissant relief, ou des types tellement généraux qu'ils résument un travers et un ridicule sous des traits permanents et définitifs, leurs dialogues sont trop souvent des dissertations abstraites; et des interlocuteurs anonymes y développent une thèse politique ou littéraire, sous la dictée d'un auteur dont ils sont les compères. Mentionnons pourtant quelques-uns de ces essais.

Sans insister sur les pamphlets de la Ligue, où plus d'un mort fait appel aux vivants, le premier dialogue vraiment digne d'attention est celui où Boileau, nous amusant aux dépens de La Calprenède et de Mlle de Scudéry, en ridiculisant notamment les Cynis et la Clélie, met spirituellement en scène les Héros du Roman contemporain (1664), et livre à la risée des fadeurs ou fadaises déjà si vertement raillés par Molière dans ses Précieuses. — 11 ne sied point non plus de passer sous silence un bel esprit qui aurait pu devenir un grand esprit, le neveu de Corneille, le Normand Fontenelle, qui, nouvellement débarqué à Paris avec une tragédie et un sonnet, publia, en 1683, son premier ouvrage en prose sous ce titre : Noicvcaux Dialogues des morts. Le philosophe y préludait à sa vocation par des pensées très libres sur les sottises de notre espèce, par une sagacité indifférente aux dogmes, et par le sourire impassible d'un scepticisme tempéré. La fameuse querelle des Anciens et des Modernes allait éclater. Or, dans un entretien entre Socrate et Montaigne, il eflleurait la question d'une main légère, comme aurait pu le faire un Saint-Evremond. Il présentait ainsi bien des vérités, avec une désinvolture toute mondaine, comme les dragées ou les pastilles d'une bonbonnière. Dans ces trente-six dialogues on goûte des idées neuves et une érudition piquante; mais ces mérites sont gâtés par une subtiUté prétentieuse, l'abus du paradoxe et la manie de l'antithèse. C'est du cartésianisme de salon ou de boudoir, comme mis en menuet sur les airs de M. de Benserade.

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